Mékicédon ?


"Un musicien de situations, d'instants, de paysages, d'objets..." (2/2)

Et pourquoi devions-nous discuter si longuement avec GREG GILG ? Parce qu'un homme à la fois aussi profondément engagé dans l'exploration de tous les possibles musicaux, et aussi librement détaché de toute astreinte à une quelconque carrière, avait forcément vocation à exciter notre curiosité. Laquelle n'a pas été déçue.

 

Avec ta pratique et ton approche de la musique, comment te positionnes-tu par rapport aux notions de carrière, de professionnalisation ?

Greg Gilg : Ce statut d'intermittent qu'on a en France, c'est super ; et en même temps, ça contraint l'artiste à faire carrière. Sans lui, les choix personnels seraient réfléchis complètement différemment. En résumé, c'est le statut qui fait l'artiste, et non l'inverse… Bon, je n'ai pas plus envie que ça de râler sur l'intermittence, mais il y a des choses à dire sur ce paradoxe français de la culture comme institution, du soutien à la culture, de la main-mise d'une petite mafia sur ce milieu… C'est compliqué, cette histoire-là. Plutôt que d'essayer d'en parler intelligemment, chose que je image-gilg11n'arriverai certainement pas à faire, il vaudrait sans doute mieux que j'en fasse une chanson, que je dresse une liste simple de tous ces paradoxes, ou de ces types qui sont tous des caricatures d'eux-mêmes, tous habillés de la même façon, qui sont dans le pouvoir, la démonstration, la superficialité et le plaisir d'eux-mêmes, et qui sont les archétypes de ce milieu culturel parisien qui me fait totalement flipper. Des gens parfois particulièrement intelligents, extrêmement fins, immensément cultivés, en un mot : inattaquables… Et en même temps, c'est évidemment appréciable de vivre dans un pays où l'on peut faire de la musique dans de grandes institutions, où des metteurs en scène aux parcours incroyables peuvent se retrouver à la tête de lieux de prestige.

Tu dis "mener une carrière à l'envers", être parti du professionnalisme pour te diriger désormais vers l'amateurisme : d'où vient ce constat ?

C'est tout simple : j'ai à la fois envie de continuer à faire de la musique et de voir autre chose. Quand je dis que les deux concerts qui m'ont le plus touché ces derniers temps sont ceux de Danyel Waro et d'Anne Gastinel/Kaija Saariaho, je crois que ça livre une forme de synthèse. D'un côté il y a Waro, une musique extrêmement terrienne, ancrée, fondamentale, un folklore image-gilg21très inventif, collecté spirituellement, dansant et racontant des choses par la magie de la voix et du tambour. De l'autre, il y a Saariaho, qui est plutôt dans les éthers, mais qui propose pour autant une musique extrêmement physique et sensuelle, qui explore réellement les limites de l'instrument, les relations dans l'orchestre, la place de chacun, l'aventure collective, le travail du son, les matières et les formes, les rugosités et les fluidités, l'air et l'espace… Si je parle de ces deux personnes, c'est vraiment parce qu'elles ont répondu à ce que j'avais dans la tronche depuis quelque temps : l'envie de la danse, de la voix et de la parole, mais aussi d'une recherche sonore et formelle sans limites, s'autorisant la possibilité de l'abstraction. C'est étonnant, ces musiques profondément intellectuelles et cérébrales, qui en même temps peuvent être des expériences sensibles et sensuelles, presque plastiques et spatiales, avec une notion d'horizons, de dimensions, de volumes, de paysages. Arriver à produire ça, c'est extraordinaire.

L'art comme métier, ou pour être plus précis comme catégorie socio-professionnelle, pourrait être un frein à cela ?

Non, pas du tout. J'ai simplement envie de faire autre chose, tout en restant un musicien qui a des idées et des envies en tête. Disons que ça va sans doute simplement se faire un peu plus lentement, chez moi qui n'ai déjà jamais été très rapide… Aujourd'hui, je n'ai pas de limite de image-gilg22temps ni d'argent, on ne m'impose rien, je n'ai pas de pression : c'est un confort total pour qui crée comme moi des choses pas rentables, pas vendables, pas vendeuses. Et qui veut simplement essayer, en compagnie d'autres gens aussi. Je me suis pleinement reconnu dans ce que dit quelqu'un comme John Greaves [dans une interview publiée sur ce site, ici même] sur le fait de travailler tout seul et de travailler en groupe : c'est passionnant de confronter une idée à d'autres esprits, d'avancer ensemble, de voir jaillir le résultat. Aujourd'hui, quand me vient par exemple une idée de forme, un son ou une rythmique, je pense aussi à quelqu'un, à la personne à laquelle je vais la soumettre, à laquelle je vais peut-être donner une sorte de cahier des charges pour voir ce qui va en sortir.

"Ne pas avoir la distraction de la carrière me permet de donner une place entière la musique. Elle n'est pas spécialement faite pour être vendue ni diffusée : elle est un objectif en soi."



Tu as dit plus tôt que la musique, toute vénérable voire obsédante qu'elle soit, n'était pas pour toi une passion fondamentale. Serait-ce un risque pour qui l'embrasse professionnellement : qu'elle finisse par prendre toute la place et représente davantage un enfermement qu'une trouée, une brèche vers autre chose ?

Cette réflexion a en tout cas marqué mon parcours, mon choix d'être musicien. C'est en train d'évoluer beaucoup en moi. En fait, moins je suis musicien de profession, plus je le suis dans la tête : j'envisage la musique comme une recherche, une préoccupation pure. Cest ce que, pour être prétentieux, j'ai essayé d'accomplir avec mon album : une œuvre d'art.

Dans ton cas, car il ne s'agit pas d'en faire une généralité déclinable pour tous, le professionnalisme serait un élément de distraction, qui te détournerait de cette image-gilg23préoccupation musicale "pure" ?

Oui, et la réponse exacte à la question précédente est celle-ci : ce qui au départ m'a fait choisir le métier de musicien, je peux aujourd'hui le mettre en œuvre différemment, sur un autre plan, notamment à travers cette idée de rassembler les gens, de créer des ambiances, toute cette dimension un peu sociale. Ne pas avoir la distraction de la carrière me permet de penser et de donner une place entière à la musique. Je l'ai en tête, et elle n'est pas spécialement faite pour être vendue, ni même forcément diffusée : elle est un objectif en soi, détaché des contingences liées à l'ambition de "réussir".

Avec cet état d'esprit, quel regard portes-tu sur ton album 14:14, finalisé depuis novembre 2010 [ce qui représentait un an au moment de cet entretien] et qui n'a précisément pas été commercialisé ni diffusé ?

Je dirais que ce disque a une petite vie. Des gens l'aiment beaucoup et se le font écouter, j'imagine que certains se le refilent sur leurs ordis, que ça circule un petit peu en virtuel ; mais pas tant que ça. Il y a des petits ambassadeurs, comme ça, qui le distribuent de la main à la main. Moi, je le vends à la sortie de mes rares concerts, et puis voilà. Si quelqu'un veut le distribuer, je n'ai rien contre. Après, je n'ai pas d'actualité. Je n'ai pas pour ambition qu'il soit entendu partout. Je sais qu'il y a eu plusieurs démarches croisées pour qu'il soit diffusé sur Fip, image-gilg24et apparemment les programmateurs se sont cassés la tête pour savoir comment procéder… Mais ce n'est vraiment pas un enjeu pour moi. C'est peut-être du je-m'en-foutisme ou du laisser-aller.

Ou bien, comme tu le disais, une très haute forme d'ambition au contraire, qui t'incline à placer tout ton engagement dans l'œuvre et pour elle, ainsi que pour ceux qui la font.

Peut-être. Il faut aussi dire qu'en fonction des gens auxquels tu as affaire, il n'est pas forcément aisé de faire comprendre ce disque dans l'immédiateté. Il fait partie de ces albums qui demandent un peu à leurs auditeurs, qui s'inscrivent dans la durée : il faut l'écouter vraiment, on ne peut pas y entrer en le passant simplement en fond sonore. Aujourd'hui, quand je le donne, je prends la précaution de prévenir : "Attention, on a souvent vu le cas de gens qui n'ont écouté cet album que d'une oreille, et qui ne se sont rendus compte de ce qu'il était et racontait qu'en lui prêtant un temps d'écoute réel. Si vous avez une demi-heure à passer, prenez-là pour ça, parce que vous entendrez son contenu différemment."


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par RR

.(décembre 2011)

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article publié dans le n° 43.
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