Mékicédon ?


"Un musicien de situations, d'instants, de paysages, d'objets..." (1/2)

Il a conçu un album fou de beauté qui n'est jamais sorti. Il donne quand il l'entend des concerts qui insultent l'ordinaire. Il réforme la chanson polyglotte, réactive les folklores imaginaires, évoque l'âge d'or de la pop symphonique, flirte avec le contemporain et les musiques de genre : nous nous devions de discuter longuement avec GREG GILG.

Comment dire ?

Ce type, quand on l'entend chanter, on croirait qu'il mesure deux mètres.

Peut-être bien qu'il mesure deux mètres.

Ou bien qu'il est plusieurs. Une chorale entière dans une seule armure. Ah ça, Greg Gilg est noir de monde, comme disait l'autre. Ce type, quand on l'entend chanter, tout de suite, on voit image-gilg1des choses. Des marins éméchés qui s'égosillent, un ogre volubile ou le loup fameux qui s'adoucit bizarrement pour conter fleurette à la jeune fille, quelque table ronde disséminée dans les forêts ensorcelées à la recherche d'une coupe légendaire saturée du sang d'un type qui sait ce que croiser les pieds parce qu'on n'a que trois clous veut dire, un Falstaff d'avant la chute (ce rire qu'on lui devine, ce souffle sirocco qu'on lui entend, et qui cogne nuitamment aux portes du patelin comme une armée de fantômes à cheval).

Ce type, quand on l'entend chanter, on fictionne à plein tube. Et on voyage.

Et on révise ses langues (Greg Gilg est polyglotte).

Le gaillard tonne, vente, roucoule et se lamente, souffle et râle, caresse, peste et ourle des paysages, son registre expressif est infini.

Il joue plutôt très bien de quelques instruments pas si fréquents quand on est chanteur, notamment de la contrebasse (qui lui ressemble un peu), surtout du violoncelle (qui lui permet image-gilg2de se tenir assis) et puis aussi de petits claviers chouravés au Cash Converter (c'est bien ça, de mélanger des instruments nobles à des instruments pauvres, même si c'est mal de voler dans les magasins).

Greg Gilg est un lecteur gourmand. Comme il aime la poésie (ce qui est bien), il arrache des pages dans les livres (ce qui est mal) empruntés à la bibliothèque (mal) pour transformer en chansons ce qu'il y trouve (bien).

Ainsi murmure-t-il Shakespeare, déclame-t-il Tchekov en conte comique, expire-t-il la poésie tout en râles de Bobillot, pousse-t-il la langue fiévreuse de l'américain Hirschman jusqu'aux confins de la mélancolie (invraisemblable Shining Mourning tourmenté et étincelant de beauté). Il écrit lui-même quelques textes brefs, malins, coquins. Et se fend sans crier gare d'une bourrée auvergnate qui ne déparerait pas sur une compil' du label Sublime Frequencies (diable, cette boîte à rythmes !).

J'allais oublier qu'il imite très élégamment, très conséquemment la trompette avec sa bouche.

Greg Gilg conjugue l'imagination à tous les temps, célèbre
la multiplication des possibles avec la légèreté d'un enfant
qui invente des mondes dans un coin de chambre à coucher.



Greg Gilg a quelques bons copains parmi lesquels des musiciens et pas des moindres. Les fines lames recrutées le temps d'un album parmi quelques-uns des groupes les plus inventifs du moment (Mazalda, Les Atlas Crocodiles, etc) improvisent et décryptent des partoches hallucinées, tissant d'insensés motifs de claviers colorés, flûtes, trompettes et cordes, batterie image-gilg3subtile, parmi les manipulations savantes de bandes magnétiques et sous des choeurs exquis.

Bertrand Belin dirige un peu tout ça et signe quelques-unes de ses plus belles parties de guitare, cocasses, virtuoses et raffinées.

Le disque foisonnant et parfaitement déraisonnable de Greg Gilg est un labyrinthe où l'on ira se perdre mille fois avec un plaisir toujours renouvelé. D'une grande liberté formelle, c'est une oeuvre polychrome dont la fantaisie n'a d'égale que le lyrisme. Tour à tour, elle réforme la chanson française, réactive les folklores imaginaires, évoque l'âge d'or de la pop symphonique, flirte avec la musique contemporaine et les orchestres de genre. Baroque et candide, cet album conjugue l'imagination à tous les temps, célébrant la multiplication des possibles et les infinies métamorphoses avec la légèreté d'un enfant qui invente des mondes dans un coin de chambre à coucher (rien ici n'est pesant ou affecté où miné par l'esprit de sérieux et ce n'est pas la moindre qualité d'un disque pourtant tout à fait imposant).

On y entend parler de voyages, d'amour, de deuil, sur tous les tons. On s'y amuse beaucoup, on s'étonne souvent, on en sort parfois vraiment bouleversé. Je ne sais pas quoi dire de plus.

SING SING

~ ~ ~ ~

 

Greg Gilg : J’ai toujours été un musicien dilettante. Et à priori, je ne suis pas du tout ce qu'on appelle un mélomane : j’écoute peu de choses. La musique m’intéresse beaucoup, je vibre très fortement par cette forme d’art, que j’estime énormément. Mais ce n’est pas une passion fondamentale, ce n’est pas ça qui me dirige et me fait avancer. Je suis entré en musique parce que j’avais l’impression que cette vie, avec tout ce qu’elle pouvait produire comme aventures collectives, était bien plus excitante que toutes celles qui étaient proposées ailleurs. J’ai commencé comme violoncelliste et contrebassiste au sein du groupe Les Barbarins Fourchus, image-gilg4dont j’ai été membre à temps plein pendant sept ans. C’était vraiment un groupe de situations. Un groupe de gens qui aimaient parler pendant des heures, rencontrer du monde, provoquer et essayer des choses. Toujours dans le collectif.

Pourquoi, à un moment donné, as-tu choisi de voler de tes propres ailes ?

J’ai commencé à m’autonomiser dans le discours parce que j’étais toujours un peu insatisfait de ce que je faisais, de ma place d’accompagnateur. Avec les Barbarins, nous avons fait de très bons choix de spectacles, que j’ai adorés. Mais musicalement, ce n’était pas un endroit d’expression personnel. Tout était toujours noyé dans le groupe, sujet à de nombreuses négociations : je n’avais pas la possibilité de faire la musique que j’avais dans la tête. Je me suis davantage rapproché de ça dans un groupe de pseudo jazz qui s’appelait Johnny Staccato, avec lequel on a élaboré des choses plus ambitieuses musicalement, puis dans le trio Fire Warriors, avec Jérôme Lapierre et Pierre-Yves Lawrence : avec eux, on a vraiment pu inventer, expérimenter, faire de l'impro sonore totalement abstraite comme de l'impro heavy metal totalement AC/DC. Mais ce problème des négociations collectives subsistait malgré tout… Dans l’exercice de l’art, ça m’a toujours gêné.

En même temps, tu avais envie de collectif : qu’en espérais-tu ? Davantage de fluidité dans les échanges ?

Oui, mais pas cette envie de passer des heures à dire : "Ce n’est pas ça qu’il faut faire, mais ça". Je fonctionne beaucoup à l’intuition, je souhaitais être plus près de ça, et moins dans le processus collectif de création. En groupe, dans certains moments de grâce, on arrive bien sûr à trouver l’envolée, le lâcher. Mais dans la fabrication d’une musique qui s’embarrasse de structures, de image-gilg5mises en place, de grilles d’accords et de débuts et de fins, l’intuition se trouve vite enterrée sous le travail de précision, de ciselage, de façonnage. Les seuls moments dans lesquels je me suis pleinement épanoui en groupe – hors la vie, le mouvement, les tournées, les rencontres, les grands moments de bonheur –, ça a été ces instants rares de répétition où l’on oublie un peu ce qu’on a à faire, où l'on se met à simplement jouer de la musique, à exister ensemble comme musiciens. J'ai aussi gardé plein de souvenirs de spectacles, des moments où, tout à coup, une magie opère, une sorte de lévitation collective, une fusion entre la scène et le public. Là, toutes les raisons pour lesquelles tu t’es emmerdé à négocier deviennent soudain des raisons valables de s'être emmerdé…

Tu as donc quand même entraperçu le côté nécessaire de la négociation et du façonnage…

Moui… Quand même, c'est devenu tellement plus simple quand j’en suis venu à mes propres compositions… Là, je crois que j'ai vraiment trouvé ma juste place. Parce que je suis tout le temps heureux, là-dedans. Tout le temps. Dans cette fabrication tout seul dans mon coin, très lente, extrêmement lente. Dans ce mijotage, cette maturation réellement douce de choses qui ne sortent que si elles doivent sortir… C’est vrai par exemple pour les textes poétiques, que je glane tranquillement image-gilg6pour les mettre en musique ; je glane, je glane, et tout d’un coup, le net se fait sur quelque chose qui devient une évidence. C'est aussi dans cette façon de faire que s'exprime mon côté dilettante : j’attends que le moment me tombe dessus, je ne le provoque pas tellement. Il y a également une espèce d’exigence, le fait de ne pas accepter ce qui n’est pas parfaitement sur mesure, ce qui n'est pas juste, pas fait pour moi. Je me mets donc beaucoup dans un état d’attente. J’attends que le moment soit là pour que les choses se déroulent et aboutissent. C’est aussi pour ça que je peux très bien faire autre chose que de la musique. Je n’ai pas besoin d’être dans la musique pour qu’elle vienne à moi : j’en ai de toute façon tout le temps dans la tronche. Mais mes moments de production sont rares.

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par RR & SS

.(décembre 2011)

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article publié dans le n° 43.
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