La Genèse


"Un million de scénarios, bien sûr"

Voilà presque dix ans, SPORT MURPHY signait un authentique chef-d'œuvre du songwriting américain, Uncle, dont nous sommes heureusement quelques-uns à ne nous être jamais tout à fait relevés. Depuis, ce colosse au cœur fragile n'aura donné pour toutes nouvelles musicales qu'une poignée de concerts dont le souvenir nous chauffera pour plusieurs hivers. Alors qu'il semble décidé à reprendre le chemin de la création, nous lui avons demandé de consigner pour L'Oreille les réflexions, fulgurances et doutes qui l'accompagnent. Voici le premier chapitre de son récit.

     "Jeudi 29 septembre 2011

Un peu plus tôt dans la soirée, alors que je buvais quelques petites gorgées de mon premier verre d'armagnac, j'ai respiré l'arôme de l'encens d'église – l'une des rares choses qui, de mon expérience d'enfant avec l'Eglise catholique, m'inspire toujours. Avec lui m'est revenu le souvenir sensoriel des cantiques que nous chantions pendant la messe ; et ce souvenir lui-même m'a remis en mémoire une fille en particulier, qui chaque dimanche à l'église s'asseyait à côté de moi. A sa simple vue, mon cœur se tordait dans d'impossibles et incohérents désirs. Je n'ai aujourd'hui plus qu'une vague idée image-sport2de ce à quoi elle ressemblait.

Parfois, dans les moments qui précèdent le sommeil, j'ai à nouveau 10 ans, et je la vois, le temps d'un très vaporeux instant ; rien ne se forme complètement, rien ne dure. Dans le somptueux fumet d'encens diffusé par mon verre de brandy, j'ai été ce petit garçon. Les cantiques résonnaient, cette fille merveilleuse était assise à côté de moi, Dieu existait avec autant de vérité que l'amour de Maman et Papa, et j'avais toute ma vie devant moi. Tout a été là, pendant quelque secondes ; et en finissant ce verre puis quelques autres, l'expérience ne s'est pas répétée. Bien sûr, je me sens bien maintenant ; mais je ne ressens pas CELA.

Je n'attends donc pas cette magie lorsque je bois ; boire est un plaisir suffisant. Pour la connaître, il n'y a que les cantiques, les hymnes. Et toutes les chansons sont des hymnes – au plaisir, au désespoir, à l'amitié, à la rage, à la perte… J'ai toujours souhaité écrire une chanson qui parvienne à s'élever à un tel niveau, quand bien même une seule personne l'entendrait ainsi. Mais la vie peut faire virer l'émerveillement et le désir en banalité et en amertume ; et si je tire des moments de transcendance de l'écoute des chansons d'autrui, qu'elles me soient familières ou nouvelles, toute tentative de me relancer dans mes propres créations n'ouvre que sur l'épouvante. Je suis comme un homme qui a perdu la foi, qui prie le Rien en espérant que ces prières le transformeront à nouveau en Tout."

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Le texte ci-dessus était censé être le début d'un "journal" pour L'Oreille Absolue… Un journal racontant la conception d'un nouvel album. L'album comme le journal sont tout juste esquissés… La lutte tremblante d'un idiot brisé qui cherche à se régénérer… Mais voici un geste qui va dans le sens de l'espoir. L'album a toutes les chances d'être une junk sculpture, et les quelques mots qui suivent – au sujet des chansons et de ce qu'elles signifient pour moi – ressemblent de la même manière à un simple assemblage de fragments ; mais j'aime les choses qui sont ainsi. Certaines personnes apprécient les cadeaux faits maison de ce genre ; peut-être en faîtes-vous partie, peut-être pas.

image-sport3Voici, par exemple, les premières lignes de ma chanson préférée :

I think there must be a place in the soul
All made of tunes, of tunes of long ago
(Je pense qu'il doit y avoir dans l'âme humaine
Un endroit fait de mélodies, de mélodies des temps anciens)

 

Elles sont signées Charles Ives. Voici une citation de Stan Brakhage, qu'il affirme à tort tenir d'Ezra Pound (la citation de Stan est meilleure que celle d'Ezra) :

Go little naked and impudent songs
Ring the doorbells of the bourgeoisie
Tell them that you do no work
And that you will live forever
(Allez, petites chansons nues et insolentes
Sonnez aux portes de la bourgeoisie
Dîtes-lui que vous ne travaillez pas
Et que vous vivrez pour toujours)

image-sport4En voici maintenant une de Steely Dan :

All night long
We would sing that stupid song
And every word we sang I knew was true
(Toute la nuit
Nous avions chanté cette stupide chanson
Et je savais que chaque mot que nous chantions était vrai)

Assez de citations. Je suppose que le Catholique apostat reste toujours sensible à la Trinité ; ces extraits, une fois réunis, abordent trois aspects de la chanson. Ives invoque la source ; Brakhage exprime l'intention ; Becker et Fagen celèbrent la fonction. Il est délicat de mettre des mots là-dessus ; car à essayer d'approcher quelque chose d'aussi profondément ressenti et d'une simplicité aussi indescriptible, j'ai tendance à débiter des paragraphes de conneries. Reste que ces trois citations sont pour moi proches les unes des autres. Ne jamais oublier, cependant, que lorsqu'on lit des extraits de chansons, la musique est toujours manquante : une chanson n'est pas un poème ni une pièce musicale, pas plus qu'un film est une pièce de théâtre ou un light show.

Un autre soir, cette fois-ci imbibé d'absinthe, j'ai apparemment tapé ce qui suit, alors que je contemplais une pile de disques appartenant à mes aînés, qui contribuèrent à former mon goût :

"Comme la Bible, la Pile a pris de l'ampleur avec le temps, façonnée par nombre de mains aux origines variées et inconnues, pour satisfaire des besoins particuliers et tout aussi variés. A la différence de la Bible, la Pile n'a pas eu besoin d'un conseil de l'arcane pour agencer ses merveilleuses composantes en un parfait bouquet de sagesse, ni d'échappatoires comme les mots "mystère" et "foi" pour transformer ses contradictions en une Vérité harmonieuse. Les tablettes rondes et noires des 45t formant la Pile étaient assemblées par un trio de possibles martyres mes aînés , dont les passions et plaisirs étaient déclenchés par ses sillons, les satisfactions qu'ils en retiraient leur servant image-sport5d'unique but et horizon. Martyrisés de chagrin martyrisés d'insécurité martyrisés de désir. Des rayures, des accrocs et un voile de goudron obscur, douillettement incrusté par la fumée opiacée et mentholée d'innombrables fêtes et écoutes en solitaire, ont donné à la chanson un côté aussi évasif et étrange qu'une émission en ondes courtes d'un cylindre Edison."

Un texte parfaitement ridicule, cela va de soi – et que je ne peux pas mettre complètement sur le compte de l'absinthe. Avec, une fois encore, ce truc religieux qui tente de suggérer les mystères et les extases de la chanson. Ce texte était suivi d'une longue liste de disques issus de la fameuse pile, liste que je ne vais pas reproduire ici. Ne me remerciez pas. Mais on peut s'en faire une idée par le biais d'une vieille entrée de mon blog ; pour ceux que cela intéresserait, c'est ici.

Alors que j'écris tout ceci, les paragraphes tombent en vrac, que je supprime pour la plupart immédiatement. Il en va de même pour mes chansons. Cette glaçante angoisse de gâcher votre temps avec des choses personnelles et sans aucune valeur. Des platitudes narcissiques et ampoulées. Pouah.

Mais avançons ceci : peut-être les chansons proviennent-elles de quelque tourbillon infini de possibilités. Quel que soit son degré d'inspiration et de détermination, un songwriter tire sa matière de cet endroit, et la modèle pour en faire quelque chose qui serait à la fois élastique et particulier. Une certaine proportion d'abstrait et de concret, partagée par les mots et la musique et image-sport6transformée en une belle petite chose. La belle chose existe sans exister : à partir d'un enregistrement, elle fend l'air jusque dans le monde d'un auditeur solitaire, ou bien elle ruisselle des voix et des instruments de musiciens qui partagent un moment avec un public, ou bien elle vrombit dans une voluptueuse cacophonie tandis que des amis picolent tout au long de précieuses heures de fêtes. Un million de scénarios, bien sûr. Mais la chose n'est pas plus retenue qu'admirée, contemplée que méditée… elle ne se consomme pas et n'est pas portée à même le corps. Ce n'est que du son qui se déplace à travers le temps, et dont les effets ne se se reproduisent jamais exactement de la même façon. Pourquoi une chanson pop sans queue ni tête va-t-elle faire pleurer quelqu'un ? Comment de simples bruits peuvent-ils illuminer des espaces vides, soulever un être humain de terre et l'extirper de l'ordinaire ?

Dans ces moments-là, la chanson est la seule chose vraie. Tout ce qui a été autrefois revient de manière plus vivace encore. Tout ce que nous sommes est mieux qu'il ne paraissait… nos attentes pleines de doute en valent la peine. Tout plaisir idiot et éphémère devient La Vérité dès lors que les mots et la musique consacrent un moment qui est celui d'une expérience. Je suis aux anges quand image-sport7mes enfants découvrent avec délice, mettons, une vieille chanson des Beatles que je ne pouvais plus souffrir. Je chéris les soirées tardives avec les amis, quand nous sanglotons tous ensemble en écoutant Paul Robeson chanter il y a 60 ans quelque chose qui a été écrit il y a 160 ans. J'irradie de joie quand un de mes potes songwriters me gratifie de l'une de ses nouvelles œuvres. Je pleure lorsque j'entends l'une de ces chansons qui nous faisaient danser, ma mère et moi, dans toute la maison.

Tout ce discours est rebattu. Mais si vous et moi pouvions simplement nous asseoir et écouter des chansons, je ne m'efforcerais pas de le transmettre. C'est de toute façon l'évidence même, non ? Peut-être qu'un de ces jours, nous nous poserons pour savourer quelques gorgées d'armagnac et quelques mélodies, allez savoir. C'est le titre d'une chanson écrite par une amie très chère… Elle me donne envie d'écrire mes propres chansons. Alors je vais m'arrêter ici et écouter la sienne. Ensuite, j'en ferai peut-être une, moi aussi.

SPORT MURPHY
(traduction : Richard Robert)

(A suivre…)

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par SM

.(avril 2012)

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article publié dans le n° 44.
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