Mékicédon ?


"Un musicien de situations, d'instants, de paysages, d'objets..." (1/2)

Il a conçu un album fou de beauté qui n'est jamais sorti. Il donne quand il l'entend des concerts qui insultent l'ordinaire. Il réforme la chanson polyglotte, réactive les folklores imaginaires, évoque l'âge d'or de la pop symphonique, flirte avec le contemporain et les musiques de genre : nous nous devions de discuter longuement avec GREG GILG.

Il a donc fallu que tu passes par le solo pour trouver ton mode d'expression le plus juste.

Oui, il a fallu que je me trouve tout seul face à une page blanche. Sur laquelle je devais écrire un moment de scène en solo, qui aurait pu être n’importe quoi : un one-man show, de l’impro au piano… Je ne me suis rien interdit quand j’ai commencé à réfléchir à ça. Je savais que j’avais envie de développer mon propre discours : pour sortir de cette insatisfaction permanente qui était la mienne, le salut ne pouvait passer que par là. Je me suis vraiment installé… Et c’est au image-gilg7bout d’un moment que j’ai finalement décidé de concevoir ça au violoncelle. Ce n’était pas du tout évident au départ. Ça l’est devenu parce que c’était mon instrument de jeunesse : c’était lui, mon véritable compagnon, une sorte de copain, avec une relation parfois un peu conflictuelle, parfois très à distance. Mais c’était celui avec lequel il y avait la meilleure connaissance, la meilleure compréhension. La recherche de textes, elle, a été très pragmatique : comme je n’en écrivais pas moi-même, je suis allé en chercher chez les autres [dans l'album 14:14, ils sont notamment signés Shakespeare, Tchekhov, Bobillot, Hirschman, June M. Jordan ou William Carlos Williams].

Pourquoi des textes poétiques ?

Parce que c’est quand même là qu’il y a les plus beaux textes ! Plus que dans Le Dauphiné Libéré, en tout cas… J’aime beaucoup le principe de chanter des choses qui ne sont pas faites pour être chantées, mais quand même… J’adore par exemple chanter des listes, comme dans Voyage image-gilg8en Italie : 2000, mais ça ne doit pas être n’importe quelle liste… J'ai eu à cœur de façonner ce costume sur mesure, qui ressemblait à ce que j’avais l'envie et l’ambition de faire sur une scène, à une musique et une présentation que moi-même j’aurais voulu entendre. Et même si ces ambitions ne se sont en vérité réalisées que beaucoup plus tard, dès le premier concert ça a été un immense bonheur, de grandes émotions et de belles rencontres avec certaines personnes du public. Et puis, après un long moment de maturation, je me suis dit que ce serait sympa de faire ça avec des gens. J’ai branché des musiciens pour jouer avec moi, et là je me suis retrouvé dans la position d’un collectif idéal, à mon goût… C’est-à-dire que… désormais, c'est moi le chef ! [Il éclate de rire]

"Mon ambition, c'est quand même de créer la surprise,
de déstabiliser, de prendre le public sous mon aile
d'un côté et de lui piquer les fesses de l'autre."



Ton album, 14:14, a donc été conçu dans et avec cet esprit de corps – ou de chœur…

Ah ! oui… Avec les huit musiciens, on a réussi à caler une période d'une semaine où la majorité d'entre eux était dispo. Un seul d'entre eux connaissait le répertoire ; la plupart n'avait jamais entendu mes chansons. Mais j'avais tous un lien avec eux, et il y avait entre nous ce plaisir de participer à ce projet. Nous nous sommes tous rassemblés dans la maison de mon frère, près de Nemours, au dernier étage, dans une assez grande pièce moquettée et boisée sous la charpente. L'endroit était assez grand pour qu'on puisse y loger tout le monde. On a image-gilg9embauché une cuisinière, pour ne pas avoir à se soucier de ces problèmes techniques… En quatre jours et demi, morceau après morceau, on a pris le temps d'apprendre les structures. J'avais mis les grilles sur des feuilles, distribuées à tous. Et 1, 2, 3, c'était parti. Les arrangements ont été conçus sur place, à la minute. Ça a vraiment été un jet de flèches, paf ! Le plus incroyable, c'est que je pensais que ça se produirait vraiment comme ça. Je savais que ce moment passé ensemble serait extraordinaire. Quand j'ai branché tous les participants de cet enregistrement, quand je les ai appelés un à un, je leur ai promis exactement ce qui s'est déroulé. Avec ces gens-là, il ne pouvait pas en être autrement : aucun problème d'ego, pas de négociations, de discussions débiles, de pinaillages. Rien que le plaisir d'être là, une immense attention, une grande écoute, d'énormes rigolades, du super bon boulot tous les jours de 9 heures du matin à 3 ou 4 heures du matin suivant. Bertrand Belin, à qui j'avais demandé de participer à la réalisation, m'a apporté un soutien très fort : on n'a rien eu à se image-gilg10 dire, on a bossé ensemble, mon frère, lui et moi. Et moi, j'ai découvert ma capacité d'être un chef sympa ! Le seul truc embêtant, c'est que certains ont parfois dû poireauter, parce qu'ils n'étaient pas forcément présents sur le morceau qu'on bossait. Sinon, franchement… Je pense que cette intensité humaine a été très proche de ce que peuvent connaître ceux qui vivent un tournage de film. Peut-être que des gens vivent ça en permanence ; mais ce n'est pas mon cas. Ce n'est pas aussi balèze que la naissance d'un enfant, mais ce n'est pas si loin. Parce que c'est comme une naissance de soi. Ensuite, il y a eu deux ans à retravailler les bandes, à réenregistrer des trucs, à refaire des voix…

Ce type de compagnonnage collectif est-il idéal jusque dans ces inévitables négociations et ajustements dont tu parlais plus tôt ?

Mais il n'y en a pas, il n'y a pas à en avoir ! C'est dingue. Il y a une telle fluidité des rapports, une telle évidence des choses… Je cadre et recadre, je donne des orientations, je fais le tri dans les propositions des uns et des autres, mais ça se fait vraiment dans la douceur, en concertation, en collaboration – et c'est très agréable. Et comme le répertoire est assez ouvert, chaque musicien doit en même temps avoir la capacité de prendre des libertés ; si bien qu'il y a à la fois une vraie marge de manœuvre et une cohérence d'ensemble, une direction qui est prise. Au final, c'est un collectif radieux, qui a toujours plaisir à se réunir pour, à chaque fois, image-gilg12réinventer et revisiter ce répertoire qui s'augmente un peu, pas beaucoup, mais qui vit de plein de façons différentes.

Le fait que tu ais choisi tes partenaires n'est sans doute pas étranger à ce phénomène.

Oui, le cas typique du groupe qui s'augmente au fil de la vie, c'est untel qui branche machin parce qu'il joue du violon, et un deuxième qui n'est pas d'accord, un troisième qui est jaloux, un quatrième qui déteste le premier… Des ajustements permanents, qui font que le collectif parfois y gagne, mais qu'individuellement il y a toujours quelqu'un qui y perd. On voit ça aussi dans le milieu associatif, où il y a toujours une personne qui, à un moment donné, veut prendre le pouvoir… Il y a un réservoir très riche de gens prêts à donner du temps pour une cause ou pour un projet fou, et toutes ces bonnes énergies sont souvent complètement bouffées par un problème de thune insoluble, ou un petit despote… C'est quand même fou, le nombre de petits despotes qu'il y a dans le caritatif, dans le social, chez les autonomes… L'emporte celui qui gueule le plus fort, ou celui qui fait le plus peur aux autres, ou celui qui a le image-gilg13bras le plus long… C'est affreux. Et tout ça pour des objectifs sublimes au départ. Bref.

Peux-tu nous en dire plus sur les membres de ce collectif idéal ?

Il y a donc Gilles Poizat [cf. interview dans ce même numéro], trompettiste du collectif Mazalda. Un super mec, celui avec lequel je joue le plus souvent. Un jour, il est venu me voir après l'un de mes concerts, et il avait l'air tellement concerné par ce que je faisais qu'à la première occasion qui s'est pointée, il m'a paru évident de l'inviter à jouer avec moi. On a répété deux jours à peine dans les champs, au-dessus de Grenoble, et hop !, on était sur scène. Depuis, bien d'autres opportunités se sont présentées, si bien que notre duo commence à avoir un passé… Ensuite, il y a Mathieu Ogier, batteur de Mazalda également. Un musicien extraordinaire doublé d'un grand personnage, avec une présence scénique de dingue, le genre à me piquer la vedette… En solo, il façonne aussi des musiques expérimentales avec des 78t et des gramophones, dont il gère lui-même la vitesse avec une petite machinerie… Il y a aussi David Grasselli, guitariste entre autres de L'Orchidée d'Hawaï et de la Squadra Zeus, toute la bande du collectif Folkwelt – des gens avec de grandes oreilles, qui se passionnent pour les musiques traditionnelles, image-gilg14notamment celles de l'Italie du Sud. Comme ces trois-là vivent dans le coin et sont un peu dispos, c'est avec eux que je joue le plus. Ensuite, il y a les musiciens qui jouent sur mon disque. Boris Boublil aux claviers, qui dès qu'il en a l'occasion vient se joindre à nous. Sylvaine Hélary [flûtes, voix], avec laquelle on a fait deux ou trois concerts en duo ou en trio. Bertrand Belin, qui est parfois venu sur scène avec moi. Olivier Daviaud, qui joue un deuxième violoncelle, et Alexandre Authelain, saxophoniste de la Campagnie des Musiques à OuïrNicolas Gerber, encore un sacré personnage, excellent contrebassiste qui ne joue jamais de contrebasse, engagé dans les musiques improvisées, les dispositifs électro-acoustiques, les installations, le cinéma expérimental… En fin de compte, je suis toujours sidéré de voir combien toutes ces personnes sont contentes de faire cette chose-là avec moi. Ils s'investissent d'une façon incroyable.

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par RR & SS

.(décembre 2011)

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article publié dans le n° 43.
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