Gens de passage


"Un hommage aux musiques pas très propres sur elles"

Un tape-cul de marque est-allemande transformé en discomobile à trois roues, une collection de vinyles puisant dans le rock'n'roll, le rhythm'n'blues, la soul, le jazz ou les musiques latines brutes de décoffrage des années 50 et 60... C'est le concept de RADIO BARKAS, mis en pratique par des DJ néerlandais itinérants qui, de festivals en lieux publics, s'amusent à jouer les passeurs vers un passé rugueux, chaud bouillant et souvent méconnu. Rencontre à l'occasion des Tombées.

Playlist Radio Barkas

Le concept de Radio Barkas ne peut avoir mûri que dans l'esprit d'authentiques passionnés de musique... Comment résumeriez-vous votre parcours de mélomanes ?

Jacco Mittendorf : J'ai forgé mon éducation musicale avec un grand frère qui écoutait Little Richard, Elvis, les Beatles, les Stones... J'ai grandi dans les années 70, mais c'est dans le son des années 50 et 60 que j'ai baigné : c'est la plate-forme sur laquelle je me suis construit, et sur laquelle s'appuie mon activité actuelle. Si j'aime particulièrement la musique de cette époque-là, c'est parce qu’elle est image-barkas1plus basique et primitive. Le plus souvent, on n’entend pas le studio, la production, mais simplement des musiciens qui, en général, enregistraient chaque titre en une prise. Cette spontanéité, cette authenticité, cette rudesse dans le jeu et l'enregistrement, c’est ce que j’aime par dessus tout. Parmi les groupes actuels, seuls ceux qui ont gardé cette approche et cet esprit m’intéressent réellement.
Tristan Kruithof : Adolescent, vers 14-16 ans, je me suis intéressé à Nirvana et au mouvement grunge. J’avais moi-même un groupe – je jouais de la guitare et m’occupais du son. Je collectionnais tout ce qui venait de Seattle, mais j'étais aussi tourné vers des groupes plus funk-rock comme les Red Hot Chili Peppers. Je trouvais ça très bien, jusqu'au jour où j’ai ressenti le besoin de remonter à la source, de voir d’où venaient toutes ces musiques. C’est comme ça que je suis arrivé au blues, au rhythm’n’blues ou au jazz, et que je me suis mis à collectionner de vieux disques. Il y a douze ans environ, dans le prolongement de ces recherches, j'ai commencé à me produire comme DJ dans des cafés et des bars… A la différence de Jacco, je reste très intéressé par la musique moderne ; mais j'éprouve toujours le besoin de revenir aux origines.

Le fait de remonter à la source, d'explorer l'histoire des musiques populaires, n’est pas forcément une démarche très courante chez un jeune amateur de pop ou de rock.

Jacco Mittendorf : C'est vrai que, par nature, la pop music est reliée à l'idée de nouveauté – même si, bien souvent, elle se contente de remplir de nouvelles bouteilles avec de vieux vins ! Tout doit avoir le parfum dernier cri : ce n'est pas très glamour de s’intéresser à l’histoire et d'admirer des choses anciennes…  L’industrie décide pour le public de ce qui est cool et pas cool. Il suffit d'allumer la radio pour entendre ce à quoi il faut se conformer. Les gens ne sont pas totalement libres dans leur écoute. Même si, avec internet, c’est peut-être un peu mieux aujourd'hui.
Tristan Kruithof : Il y a quand même un phénomène intéressant avec les musiques qui, comme le hip-hop, reposent sur des samples. Hier, par exemple, j’ai passé pendant notre set Harlem Shuffle de Bob & Earl, une chanson que le groupe House of Pain a samplé pour image-barkas2son tube Jump Around. Aussitôt, cinq gamins sont venus vers moi pour me demander d'où je sortais ça : je leur ai expliqué que c’était le morceau original, un classique qu'ils devaient absolument connaître ! Pour beaucoup de jeunes, c'est par le biais du sample que s'éveille l'intérêt pour le passé. Je trouve en tout cas amusant de les voir rappliquer dès qu'on passe un titre qui a été recyclé par le hip-hop, comme par exemple The Champ de The Mohawks.

Lorsque vous avez débuté en tant que DJ, étiez-vous déjà tournés vers des sons plutôt vintage ?

Jacco Mittendorf : J’ai commencé par travailler dans des bars, et je passais alors des CD qui mêlaient l'ancien et le moderne, Elvis et Michael Jackson… Mais peu à peu, j’ai eu envie d'imposer mes préférences. Pourquoi m'obliger à diffuser et à écouter de la musique que je n’aimais pas ? Il y a quelques années, j'ai rencontré Tristan et Daan [le troisième DJ de Radio Barkas, absent le jour de cet entretien], et la donne a été totalement différente : j'ai pu réaliser mes désirs.
Tristan Kruithof : Nous étions présents sur un festival, et Jacco est venu nous voir en nous disant qu'il aimait et passait aussi ce genre de musiques. Il se trouve que nous commencions à être très demandés et occupés et nous recherchions un troisième DJ image-barkas3: c'est comme ça qu'il nous a rejoints. Cela fait maintenant quatre ans que nous avons lancé Radio Barkas, et c'est devenu notre activité principale pendant la saison estivale.
Jacco Mittendorf : Avec Radio Barkas, nous sommes libres de passer ce qui nous plaît : c'est la formule idéale. Et ça nous change des playlists formatées des radios commerciales comme Sky Radio ou Radio Nostalgie, qui diffusent en boucle les quarante sempiternels même titres pour rassurer leurs auditeurs… Nous essayons d'avoir la démarche exactement opposée : nous passons des titres que le public, la plupart du temps, ne connaît pas…
Tristan Kruithof : Mais ce sont des chansons qui sonnent de manière très familière à leurs oreilles, qui ont cette qualité d'immédiateté : elles sont faciles à écouter, marquent tout de suite les esprits.

"Il y a des musiques carrées, faites pour la tête,
la raison, et des musiques rondes faites pour
les hanches, la danse ; nous préférons les rondes
."

 

 

 

Comment en êtes-vous venus à l’idée d’un sound-system mobile ?

Tristan Kruithof : Tout en étant DJ dans des bars et des clubs, je bossais comme décorateur pour une compagnie de théâtre. Des années durant, je me suis rendu avec ce groupe dans beaucoup de festivals, qui invitaient des DJ à se produire entre différents spectacles, dans ces moments où les gens flânent, discutent, mangent et boivent. La plupart du temps, je trouvais leurs sets horribles, ils ne collaient pas du tout avec les ambiances ni les lieux ; je me suis dit qu’il y avait vraiment mieux à faire. J’ai donc créé un image-barkas4collectif de DJ qui a commencé à se produire dans ces festivals de théâtre. Mais nous rencontrions souvent des problèmes avec les techniciens et l’équipement, qui étaient rarement adaptés à ce que nous proposions. Je me suis dit qu’il fallait inventer un sound-system mobile, avec un dispositif intégré et une batterie permettant de l’alimenter : de cette façon, nous pourrions nous rendre partout et ne dépendre de personne. Il se trouve que j'avais à disposition cette vieille voiture est-allemande, réservée à l'origine pour un autre projet. Je l’ai coupée, réduite, réaménagée, et Radio Barkas est né. Aujourd'hui, avec ce système, nous sommes totalement autonomes, nous pouvons assurer deux heures de set. Et puis cette voiture colle avec l'esprit des disques que nous aimons : c'est du rustique et du solide, un hommage à ces musiques pas très propres sur elles et qui puent un peu… Passer des vieux titres de rock’n’roll sur une scène flambant neuve avec une boule à facettes, ça n’a pas beaucoup de sens : les gens se demandent toujours un peu ce qu’on fabrique. Avec Radio Barkas, la question ne se pose pas : tout concorde parfaitement.

Vos centres d'intérêt ne se limitent pas au rock’n’roll ou au rhythm’n’blues : dans vos sets, on entend aussi de la soul, du funk, des musiques latines ou caribéennes, du jazz, de l’exotica…

Jacco Mittendorf : Oui, parce que comme je le disais plus tôt, c'est d'abord le son qui nous attire et qui unit le tout. Un son rugueux, à l’opposé des matières lisses et synthétiques qu’ont pu proposer par exemple les années 80… Je pense aussi qu’il y a des musiques carrées, faites pour la tête, la raison, et des image-barkas5musiques rondes, faites pour les hanches, la danse. Nous préférons les musiques rondes, évidemment... Ce n'est pas un hasard si l'essentiel de notre collection est composée de musiques noires ou latines : elles ont cette qualité de rondeur...
Tristan Kruithof : Dans le rock'n'roll, il y avait bien sûr beaucoup de Blancs comme Bill Haley… Mais dans ce registre aussi, il n'y a rien à faire, les musiciens noirs leur étaient souvent supérieurs : ils savaient comment jouer une note ou frapper un rythme juste après le tempo, créer ce léger décalage qui amène le groove, le swing. C’est ce que nous essayons de trouver dans toute musique, que ce soit du rock’n’roll, du merengue, du ska, du cha-cha-cha, du reggae…
Jacco Mittendorf : En fait, nous pouvons l'avouer : nous sommes racistes, nous n’aimons pas les Blancs…

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par RR

.(juillet 2011)

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article publié dans le n° 22.
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