La Clé


#02 - L'Ouïe de Velours

"Pour son huile sur panneau intitulée L’Ouïe, Bruegel se lance un défi : transformer sa peinture en tympan. Un tympan singulier : synesthésique car il change la longueur d’onde des sons pour les rendre en couleurs ; réversible et partagé, puisqu’à travers les siècles il permet à l’auteur de vous écouter comme de se faire entendre."

La chronique de Stéphane MONET.

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Nous sommes en 1618. Rubens et Jan Bruegel l’Ancien, dit Bruegel de Velours, collaborent à une série d’allégories sur les cinq sens. Pour son huile sur panneau intitulée L’Ouïe, Bruegel se lance un défi : transformer sa peinture en tympan. Un tympan singulier : synesthésique car il change la longueur d’onde des sons pour les rendre en couleurs ; réversible et partagé, puisqu’à travers les siècles il permet à l’auteur de vous écouter comme de se faire entendre.

Séquence première : l’oreille humaine trop humaine au cœur du temps et de l’univers.

image-cleouiedevelours21. Vous approchez du tableau attiré par son capharnaüm qu’éclaire une nudité ivoire, vos pas résonnent, l’allégorie se retourne pudiquement, ne vous en veut pas d‘interrompre son chant, vous sourit même car vous faites désormais partie de la scène : son but est atteint.
D’emblée, le peintre annonce la couleur : l'ouïe est un sens lié au pouvoir. D’abord, au pouvoir de  séduction : l’allégorie s’incarne sensuellement, ses fesses sont des lobes charnus. Traduire : l’oreille a vocation au plaisir. Pour autant, ne vous fiez pas à la candeur de son sourire. L’Ouïe est sereine car elle est entourée d’alliés fidèles, choisis pour la finesse de leur audition : une perruche qui a donné le signal de votre arrivée en déployant son aigrette jaune ; un cerf à la jeune ramure, tout en vigilance ; et, aux pieds de tous, un chat qui vous tient en respect, depuis le début. Des armes jetées au sol sont discrètement à disposition. Bien qu’équivoque, le message est clair : bien entendre peut sauver la vie.

image-cleouiedevelours32. Dans l’ombre à droite du tableau, la représentation d’Orphée, charmant la faune terrestre en jouant de la lyre, fonde l’origine mythologique de l’Ouïe. D’ascendance divine, elle dispose d’un pouvoir politique : elle rassemble et soumet les symboles de force, de fidélité, de noblesse.
Pour autant, couvrant les mélodies de la lyre, vous vous mettez à entendre les plaintes d’Ulysse, attaché au mât de son vaisseau, sur le point de succomber aux chants des sirènes. Vous voilà averti : l’ouïe est aussi bien la source d’un immense pouvoir que le sens le plus facile à subjuguer. A qui sait se jouer d'elle, elle offre une emprise totale (on sait ce qu'en feront les hommes politiques, du XXème siècle en particulier).

image-cleouiedevelours43. Un pouvoir ambivalent donc, qui commande aussi aux Heures et au Monde. A qui d’autres qu’aux musiciens en confier les secrets ? Eux qui ont le sens de la mesure… En jouant du luth, l’Ouïe devient Muse et s'exécute : à leurs risques et périls, elle leur révèle l’équation musicale du Temps et de l'Espace, équation qui réduit Cronos à ses horloges et Ouranos à un globe emprisonné d'or. Par la musique, l’humain peut désormais, à sa guise, tracer dans l’air des frontières nouvelles et y dévoiler un autre temps affranchi du Temps.
                                                                                                                                               
Séquence deuxième :  La Loi divine gronde mais l’Homme poursuit son étude dans l’allégresse.

image-cleouiedevelours51. Affranchi… Tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. A l’arrière plan, une lutte se joue en couleurs froides. Trois arcades décrivent le champ de la bataille. Rythme ternaire pour des manières d’enfers, purgatoire, et paradis. Sortons d’abord des enfers, à tire-d’aile, comme ces oiseaux dans la partie droite, guidés par le son du luth vers la galerie où dorénavant vous fermez le cercle des personnages centraux.
Que redoutent-ils ? Ce continent gris et grondant qui envahit le ciel et vient faire masse avec le château, symbole du pouvoir temporel. D’évidence, ce courroux céleste est un des sons proéminents du tableau. Mais ne s’agirait-il pas plutôt du Dieu de l’Ancien testament, colérique et sans pitié, sans cesse à la poursuite de sa maudite créature ? (Car celui du Nouveau a choisi son camp : sous la forme d’une Annonciation aux Bergers, il veille sur le clavecin, à gauche de la scène principale du tableau.)
Sous ce sombre augure, la peinture dans son ensemble paraît rejouer l’épisode de l’arche de Noé, qui sauverait cette fois en plus de la faune quelques accords majeurs.
Enfin, tandis que sous l’arcade centrale un chiche purgatoire accueille sur son fil quelques volatiles hésitants, un soleil doux, naissant, éclaire tout à gauche le siège d’un paradis à la muraille puissante.

image-cleouievelours62. Et que fait-on au paradis ? Du naturisme ? Du tourisme sexuel ? Des placements financiers ? Libre à vous. Mais en vérité, sans superstition, paresse, ou langueur monotone : on étudie. En faisant fi de tous les pouvoirs. Entre amis, en famille, tout âge et sexe confondus, on lit, joue, répète, transmet. C’est simple, tout l’art de la musique est là : elle tient lieu d’Eden mental. Et l’ouïe, devenue savante, est son bon génie : elle nous y transporte à chaque fois qu'on la convoque. Tous les nomades le savent, les autres pèchent par ignorance ou surdité.

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3. Fort de ce savoir, la victoire est toujours acquise et un peu d’arrogance permise : deux trompettes congédient l’orage par un pied-de-nez.

 

Séquence dernière : The Party.


image-cleouiedevelours81. Il ne manque plus que vous pour fêter l'ordre retrouvé, celui de Baudelaire qui marie calme et volupté. Deux perroquets en livrée jaune et bleu achèvent votre initiation en vous laissant le choix des charmes : cuivre, cordes, bois. Mais approchez-vous, un message est laissé en évidence sur la table. Une partition de Peter Philips n‘est pas ouverte sous vos yeux par hasard. Là est la clé.

image-cleouiedevelours92. En observant L'Ouïe, près de 400 ans après sa réalisation, Leonardo Garcia Alarcon, directeur de l’ensemble La Cappella Mediterranea, eût l’idée d’interpréter les madrigaux de cette partition de Peter Philips en doublant la voix des chanteurs avec les instruments présents autour de la table qu’avait peinte Bruegel. Le peintre a ainsi réussi son pari : son tableau s'est fait entendre et vous pouvez désormais l‘écouter.
Extrait des madrigaux et motets de Leonardo Garcia Alarcon.

image-cleouiedevelours103. En peignant cette étrange rencontre, Jan Bruegel ne combattrait-il pas l’esprit de sérieux de la Création ? Sous-titrons cet épilogue : "Maître Toucan sur un trombone penché rend à son bec un hommage, Maître Trombone de l’honneur évincé lui fait à peu près ce message : certes votre bec est beau et pour mon invention a sans doute inspiré le Créateur. Mais rendons grâce à l’Homme, notre commun chaînon manquant, sans son ouïe, vous n’êtes qu’image et moi boucan."

Stéphane MONET

(Prochaine chronique dans le n°10 du 6 avril 2011)

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article publié dans le n° 6.
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