La Clé


#06 - Bacon & the Monkster

"Les doigts de Monk tombent sur le clavier comme les gouttes charnues d’une pluie d’été, la même pluie qui, dans l’atelier de Bacon, semble avoir brouillé les traits des visages qu'il peint avec sa science incomparable du spectre chromatique de la chair, pluie qui a fini par attendrir ces visages comme on attendrit la viande, par les rendre sensuels à force de les mettre à nu et à vif."

La chronique de Stéphane MONET.


En 1996, le Centre Pompidou consacre une grande rétrospective au peintre anglais Francis Bacon, digne représentant de la lignée des faiseurs de monstres, dont l’origine remonte à Mary Shelley et son Frankenstein. L’exposition compte quatre-vingt toiles du maître et suit un ordre chronologique comme pour rassurer, rendre plus anodine ou inoffensive leur capacité à capter brutalement l’attention. Ce moyen de défense contre une attaque du système nerveux ne fonctionnera pas pour tout le monde. Au contraire certains visiteurs arriveront sans se méfier, croyant en la force anesthésiante du temps linéaire, et repartiront, quand ils ne rebrousseront pas chemin en cours de visite, avec l’âme chevillée au corps par la peur.

L’exemple le plus frappant de ce type d'événement fut celui qui se déroula dès mon entrée dans l’exposition, alors que je venais de passer rapidement devant une représentation de la crucifixion d’un ectoplasme blanchâtre, tout en bouche criante et en dents pointues image-clebacon1de mérou. Je me retrouve face au tableau du pape Innocent X, dans sa chaise-ascenseur, l’audio-guide se met en route et je suis surpris de reconnaître en introduction du commentaire la musique de Thelonious Monk. Au même moment, une femme passe entre la peinture et moi, pousse soudain un petit cri strident, se recroqueville dans l’air, prend subitement la forme d’un poulet ficelé et brutalement retombe à l’horizontal sur le sol. Rien de grave, ni d’extraordinaire, banal choc esthétique, meilleur hommage que l’on puisse faire à Bacon, etc. Sur le moment, je ne peux pourtant m’empêcher de jalouser cette femme, il me semble qu’elle a reçu une initiation dont je suis exclu. Je me dis cependant que, même en simple spectateur, comme j’ai participé à la scène, je dois certainement être dépositaire d’un secret à mon insu. Il me vient alors l’idée de retourner voir l’exposition Bacon, équipé d’un walkman et d’un album de Thelonious Monk (Solo image-clebacon2Monk), persuadé que, mises en contact fortuitement, les œuvres de ces deux artistes avaient créé un champ de force que la visiteuse "électrocutée" avait révélé en le traversant.

Mon casque sur les oreilles, je progresse dans l’exposition, lentement, comme pour conjurer un sort qui tiendrait mes sens en sommeil. Puis, derrière les notes qu’il joue au piano comme on joue aux dés, il me semble percevoir la voix de Monk lui-même, bientôt je l’entends distinctement comparer son œuvre à celle de Bacon et improviser à la vue de ses tableaux.

 

1. Les Erynies : des chimères face au pionnier.

"Francis est un chasseur qui progresse dans une jungle inconnue à coups de machette mais aucun des coups qu’il porte n’est gratuit, pas de saccage, la matière est noble, il la respecte ; chaque geste doit tomber juste, être juste ; paradoxalement, il doit prendre un risque image-clebacon3comme on prend ses marques ; et ouvrir la voie, une voie unique mais praticable, accessible, car chaque coup est un langage, celui de la transmission des enseignements de la découverte dans la découverte même : dans ce but, lui dispose de son pinceau, ses couleurs, ses toiles qu’il peint sur leur envers rêche pour s’empêcher tout repentir, toute correction ; moi, j’ai mes mains antagonistes, mes gros doigts, les notes, pour repérer le terrain tout en me l‘appropriant." Pour illustrer son propos, Monk interprète un morceau au piano, ses larges doigts pleins de bagues glissent sur le clavier comme des passants sur un sol verglacé inventant de nouveaux réflexes pour poursuivre leur chemin. Il se veut didactique, exagère les dissonances de son jeu comme les solutions qu’il s’offre pour les rendre instantanément harmonieuses.

"Comme les Erynies dans l’œuvre de Bacon, mon jeu donne naissance à des monstres qui sont l’avant-garde de l’inconnu à conquérir, ils forment le premier cercle de l’enfer, car nous sommes en image-clebacon4enfer, il faut en sortir, franchir avec cœur, oui avec cœur, les cercles les uns après les autres… Ces chimères expriment tout cela : la souffrance que l’on veut fuir, mais aussi, en guise de promesse de libération, de mise à distance cathartique, l’assignation de l’horreur dans les limites d’un corps immonde, mais aussi les affres de la sortie de l’informe, et enfin, l’issue heureuse possible... Les Erynies ont acquis la propriété des ombres, sont élastiques, protéiformes, affreuses et sublimes dans l’instant, comme mes dissonances, comme l’orthographe indécise d‘une langue en formation."

 

2. L’ivresse et l’élégance.

Nous arrivons dans la salle où se trouvent les tableaux représentant Lucian Freud, George Dyer, tableaux où les personnages semblent faire corps avec leur propre anamorphose. Pendant quelques instants, Monk reste muet, muet comme une tombe, il y met tout le poids de son grand corps. Puis ses mains, restées sur le clavier du piano, sont les premières à ressusciter, comme tirées vers la vie par les cordes de l'instrument, image-clebacon5devenu leur maître. Thelonious joue lentement, le morceau semble bancal. Tandis que sa main gauche frappe les touches, sa main droite les fuit aussitôt enfoncées, comme pour parer une menace invisible. Il boxe, cogne dans le ventre adipeux d’une réalité qu’il est le seul à percevoir, comme pour la faire rendre. Puis une mélodie prend petit à petit le dessus, ses doigts tombent sur le clavier comme les gouttes charnues d’une pluie d’été, la même pluie qui, dans l’atelier de Bacon, semble avoir brouillé les traits des visages qu'il peint avec sa science incomparable du spectre chromatique de la chair, pluie qui a fini par attendrir ces visages comme on attendrit la viande, par les rendre sensuels à force de les mettre à nu et à vif. 

Monk leur sourit.

"Je connais ces visages même si je ne connais pas les personnes qui les portent. Bacon révèle dans leurs traits, non pas le temps qui passe – quel âge leur donner –, mais la puissance du désir image-clebacon6de vivre, la puissance organique du désir de vivre, qui provoque une ivresse plus qu‘une angoisse. C’est violent, mais j’aime ce côté implacable, c’est comme cela que la vie fonctionne, sans cesse elle vous arrive en pleine figure. Pour moi, le jazz, c’est pareil, il met à nu la sauvagerie de l’existence, il vous installe dans sa folle allure. La vie est le pire et le meilleur des alcools, et la musique, l'éther qui s‘en dégage. Chez Francis, la douceur existe aussi, comme chez moi. Ses portraits sont certes en mouvement, le temps y apparaît dans sa fuite même, mais on y voit surtout le chevauchement des multiples empreintes laissées par les caresses des êtres aimés, par les coups reçus, par les sillons des pleurs de joie ou de peine, le tout formant le vrai visage des êtres, ses vrais traits."

Monk est maintenant totalement réanimé, il improvise des morceaux dansants. Dès lors, nous sommes dans un piano-bar, les murs ont la couleur orangée des pièces où vivent les personnages représentés par Bacon. Sommes-nous sortis de l’enfer ? En tout cas, tout devient léger et profond, image-clebacon7les peurs sont vaincues, les chimères sont de doux animaux domestiques, les personnages ne sont pas torturés, leur corps est simplement à bout portant avec la vie. Puis, les sujets des tableaux passent au second plan, les styles musicaux les rejoignent. Place à la seule élégance, celle de la dissonance maîtrisée des formes, des couleurs et des sons, une dissonance qui ne jure pas, qui se naturalise, qui représente la vraie moisson de ces terres inconnues de la conscience explorées avec style par les deux maîtres.

Je laisse Thelonious rejoindre Francis qui se tenait depuis un moment derrière nous dans un coin de la salle d’exposition, un verre de champagne à la main. Je les observe l’un à côté de l’autre, leurs visages massifs de statues de l’Ile de Pâques sont sereins, ils regardent un tableau, représentant un homme sur un vélo dont on ne sait pas très bien s’il est sur le point de tomber ou s’il maîtrise à un point insoupçonné la technique du pédalage. Là est la clé. Toute l’œuvre de image-clebacon8ces deux maîtres a été de chercher un équilibre entre des forces physiques extrêmes et contraires, entre des instincts primitifs qu’ils réveillent, excitent en nous, pour produire l'énergie nécessaire à leur dépassement.

Ils trinquent et vident leur verre d‘un trait. Ma cassette s’arrête, je n’ai pas eu le temps de remercier Monk pour m’avoir révélé le profond humanisme de la peinture de Bacon, et par ricochet, de sa musique. Ce sera pour une prochaine fois. En repassant devant les toiles de Bacon pour rejoindre la sortie, je me dis qu’il aurait pu peindre le visage de Monk, tel quel, sans le déformer, tant il tient du "monstre", autrement dit de celui qui montre physiquement la limite et l’a déjà dépassé, annonce, non pas l’avenir, mais les canons de l’ivresse nouvelle. Sur ce, champagne !

Stéphane MONET

taille du texte

A+ | A | A-

Page 1 / 1


Partager
 
article publié dans le n° 22.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO