Notes du sous-sol


#11 - Nous sommes l'au-delà

"Si j'avais le choix, je préfèrerais écouter les albums tels qu'ils ont été conçus. Lire les livres tels qu'ils ont été écrits. Voir les films tels qu'ils ont été montés. Je ne veux pas, à la fin du CD de Plastic Ono Band, être obligé de me ruer sur la chaine pour couper Power To The People. Cette horreur ignoble juste après My Mummy's dead ! Salopiauds ! Dégoutants ! Touchez pas au tombeau !"

La chronique de Pascal BOUAZIZ.

"On nous parle d'Indiens qui souffrent et se font rares
Ne sommes nous pas nous-mêmes peuples opprimés"
Gérard Manset, Tristes Tropiques

 

Les indiens Mochicas vivaient au Pérou aux alentours de l'an mille de notre ère. Après tout, pourquoi pas ?

Dans l'ensemble, ils regardaient peu la télévision. Ils jouaient au jeu de paume, n'avaient pas inventé la roue, et pratiquaient quelques sacrifices humains, histoire de se détendre un brin, avant l'apéro.

Après tout, pourquoi pas ? Nous regardons constamment nous-mêmes des morts à la télé, en plein apéro. Nos indiens avaient au moins l'élégance d'organiser eux-mêmes la production du spectacle.

Les indiens Mochicas, comme la plupart des indiens précolombiens, comme la plupart des peuples dits civilisés, prenaient soin de leurs morts. Enfin pas de tous leurs morts, n'exagérons pas, c'était déjà un peuple civilisé. Certains morts étaient privilégiés. Ainsi, à l'époque, pour nos image-mochicas1amis également, la mort d’un Américain valait déjà beaucoup plus que la mort d’un Irakien. (Pour sûr à l’époque, inconnu au bataillon.)

Les sépultures étaient ainsi construites, pensées, organisées, peintes, les corps étaient parés (étoffes, cape en cas de grand froid), équipés (outils, sceptre, couronnes, attributs divers), décorés (bijoux, maquillages), disposés de belle manière, et de manière spéciale – chez les Mochicas, la tête au sud et les bras écartés. Certains étaient accompagnés de leur suite (en cas de besoin) ou de quelques esclaves sacrifiés. (Un peu de spectacle pour la route peut-être ?). Enfin tout était bien fait, propre et dans l'ensemble fort joli. Surtout tout était choisi.

De quoi s'agissait-il en fait, mes amis ? Il s'agissait d'aller affronter l'au-delà ! Rien que ça. L'artisan avait son outil. La reine avait sa cour. Chacun son équipement de survie. Son passeport, également, si je puis dire. Il s'agissait aussi, comprenez, qu'on puisse les reconnaître et les distinguer dans l'au-delà. Voyez pas qu'on se trompe, là-haut ! Tel esclave disloqué, retrouvé couché dans n'importe quel sens, la tête en morceaux, serait accueilli comme un roi ! Permettez ! Un instant ! Ça se voit, non, que c'est la dame qui est la plus jolie. Eh oui ça se voit. Ainsi les archéologues non plus ne peuvent s'y tromper. Ouvrant les tombes : "Oh comme elle est jolie ! Elle a une belle couronne et des bijoux ! C'est elle la reine ! J'ai bon ? J'ai deviné ?" Oui mon image-mochicas2ami. "Et lui ? On trouve à côté un petit marteau, du cuir, du fil et des clous… Euh… Attendez voir… Il était cordonnier ?" Bravo, décidément vous êtes très fort, m'étonnerait pas que vous ayez fait des études, vous, non ?

Et c'est ainsi que les archéologues et nous, qui lisons assidument leurs travaux, sommes l'au-delà des Indiens Mochicas. Nous les reconnaissons. Nous les accueillons dans notre autre monde, suivant leur rang, leur métier, nous les faisons accéder à leur éternité, nous sommes l'au-delà des Indiens Mochicas ! Nous sommes l’au-delà des Indiens Mochicas… Eh ben en voilà une nouvelle !

Les pilleurs de tombes les faisaient tomber en enfer ! Rien n'était compris, de tous leurs messages, tout était éparpillé, confondu, mélangé, jeté dans l'oubli définitif et éternel, et comme dans l'enfer de Dante, leurs voix souffrantes avaient beau hurler tant de messages inouïs, ils n'étaient et ne seraient plus jamais correctement entendus !

(Vous pouvez commencer, amis, à prendre note de la métaphore filée qui se déroule élégamment sous vos yeux !)

image-mochicas3Nos amis les archéologues, qui sont gentils, les écoutent, les nettoient, tentent de les comprendre, font des jolies photos, et parfois même leur trouvent un deux-pièces cuisine bien éclairé au Quai Branly ! Ils sont gentils, c'est bien…

Bon. Ok. Alors qu'en est-il de toutes ces rééditions, remasterings, re-re-mix, inédits, alternate takes et j'en passe.

Du travail de cochons tout fouillis, pillage irrespectueux des dernières volontés de morts respectables, ou du travail sérieux et scientifique d'archéologues patentés ? Peut-être certains d'entre vous (vous êtes trop malins) devinent déjà à l'allure faussement détachée de la question précédente la petite réponse qui se profile…

Du travail de cochons !!!

 

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article publié dans le n° 46.
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