Mékicédon ?


"Un musicien de situations, d'instants, de paysages, d'objets..." (2/2)

Et pourquoi devions-nous discuter si longuement avec GREG GILG ? Parce qu'un homme à la fois aussi profondément engagé dans l'exploration de tous les possibles musicaux, et aussi librement détaché de toute astreinte à une quelconque carrière, avait forcément vocation à exciter notre curiosité. Laquelle n'a pas été déçue.

Au début de cette conversation, tu disais "écrire du spectacle" : n'es-tu pas de ces musiciens qui se forgent aussi au moins autant un public par la scène que par le disque ?

Ce que je sais, c'est que pendant longtemps, j'ai alterné en solo des concerts super chouettes et d'autres totalement pourris, parce que ce répertoire est compliqué à mettre en place et que je peux vite m'y casser les dents : un grain de sable, et tout part en vrille… Après, la scène n'est absolument pas une garantie de quoi que ce soit. A Grenoble, je me souviens d'un concert fabuleux en duo, un moment génial et très émouvant puisque j'avais été invité pour image-gilg25l'anniversaire des Barbarins Fourchus. Dans la salle, il y avait 200 personnes, dont un mec qui était tourneur et dont je reparlerai plus tard, et 150 personnes que je connaissais ; et parmi ces 150, il y en avait bien 75 dont j'étais très familier depuis des années. J'ai dit ce soir-là que je venais d'enregistrer un album et que je le vendais à la sortie du concert : en fin de compte, je n'ai eu qu'un acheteur. Ce n'est même pas une déconvenue : j'observe ça avec tranquillité et sans mal au cœur. Mais ça montre quand même à quel point c'est compliqué. Tu fréquentes des gens depuis dix ans, qui t'ont suivi et vu sur scène. Toi, tu fais un petit tour de France pour aller enregistrer et réaliser ton œuvre ; et quand tu reviens, aucun d'entre eux n'a envie de la voir. Que faire ? Je n'ai pas de réponse… J'en reviens maintenant à ce tourneur, qui s'était montré très enthousiaste à l'issue du concert. Quelque temps plus tard, après lui avoir envoyé mon disque, je l'ai eu au bout du fil. La première chose qu'il m'a dite, c'est : "Ah, t'es dur, hein, t'es dur… t'es dur avec ton auditeur ! C'est compliqué !" Dans sa bouche, ça voulait dire qu'il fallait fournir un effort démesuré… C'est quand même dingue : un copain de mon fiston, qui a 6 ans, me chante les chansons de mon album dans la rue, se marre en entendant la liste que j'égrène dans Voyage en Italie : 2000… Je fais donc de la musique image-gilg26"compliquée" qui est à la portée d'un enfant de 6 ans… Je ne comprends pas qu'on puisse me dire que je suis "dur" avec mon auditeur ; alors que je ne lui fais qu'une proposition, et que je lui laisse au contraire l'entière liberté d'y prendre sa place.

Dans le climat actuel, penses-tu que ta démarche, qui est effectivement de proposer mais aussi de surprendre et de déstabiliser, puisse passer pour quelque chose de totalement abscons, ésotérique ?

Eh bien que te dire, sinon tant mieux, hein… Je défends ça, franchement. C'est un compliment que tu me fais là !

Cela pose tout de même question sur la réception de propositions comme la tienne aujourd'hui. Et on peut se demander comment, aujourd'hui, seraient accueillies des musiques comme celles de Captain Beefheart, que tu citais plus tôt.

On ne peut pas savoir… Avant de ressortir de l'ombre [en 1998 avec l'album Shleep], un type comme Robert Wyatt, par exemple, a longtemps galéré. Il y a comme ça des monstres sacrés qui tombent dans la mouise totale, un coin paumé, un vrai passage à vide, et qu'on retrouve des années plus tard docteurs honoris causa, repris par tout le monde, encensés, icônes… De toute façon, ceux qui contribuent à la marche de l'histoire de l'art, un jour ou l'autre… comme image-gilg27on dit à Lyon, "ça se connaît" ! Sing Sing et Eloise, de Arlt, ont peut-être galéré un peu, mais ils contribuent. Et ça se connaît !

Tout cela, chez toi, n'est en tout cas pas la source d'un découragement.

Ah ! non… J'imagine que le découragement peut saisir ceux qui ont tellement besoin de reconnaissance, ou tellement besoin de leur art pour bouffer : eux doivent souffrir vraiment d'être incompris. A un moment donné, quand j'avais 25 ans, je voulais être aimé par tout le monde. Aujourd'hui, ce n'est plus mon problème. Il suffit d'être aimé par une personne qui écoute : c'est déjà énorme. Et avec ce disque, il se passe plein de petites choses de cet ordre-là, c'est génial. C'est sur ce mode-là qu'il vit. A chaque fois que je croise quelqu'un qui part loin, à l'étranger, je lui en file une pile : "Tiens, fais écouter ça au Burkina Faso, s'il te plaît". Récemment, j'en ai donné des exemplaires à un gars qui se rendait au Japon ; et c'est sûr qu'un jour, j'irai jouer là-bas, il ne peut pas en être autrement… Ça avait déjà été ma manière de fonctionner avec ma démo, que j'avais sortie à 1000 puis 2000 exemplaires : je n'ai pas arrêté d'en donner partout, de la distribuer à tire-larigot, de la faire écouter. Un jour, tu tombes forcément sur quelqu'un qui a une oreille un peu plus attentive, qui te dit qu'il a écouté et que ça l'a touché, et ça suffit : c'est là que quelque chose se passe, c'est là qu'on peut déjà parler de "reconnaissance". Il y a eu des gens qui, avec ce disque, ont vécu de grandes choses : pour eux, ça été plus qu'un simple "Ça m'a plu". Dans des cas pareils, on peut dire que l'objectif a été atteint… Après, pour revenir à ce que je disais plus tôt, je n'ai pas besoin d'une statue pour me sentir contributeur à l'histoire de l'art. Là aussi, j'ai longtemps rechigné à me dire "artiste" ; ce n'est plus le cas aujourd'hui. Et j'ai pareillement autour de moi quantité de copains et compagnons artistes, que j'admire et qui sont des inconnus complets. Mais on n'est jamais seul là-dedans. Dans cette façon d'être tendu vers l'affinement d'un discours personnel qu'on puisse partager.

"La musique est d'une telle efficacité pour nous relier à l'invisible : celui qui est entre nous, comme celui qui est dans des dimensions magiques."



La frustration du spectacle, ne la ressens-tu pas ? Est-ce que tu ne souhaiterais pas que ces moments-là arrivent plus souvent ?

Au moment où nous parlons, je n'ai pas joué depuis trois mois, et ça commence à me manquer un petit peu. Trois mois, c'est le temps que me nourrit un concert super chouette… Le moment de la scène, c'est très bon, incontestablement. Mais autant je peux avoir des addictions de toutes sortes, autant je n'en ai pas à l'égard des concerts…

Il y a dans la musique que tu crées, et notamment dans ton chant, une qualité lyrique, une forme de fièvre, d'élan, de vibration, sous des formes très évolutives et variées, qui plus qu'à tout autre référence renvoie plutôt aux Pygmées ou aux Russes et Géorgiens que tu as évoqués.

image-gilg28Ah, c'est la voix, oui, la chorale, l'opéra, le requiem, la musique sacrée…

Mais dans ton cas, ça pourrait être aussi un chant de villageois au fin fond d'on ne sait quelle contrée…

Ce qui est marrant, c'est que par nature je n'ai pas l'esprit du chansonnier ou du compositeur populaire… La petite mélodie charmante, c'est quelque chose qui sort assez facilement chez moi ; mais je suis incapable de gratter un truc pop et de siffloter avec : je peux vite avoir honte de ce que fait ma main droite… La chanson simple avec couplet-refrain, ça ne me vient pas naturellement. Je n'ai pas assez baigné là-dedans. J'ai adoré les Beatles quand j'avais 8 ans, il y avait tous les disques à la maison ; mais ça n'est pas rentré.

Chez toi, ce lyrisme trouve effectivement à se conduire à travers d'autres formes que le couplet-refrain. Mais si on y regarde bien, et si on veut bien s'éloigner quelques secondes du modèle dominant de la pop, l'immense majorité des musiques populaires de ce monde ne repose précisément pas sur le couplet-refrain…

Oui, chez les Pygmées, par exemple… Dans ce sens, oui, ce que je fais n'est pas une anomalie. Et j'insiste : les racines les plus profondes de mes émois musicaux reposent sur la chorale. Je rêve de faire partie d'une chorale, d'un collectif de gens choisis, avec de grandes oreilles, qui voudraient chanter ensemble. Il n'y a rien de tel que l'émotion de se coller au chant à quatre, six ou huit voix : ça, c'est un truc de dingue. Tu transportes ton instrument avec toi, c'est d'une simplicité redoutable. Oui, ça, ça me fait vraiment rêver. Mais il va falloir que je fasse des choix, on ne peut pas tout faire…

 

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par RR

.(décembre 2011)

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article publié dans le n° 43.
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