Le Morceau caché
#10 - God of small things
"Songs of Love and Hate, c’est le royaume des petites attentions et des fulgurances, gouverné par un chanteur écrasant, bavard et provocant mais jamais totalitaire. Cet album fait preuve d’une certaine humilité, digne d'un roi gentil et à l'écoute de ses conseillers."
La chronique de Mickaël MOTTET et Flavien GIRARD
"Je ne sais pas quoi penser de notre prestation sur l’Île de Wight. Jouer devant un public si fourni – être efficace devant tout ce monde… j’avais des doutes. Le groupe et moi étions dans une caravane ; on était censés jouer à minuit mais il y avait du retard, on s’est tous endormis comme des masses. Vers 4 heures du matin quelqu’un est venu nous réveiller ; on est montés sur scène encore tout ahuris. Le public était majoritairement en train de dormir. Notre prestation reflète l’ambiance, cet écrasement que tout le monde
ressentait. Les conditions de ce festival étaient très désagréables."
"Cela dit, ça ne m’a jamais dérangé de jouer devant des gens endormis. Lorsque vous dormez, votre ennemi intérieur dort aussi. Votre ennemi est généralement sur ses gardes quand vous êtes éveillé, et se dresse contre votre perception. Quand il s’endort, tout passe. Si le public n’est pas endormi lorsque je monte sur scène, je me débrouille pour qu’il le soit quand j’ai terminé."
"Lors de mon tout premier concert, à New York, c’est moi qui suis parti avant la fin. Judy Collins venait de chanter Suzanne ; elle me présente, le public m’accueille royalement, je commence à jouer les accords de ma première chanson. Ma guitare est complètement fausse. J’essaie en vain de la réaccorder, je me dis que c’est une vue de l’esprit, je commence Suzanne. Je fais trois ou quatre mesures, me rends compte que ça va être impossible, m’excuse, et descends de scène."
"Les publics sont très différents d’un pays à l’autre. Je suis capable d’en parler comme un représentant parle de ses territoires. A Berlin, le public est très dur, critique, pointu. L’artiste doit démontrer sa capacité à maîtriser son matériel, à se maîtriser lui-même et à le maîtriser, lui. A Vienne, en revanche, c’est la vulnérabilité qui est valorisée. Le public viennois aime sentir qu’on lutte, il est chaleureux,
compassionnel. Les publics varient aussi selon les saisons, bien sûr. Il y a des milliers de variables, mais au fond ce qui compte, c’est de trouver l’entrée de la chanson. Quand on joue les mêmes chansons tous les soirs, on doit savoir trouver où est l’entrée. Et la porte n’est jamais au même endroit. Parfois, on se trahit ; on essaie d’entrer par la même porte que la veille, et le public le perçoit. On sent alors un frisson d’aliénation, que l’on a créé soi-même, et qui flotte dans l’air. Parfois littéralement, lorsque les gens commencent à jeter des objets sur nous."
"C’est arrivé une fois, dans un festival à Aix-en-Provence. Les maoïstes avaient beaucoup de pouvoir, ils n’ont pas apprécié le fait de devoir s’acquitter d’un billet d’entrée. Beaucoup d’entre eux ont détruit les barrières ; à un moment j’ai entendu un boum, comme un coup de pistolet, et l’une des lumières sur scène s’est éteinte. Ils peuvent être rudes, les maoïstes. Plus généralement, les Français apprécient mon travail. Mes chansons se glissent facilement dans leur patrimoine. Ils aiment entendre que la voix se bat. Ce que les Français veulent, c’est entendre la vérité. Je me sens chez moi au sein de cette culture. J’ai lu beaucoup de choses sur Jeanne d’Arc, par exemple, c’est un personnage qui me fascine."
"Jeanne d’Arc telle que je la décris est seule sous une tente, au milieu de la guerre, à imaginer une robe de mariée. Mais cette image renvoie moins au mariage comme un épanouissement pour la femme qu’à l’idée de destin, à la manière dont les humains rencontrent et épousent un destin. Ce que j’ai cherché à
écrire, c’est l’histoire de cette femme qui, aussi solitaire fût-elle, devait aller à la rencontre de son destin."
"L’écriture est un processus long et douloureux, chez moi. Je transpire sur chaque mot. Hallelujah m’a pris une année. Un jour où je venais de jouer l’une de ses chansons intitulée I and I, j’ai croisé Bob Dylan en coulisse et il m’a dit qu’il avait mis quinze minutes à l’écrire. Pour certains c’est naturel, pour d’autres c’est laborieux, je suppose. Mais chanter à tout prix, pour se sauver la vie, c’est quelque chose dont je ne suis pas capable. Dans les occasions où ça m’est arrivé, il y avait toujours une voix intérieure pour me dire : assieds-toi et boucle-la."
Morceaux choisis (traduits par Mickaël Mottet) d’entretiens accordés par Leonard Cohen
(Sounds, 23 octobre 1971, Robert Sward, 1984, RTE Ireland, 1988, India Times, 1999)
[Texte de Flavien Girard page suivante.]
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