LA CHARTE DE L’OREILLE ABSOLUE

LA CHARTE DE L’OREILLE ABSOLUE
(telle qu’elle fut solennellement énoncée puis paraphée
par ses fondateurs mêmes, en janvier de l’an de grâce 2011 ).

images-charte1

[Pourquoi s'inscrire ?]

 

. L’Oreille Absolue se définit comme une "webrevue musicale". C’est dire si elle ne se mouche pas du coude. Pourquoi "webrevue" ? Pour l’association vaguement croquignolette d’un mot vaguement neuf déjà plus tout jeune (web) et d’un terme tout à fait vieux qui n’a pas pris une ride (revue) ? Oui, sans doute, on a les amusements qu’on peut.

. L’Oreille Absolue aime cette idée d’être une revue, c’est-à-dire très littéralement un lieu d’échange et de passage où chacun – auteur, musicien, lecteur – sera invité à "revoir". Revoir quoi ? La musique ? Oui. La revoir sous un autre jour, un éclairage à la fois plus intime et plus large, qui la sortirait un peu de sa condition de consommable et d’objet fétiche, et qui la remettrait en liberté dans le vaste espace de l’humain et du monde. La reconsidérer dans la somme joyeusement désordonnée des désirs, des pensées, des élans sensibles, des souvenirs et des aspirations qu’elle éveille et qui nous unissent à elle. Il existe une ivresse du revoir. L’Oreille Absolue espère la trouver et la transmettre. Autant dire qu’il y a du boulot. S’y atteler est d’ores et déjà un motif de griserie.

. L’Oreille, ainsi donc, s’autoqualifie d’"absolue". C’est dire si elle ne se mouche pas du genou. Et pourquoi absolue ? Parce qu’elle poursuit un idéal de justesse ? Sans doute, mais là, elle ne voudrait pas non plus pousser trop loin le bouchon de la présomption. Disons qu’elle entend surtout ne rien céder aux mots d’ordre des créateurs de mode ni aux diktats des arbitres des élégances, à la pression des engouements obligatoires comme aux aboiements mécaniques des gardiens de temple. Bref, ne pas céder un pouce de terrain à tout ce qui pourrait la détourner de l’objet réel de ses désirs et de la pleine expression de son goût. Après ça, rien ne vous interdit bien sûr de lui tapoter gentiment le sommet du lobe et de lui dire sur le ton de la commisération : "Ma petite Oreille, comme tu es mignonne. Un jour ou l’autre, tu grandiras et tu reviendras à la réalité". Mais rien ne dit qu’elle vous écoutera.

. Concrètement, L’Oreille Absolue, ça fonctionne comment ? Deux fois par mois, L’Oreille réactualise son contenu en proposant un nouveau numéro, un nouveau sommaire – les articles des numéros antérieurs étant automatiquement archivés au fur et à mesure des parutions. Elle fonctionne donc comme une revue bimensuelle. Précision d’importance : son contenu est accessible uniquement sur abonnement. Jusqu’au 13 avril 2011 inclus (c’est-à-dire jusqu’au numéro 12 inclus), cet accès et cet abonnement sont totalement gratuits : il suffit de remplir un formulaire d’inscription pour accéder sans aucun frais ni aucune autre forme d’engagement à l’intégralité du contenu du site. Après cette date, à compter du 14 avril 2011 (et du numéro 13), l’inscription gratuite ne permettra plus de consulter qu’une petite partie du contenu. Pour accéder à l’essentiel de la revue, il faudra, via un service de paiement sécurisé, s’acquitter d’un abonnement (4,50 € par mois, 25 € par semestre, 45 € par an). Pourquoi ? Par le truchement de l’abonnement, L’Oreille Absolue demande à chaque lecteur un engagement, l’expression d’un choix, une forme de vote pour son projet, qui est aussi une manière de valider la revue dans le temps, de l’obliger à se maintenir à son plus haut niveau d’exigence et de lui permettre aussi d'envisager d’autres modes d’action (concerts, événements divers).

. L’objet premier de L’Oreille Absolue est, comme la bannière de sa page d’accueil l’indique, de (re)donner la parole aux musiciens. D’où vient ce parti pris ? Du constat, simple et implacable, que cette parole n’affleure plus guère à la surface de l’océan médiatique, sinon sous la forme d’entretiens souvent réduits à portion congrue, d’échanges limités au seul horizon de l’actualité immédiate, les plus larges espaces d’expression étant presque exclusivement réservés aux musiciens bénéficiant d’un degré de notoriété élevé, de l’appui d’une structure de diffusion puissante et/ou d’une stratégie marketing bien huilée. Pour décider de la mise en valeur de tel ou tel musicien ou groupe, le goût, l’esprit critique, les réflexions sur l’esthétique, l’analyse du langage musical et poétique ne sont plus forcément considérés comme des outils opérants ni comme des cribles prioritaires. C’est à ces outils émoussés et négligés que L’Oreille Absolue, dans la juste mesure de ses idéaux, souhaiterait redonner du tranchant.

. L’essentiel du contenu de L’Oreille Absolue sera donc constitué d’entretiens, aux formats et aux angles variés, mais dont le dessein sera toujours de favoriser au maximum le déploiement d’un discours sur la musique qui ne soit pas normé ni mécanique, qui puisse emprunter et embrasser tous les registres et tous les langages de la subjectivité : du simple récit à la réflexion philosophique, de la divagation poétique à la pure spéculation intellectuelle, de l’expression d’un rêve au partage d’une expérience sensible, de la description d’un métier à la transmission d’un savoir – et bien d’autres choses encore.

. Cette variété de ton, d’approche et de pensée ne peut se réaliser que si l’on aborde la musique autrement que comme un monde parcellé, morcelé par l’implacable logique des genres, des écoles et des styles. Ça tombe bien : L’Oreille Absolue n’est pas plus adepte de la spécialisation du goût que du compartimentage de la pensée. Les seules chapelles qu’il lui arrive de fréquenter sont celles, faites de pierre et de bois, où elle vient s’abreuver aux sources du silence. Les autres, chapelles imaginaires faites de dogmes et de préjugés, dans lesquelles s’entassent les puristes de toute obédience, sont des lieux d’ennui et de mort qui la font fuir. De la même façon, L’Oreille Absolue ne fera aucune distinction entre un musicien hissé au plus haut rang de la célébrité et un musicien inconnu à tous les bataillons : pour peu que sa curiosité soit attisée, elle accordera à l’un comme à l’autre la même écoute et le même espace d’expression.

. Partant du sidérant constat que ces gens-là ont aussi (voire surtout) de bonnes pensées à semer lorsqu’ils n’ont rien à vendre, l’Oreille s’autorisera autant qu’il se peut à aller recueillir la parole des musiciens en dehors de leurs périodes officielles de corvée promotionnelle. L’Oreille n’a rien contre la corporation des représentants de commerce et des camelots, mais elle se nourrit encore suffisamment d’idéalisme pour ne pas considérer les créateurs de musique comme de simples hommes-sandwichs au service de leur propre cause ou comme une race nouvelle de marchands d’épluche-patates. Plus souvent qu’à son tour, elle sera bien sûr amenée à les rencontrer dans le cadre de leurs obligations de représentation ; mais elle s’efforcera alors d’emmener la discussion sur des terrains aussi peu balisés que possible.

. L’Oreille Absolue s’octroie le droit – voire s’impose le devoir – de ne pas courir comme une dératée derrière les trains à grande vitesse de l’actualité musicale. Elle se réserve donc la douce liberté de les manquer, de rester à quai et de leur souhaiter bon vent en agitant son petit mouchoir. Puis, avec une herbe tendre au bec et quelques pensées vagabondes comme unique bagage, d’aller musarder dans les friches sauvages et sans limites des musiques inactuelles, c’est-à-dire non pas des musiques dépassées ou désuètes, ni même des musiques "hors du temps", mais bien des musiques de tous les temps, des musiques qui durent au-delà de ce que peut durer un prix vert ou une opération spéciale, des musiques qui saluent avec la même vitalité et la même prestance le passé, le présent et le futur, sans les discriminer ni les hiérarchiser. Elle-même amoureuse de toutes les époques comme de tous les âges de la vie, L’Oreille Absolue multiplie dans ses sommaires les allers et retours entre hier et aujourd’hui. Des archives plus ou moins lointaines se mêlent à des témoignages récents, une vieille interview de Leonard Cohen peut venir faire écho à une conversation avec une illustre inconnue croisée la veille : le temps n’est plus une ligne implacablement droite, mais une arborescence complexe, grâce à laquelle ce qui a été semble prolonger ce qui est.

. En dehors des entretiens, qui fournissent donc la matière première de son contenu, L’Oreille Absolue propose également tout un éventail de chroniques mensuelles, confiées à des contributeurs comme à des musiciens désireux de s’exprimer par un autre biais. Ces billets, dont chaque auteur contrôle entièrement la forme et le fond, ont pour vocation de faire souffler quelques courants d’air à l’intérieur de la revue, d’apporter quelques vents contraires peut-être – enfin de ces flux sans lesquels il ne peut y avoir de vraies transmissions de pensée. Des écrits critiques, délivrés avec soin et parcimonie, complètent le tableau.

. Parce qu’elle n’imaginait pas être une revue musicale sans concevoir en son sein un espace de jeu, L’Oreille Absolue a créé la Session Absolue : plus qu’un espace, c’est en vérité un temps de jeu qu’elle propose aux musiciens, invités à réaliser l’enregistrement "maison" d’une chanson ou d’une pièce, interprétée et arrangée selon l’inspiration du moment et le bon vouloir de ses auteurs. Manière, là encore, de revoir la musique, de la reconsidérer dans l’excitation – et peut-être la fébrilité – du premier geste créatif.

. L’Oreille Absolue espère ainsi secrètement transmettre à ses lecteurs ses passions, inclinations, élans du cœur et autres vertiges du ciboulot – c’est l’un de ses nombreux péchés d’orgueil, qu’elle essaie tant bien que mal de déguiser en haute vertu. Son but n’est pas tant de promouvoir des disques que de faire œuvre de passeur. Elle n’a donc aucunement pour ambition de se poser en guide d’achat à l’intention des consommateurs de biens culturels. Elle ne livrera pas à ses lecteurs la prochaine liste des courses au supermarché musical du coin. Elle ne dispensera pas davantage de chroniques de disques au kilomètre ni de sélections de produits sonores plus ou moins fins : autant de corvées en moins dans cette vie de labeur qui sera la sienne, mais qu’elle souhaite se rendre aussi libre et heureuse que possible.

. L’Oreille Absolue, c’est à craindre, ne sera pas davantage compétente pour distribuer satisfecits et blâmes aux musiciens, remplir leurs bulletins de note, griffonner des annotations dans les marges de leurs œuvres ou organiser à leur endroit d’édifiantes distributions de prix. Ne cultivant pas de nostalgie particulière pour le temps lointain où elle conjurait l’ennui sur les bancs de la communale, L’Oreille a donc décidé de rayer de son vocabulaire les mots "classement", "concours" et "bilan" (liste non exhaustive).

. L’Oreille Absolue n’entend pas participer au vacarme assourdissant de la grande foire aux opinions, tel qu’il est entretenu et amplifié par la gigantesque caisse de résonance du web. En clair, elle a le regret d’annoncer qu’elle ne participera pas à ces folkloriques joutes et polémiques entre adorateurs envapés et contempteurs courroucés de tel ou tel champion de la chanson, ni à ces échanges virtuoses de "T’es trop nul" et de "C’est moi qu’ai raison" qui font si souvent d’internet un champ de bataille ramené aux dimensions naines d’un défouloir de maternelle – une sorte de Chemin des Dames à l’usage des petits enfants, si l’on veut (et l’on ne veut pas). Trop d’humeurs parasitant le cœur et brouillant les pensées, L’Oreille Absolue s’interdira donc autant que possible de céder elle-même à la tentation de l’opinion-minute, du "J’aime/J’aime pas" érigé en prêt-à-penser pour classes érudites, et de tout autre sorte de jugement en mode obstinément binaire, destiné à impressionner les foules en mal de coups de menton et de sermons péremptoires.

. Pour les raisons invoquées ci-dessus, le site de l’Oreille Absolue n’hébergera aucun forum de discussion et n’ouvrira pas ses articles aux commentaires des internautes. D’une part parce que la pratique de l’insulte en rase-mottes, du ricanement de hyène ou du lynchage masqué a coutume de s’y répandre très vite et de devenir l’objet prioritaire de toutes les attentions. D’autres part parce que ces aimables divertissements collectifs s’accomplissent généralement selon les règles d’un sport dont la France est depuis des décennies l’insurpassable championne du monde : la lettre anonyme. Or, L’Oreille Absolue est charitable : elle a pitié de tous ces pauvres gens qui ont tellement honte d’eux-mêmes qu’ils refusent de signer un commentaire sous leur nom. Soucieuse de leur équilibre mental et de leur dignité, elle préfère donc les soustraire à la douleur du dégoût de soi, en leur ôtant toute opportunité de s’exprimer publiquement sur son site.

. En revanche, L’Oreille Absolue offre à ses lecteurs la possibilité de communiquer directement avec elle selon les anciennes mais toujours valides lois de la conversation à visage découvert. Toute personne qui souhaiterait lui transmettre ses engouements, récriminations, suggestions, élucubrations et autres rêveries éveillées est invitée à le faire via le formulaire de contact créé à cet effet. Friande de dialogues, qu’ils soient courtois ou plus musclés, L’Oreille attend avec impatience qu’on la sollicite, pour goûter aux plaisirs sans cesse renouvelés de la confrontation des pensées. Oui à la dialectique qui casse des briques, non à la diatribe inique qui casse à coups de triques ! Dans ce cadre-là, L’Oreille Absolue s’accorde naturellement le droit de ne pas répondre aux courriels qui ne seraient pas signés par leurs auteurs (cf. plus haut).

. Parce qu’il n’est guère de plus vif plaisir que de donner des coups de canif dans des contrats et de s’appuyer sur ses principes pour mieux les faire céder, L’Oreille Absolue, pour finir cet indigeste pensum, se réserve la joie de pouvoir contrevenir à tout moment aux règles fumeuses qu’elle s’est escrimée à formuler dans la présente charte.

taille du texte

A+ | A | A-

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO