La Clé


#12 - L'écoute crépusculaire

"Dans les limbes de la musique, notre âme se libère de tout ce qui l'entrave par couches d’images successives et dans le langage apparent du rêve. Cet effet hypnotique de la musique apparaît donc quand celle-ci nous touche au plus profond. Alors que nous pensons divaguer, c’est une douce confession qui opère spontanément, naturellement, malgré nous, grâce au seul charme exercé par l’écoute dérivée, oblique, de la composition musicale. S'ensuit un sentiment de profonde consolation."

La chronique de Stéphane MONET.

Versailles, rive gauche. Douceur vivifiante de la nuit. En traversant la cour du célèbre château, impression de descendre du ciel. A l’intérieur de l’opéra royal : douceur des lumières, des étoffes, des sourires entendus, de l’attente joyeuse. Puis introduction, comme à l’improviste, dans une loge du premier étage : douceur de la scène, de ses courbes, des murmures alentours, et de ce souffle léger venu de nulle part. Enfin, dans le silence accompli, toute cette douceur se image-clecrepusculaire1 transmue en l’immense tendresse et la puissante innocence de l’Orfeo de Monteverdi.

Nous voici à la scène majeure : Orphée tente de convaincre Pluton de le laisser sortir des Enfers en compagnie de sa bien-aimée Eurydice, qu’il veut ainsi ramener à la vie. Le destin est en marche. Sans lourdeur métaphysique car Monteverdi a fait le choix de révéler la pudeur, voire la grâce, de l’implacable. Tandis que le dieu de la musique séduit celui des Enfers, mon visage se tourne vers la salle, porté par l’onde musicale. Mes rétines s’accommodent à l’obscurité. Je peux maintenant discerner les visages au sein des lueurs et des scintillements, voir se former les constellations qui les regroupent : Corbeille, Orchestre, Balcon. Dans ce ciel humain, règne une concentration toute à la fois sereine et inouïe, à la mesure de l’événement mythologique en cours. Tout le public semble se confesser depuis l’intérieur de l’air.

Serais-je pourtant le seul à échapper au charme ? Tandis que les souffles divins s’affrontent, mon esprit longe le revers de la musique, y croise aussi bien le souvenir d’événements triviaux de la journée que de plus lointains, à première vue, tout aussi insignifiants : je suis assis au bord d’un trottoir à me demander comment l'herbe peut pousser entre des pavés ; je marche dans des rues bordées de murs recouverts d’épais crépi ; je dévale une pente raide et ressens chacune de mes enjambées comme si mes talons cognaient directement mon crâne. Je traverse les lumières crues et les ombres fraîches d’un lieu étrangement familier de l’enfance. Je visite image-clecrepusculaire2mes Enfers. Cherche mon Eurydice. Je suis aussi bien Pluton qu’Orphée.

Nietzsche considérait que la vocation de l’art était de consoler et voyait dans la musique la plus grande des consolations. "Consolation" : c’est par ce mot que je répondis à un ami qui m'interrogeait sur ces moments d’écoute distraite d’une œuvre, moments qui semblent trahir une déconcentration, alors qu’ils révèlent une forme d’écoute "crépusculaire", pour reprendre le qualificatif désignant la vision plus précise d'un objet dans l'obscurité, lorsqu'on ne le fixe mais l'observe à son pourtour. 

Dans ces moments-là, dans les limbes de la musique, notre âme se libère de tout ce qui l'entrave par couches d’images successives et dans le langage apparent du rêve. Cet effet hypnotique de la musique apparaît donc quand celle-ci nous touche au plus profond. Alors que nous pensons divaguer, c’est une douce confession qui opère spontanément, naturellement, image-clecrepusculaire4malgré nous, grâce au seul charme exercé par l’écoute dérivée, oblique, de la composition musicale. S'ensuit un sentiment de profonde consolation.

J'insiste. Quel beau mot que "consolation", qui en son centre étymologique et sémantique, bien plus que l’exercice solitaire de la réparation de soi, abrite un soleil singulier confondu à une note de musique. Ce soleil pour moi, c’est celui des tableaux du peintre espagnol Sorolla. C'est un soleil blanc à la manière de l'or du même nom. Sa chaleur n'est pas une chape gainant les corps de jaune mais une complicité directe entre la peau et la lumière. Sa blancheur, aveuglante à dessein, rappelle que la beauté gagne souvent à ne pas être saisie, fixée, frontalement mais devinée depuis son ombre. Les taches solaires de Sorolla délimitent le lieu de la divagation absolue, elles sont le "blanc" du silence qui coupe les conversations, le fil des idées, l'écoute attentive, qui jette une ombre éclatante sur nos sens afin que, par un rebours imposé à l’origine informelle de toute chose, ils s'évident des toxines du vivre.

Pluton finit par céder à Orphée le loisir de partir avec sa bien-aimée à condition que jamais, sur le chemin de leur retour à la vie terrestre, il ne se retourne pour s'assurer qu’elle est dans image-clecrepusculaire3ses pas. Orphée promet, puis doute, se retourne et voit disparaître Eurydice, pour toujours.

Sur un mode "crépusculaire", ne peut-on entendre ce geste irrépressible d'Orphée, ce geste tragique du dieu de la musique, comme l'archétype du rapport qui unit le musicien et son public ? Il semble par exemple que le chef d’orchestre répète ce geste orphique à la fin de chacune de ses représentations, comme un éternel retour au mythe. Après avoir tenté de séduire le public (Pluton) par son interprétation ou bien, dans le meilleur des cas, l'avoir consolé de l’enfer de son quotidien, il se retourne, veut s'assurer de son succès. Mais généralement ne trouve devant lui, alors qu'en un éclair la musique (Eurydice) s’est évanouie, qu’un tonnerre d'applaudissements. De la même manière, le chanteur, dans son face à face avec l'auditoire, paraît à chaque fois revivre le moment fugace de la séparation définitive des deux amants. Le temps de son spectacle, il accomplit la mission perpétuelle de transcender la tragédie de cet instant (pour lui la séparation avec le public) en lui donnant la force du destin.

Dans le renoncement à la musique comme pouvoir, se trouve la clef de la joie ressentie par Orphée, lorsqu'il finit par rejoindre seul l'Olympe. Entre confession et consolation qui forment ses deux pôles, cette joie est celle de nous avoir laissé comme héritage la dimension humaine de son art.

Stéphane MONET

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article publié dans le n° 44.
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