A bâtons rompus


"Se donner des prétextes pour avancer"

A chaque fois qu'il donne de ses nouvelles, le Suédois PETER VON POEHL confirme qu'il aborde le songwriting en artisan inventif, refusant obstinément de répéter le même geste. La preuve avec son projet présenté sur les planches de l'Opéra de Rennes, où lui et son groupe s'associent à un ensemble à vents de onze instrumentistes : une étape supplémentaire vers les hauteurs pour ce chanteur sans attaches.

Depuis plus d'un an, tu travailles sur ton prochain album [le troisième après Going to Where the Tea Trees Are et May Day, qui devrait sortir début 2012] avec l'arrangeur Martin Hederos et une configuration inédite qui associe ton groupe, un ensemble de onze instruments à vent et des percussions mélodiques. Qu'est-ce qui a motivé un tel choix ?

Peter von Poehl : J'ai voulu changer complètement de méthode : cette fois, l'écriture et les arrangements ont été réalisés simultanément et transcrits sur partition, comme un vrai travail de composition. Dans mes disques précédents, je trichais toujours un peu avec les arrangements d’orchestre : tous les instruments à vent étaient joués par un copain, au maximum par deux… Ces parties arrivaient en général dans la dernière phase d'enregistrement, de manière improvisée et pas très réfléchie : sur des chansons qui étaient presque achevées, on rajoutait des touches de couleur là où il restait de la place. Pour le prochain disque, les arrangements ont donc été la base de tout, le premier élément. C'était très excitant, parce que ça change radicalement la façon image-poehl1de penser et d’écrire. Je composais des suites d’accord – l’idée étant d’avoir des riffs ou des arpèges de guitare – et j'écrivais des paroles que j’envoyais aussitôt à Martin. De son côté, il concevait des arrangements de vent et me les renvoyait : son travail faisait évoluer les chansons et me soufflait d’autres idées. On a procédé comme ça pendant quasiment un an.

Cette approche différente a-t-elle modifié ta relation au songwriting ?

Dans mes deux premiers albums, les arrangements suivaient une logique narrative : on ajoutait par exemple un ou plusieurs éléments instrumentaux au moment du refrain, pour qu'advienne quelque chose qui tranche avec le couplet et enrichisse le récit. Là, ce n'était plus du tout le cas, et ça m’a dérouté au départ. C’est peut-être dû à la manière d’écrire de Martin, mais cette fois-ci ce sont les instruments rythmiques qui ont davantage eu pour rôle d’aider, de soutenir et d’expliquer la trame narrative de la chanson. Les instruments à vent, eux, suivent une sorte de flot parallèle, ils sont comme dans une autre dimension… Le fait de mêler composition et arrangements dès le départ a aussi chamboulé le processus d'enregistrement : tout a été réalisé en une seule journée, chaque chanson a fait l'objet d'une prise unique, voix incluses !

Depuis quelques semaines, on peut voir sur ton site la vidéo de 28 Paradise, l'une de tes nouvelles chansons, interprétée lors d'un concert à Malmö dans cette configuration orchestrale. Il en ressort que tu n'as pas voulu utiliser des arrangements orchestraux pour donner de la puissance ou gonfler artificiellement la musique.

Non, ce n'était pas du tout le but. L'idée d'utiliser onze instruments à vent différents [1] et donc de ne pas doubler chaque partie, c’est déjà un parti pris important. Dans un contexte non amplifié, il peut être intéressant de mettre par exemple quatre contrebasses, pour rééquilibrer l’orchestre. Mais dans un cas comme le nôtre, où il est possible de mettre des micros, on n'est pas du tout obligés de grossir la masse instrumentale. Avec la section rythmique basse-batterie, le piano plus ma guitare, le tout image-poehl2s'équilibre aussi : on joue très serré, si bien que tout le monde s’entend, avec peu de retours. Le batteur joue lui-même doucement, ce qui permet d'être délicat et nuancé. Au tout début de ce projet, j’ai donné à Lens un concert avec les mêmes arrangements, mais pour un orchestre beaucoup plus étoffé de 40 musiciens, qui comprenait notamment davantage de percussions. C’était un très bon ensemble d’harmonie, mais ça rendait aussi tout autre chose sur le plan musical et ce n’est pas forcément la sensibilité que je recherchais. Après cette expérience, on a réduit les arrangements à l’essentiel : on a ramené l'orchestre à un sinfonietta, ou disons à un "harmonietta"...  Il y a en tout cas une chose très importante : sur scène, nous jouons tous au même niveau, au sol. Cette configuration influe vraiment sur le jeu. Souvent, les musiciens d’orchestre sont placés derrière, en retrait, sur des gradins, tandis que le chanteur est devant, avec le chef, le premier violon, etc. Mettre tout le monde à égalité dans l'espace de la scène, ça donne forcément autre chose : chacun a sa place, son rôle à jouer, sa parole à donner. Et comme il n’y a pas de chef, tout le monde est obligé de s’écouter. Quand il n’y a pas de rythme marqué, l’un des membres du groupe indique simplement le tempo aux musiciens de l'ensemble. Tout ça oblige finalement à penser comme un groupe de rock, mais avec un peu plus de monde… A mes yeux, c'est vraiment primordial.

Comment réagissent les musiciens de l'ensemble, qui sont généralement de formation classique ?

Ceux qui ont l’habitude des codes classiques, de la hiérarchie de l’orchestre, sont surpris. Ils peuvent aussi être déroutés par l'écriture de Martin, qui est très atypique pour ce genre de formation. Lors des répétitions pour les concerts de Paris [le 8 juillet à la Salle Pleyel] et de Rennes [le 9 juillet à l'Opéra], un des musiciens lui a lancé : "Mais ça ne s'arrange pas du tout comme ça !". Martin a une culture musicale et un talent immenses, mais il ne vient pas du classique : c'est un autodidacte, un "clavier de garage" comme j'aime le dire. Son duo image-poehl3piano-voix Hederos & Hellberg [actif entre 2000 et 2003] était très joli, mais il a aussi joué de petites tournées avec l'ensemble d'harmonie de l'Armée du Salut ! Il a donc eu l'habitude de ce genre de configuration... Au début, nous n'avons pas eu que de bonnes réactions : un chef d'orchestre, qui ne comprenait pas du tout l'esprit du projet, m'a envoyé les partitions dans la gueule... Pour les deux concerts français comme pour celui de Malmö, il a fallu réaliser un casting, trouver des instrumentistes qui aient l’envie spécifique de jouer cette musique. Pour Paris et Rennes, c'est le trompettiste, Brice Pichard, qui s'est occupé de recruter les musiciens : lui-même est très ouvert, il a autant joué dans l’Orchestre de la Police Nationale qu'avec Jean-François Pauvros ! Il est très content des musiciens qu’il a trouvés : tous jouent dans des orchestres mais ont aussi d’autres projets à côté. Le fait de ne pas être enfermé dans une seule pratique est très important. A Malmö, le clarinettiste basse, par exemple, trouvait ses parties tout à fait logiques, alors qu'un instrumentiste purement classique les aurait probablement trouvées absurdes : mais il faut dire qu'il jouait dans le même temps dans un groupe punk, Quit Your Dayjob ! Ce n'est donc pas seulement une question de langage, mais aussi d'état d'esprit. Je tenais à ce que chaque musicien impliqué dans ce projet y mette son cœur et sa patte.

"Depuis le début, j'assouvis le fantasme d'être un
groupe sans vraiment l'être. La musique
est plus marrante quand on la fait à plusieurs
."

 

 

 

A chaque projet, tu as besoin de partir d’une méthode de travail prédéfinie et de te poser un cadre avant de commencer l’écriture. Beaucoup de songwriters préfèrent d'abord créer de la nouvelle matière et voir ensuite quelle cohérence ils pourront lui donner.

En fait, je cherche des excuses et je me donne des prétextes pour démarrer et pour avancer. Pour Mayday, ce sont les textes [partagés avec Marie Modiano] qui avaient donné en grande partie l'impulsion de départ. J’imagine que cette manière de procéder m'aide à me canaliser, à me limiter, me donne un cadre. Ce besoin et cette envie de partir d'éléments qui incitent à la composition vient aussi de mon habitude de sideman, des expériences où je me suis mis au service des autres et où il fallait trouver des idées qui stimulent l'inspiration. En général, je suis beaucoup pour la collaboration : j’ai toujours aimé l’idée de groupe, en musique je ne trouve pas que la solitude soit amusante en soi. Même s’il a été moins présent cette fois, Christopher image-poehl5Lundqvist [producteur et multi-instrumentiste sur ses deux premiers albums] reste très important dans le groupe ; même chose avec le batteur Jens Jensson. Pour le concert de Malmö, nous n’avions eu en tout et pour tout que trois heures pour répéter, alors que ni l'un ni l'autre n'était familier avec les chansons ; mais on se connaît tellement que ça a été très vite. En fait, depuis le début, j'assouvis le fantasme d’être un groupe sans vraiment l’être. La musique est quand même plus marrante quand on la fait à plusieurs.

As-tu conçu en partie ton nouveau projet en réaction à ton disque précédent, May Day, qui était plus carré dans la production ?

Je n’ai pas pensé comme ça, mais je ne suis pas forcément le mieux placé pour donner une bonne analyse ! Dans la méthode, en tout cas, il y a peut-être une réaction. La façon de faire a été un peu malheureuse sur May Day. J’ai été pris dans une forme de pression qui n’était pas malveillante, mais qui a eu un impact sur la conduite du disque. Mon premier album, je l'avais vraiment réalisé dans mon coin, alors que personne n’attendait quoi que ce soit de moi. Avec May Day, ça a été l’inverse. Je n’ai pas bien su gérer les attentes et les conseils de la maison de disques : j’ai naturellement tendance à vouloir écouter, à faire en sorte que les gens soient contents… L’expérience n’a donc pas été très heureuse de mon point de vue. Si on n’est pas pleinement impliqué dans son projet, c’est difficile: il faut porter une idée cohérente et la tenir du début à la fin. Après, on peut juger que le résultat est bon ou mauvais, on peut décider de tout garder ou de tout jeter. Mais il ne faut pas interrompre le processus : c'est ce qui s'est passé pendant l’enregistrement de May Day. Le prochain disque, lui, sera fini selon la méthode que j’ai définie au départ. Ensuite, il sera temps de le proposer à des labels. Là, une fois qu'il sera achevé, je serai ouvert à tous les commentaires.

Je reviens sur le choix spécifique des instruments à vent, qui n’est pas nouveau chez toi : dans tes deux premiers albums, tu as déjà montré une sensibilité à ces sons et à ces textures-là, qui sont finalement peu utilisés dans le songwriting ou la pop, du moins de cette façon-là et dans ces proportions.

C’est mon attirance de toujours pour les harmonies municipales ou l'orchestre de l’Armée du Salut – petit, déjà, j’adorais ça… Il y a quelque chose d'extrêmement sympathique à fréquenter les orchestres à vent, les ensembles d'harmonie. Surtout en France, où ils remplissent un véritable rôle image-poehl6social en brassant toutes les générations, de 8 à 88 ans… Je trouve ça très touchant. C’est peut-être un milieu particulier, mais la dimension collective qui y est donné à la musique m’émeut beaucoup – c’est très peu iPod dans la démarche ! J'apprécie aussi l'approche assez simple de la musique que ces ensembles impliquent. A la base, ils sont composés d'instruments peu fragiles, dont on peut jouer dans la rue, sans amplification ; et ce n’est pas du tout collet-monté. Pour les concerts et le prochain disque, les arrangements ont été réalisés dans l’esprit des transcriptions de musique d’orchestre écrites pour les ensembles d’harmonie, où des parties de violon seront par exemple affectées aux flûtes, au hautbois et au cor anglais. C'est aussi cette approche qu'on a voulu se réapproprier.

image-poehl7L’écoute mutuelle, le respect de la voix de chacun, l’absence de hiérarchie, la notion de respiration collective… Avec cette formule, n'as-tu pas la sensation d'avoir créé une sorte de petite société idéale ?

Cette idée que la position et la voix de chacun comptent, que chaque instrumentiste a un rôle, c’est en tout cas important à mes yeux. C’est un système très scandinave, sûrement ! Même si je suis quand même celui qui porte la loi : je suis un peu le Premier ministre avec son Parlement, ou le président avec sa Cour Suprême… Quand j'aime un artiste, ce n'est pas seulement pour sa musique, mais aussi pour la vision du monde qu'elle transmet. On sait bien que de gros connards peuvent créer des musiques formidables, que certains chefs-d’œuvre du cinéma ont été réalisés par de véritables dictateurs ; et inversement que des gens adorablement sincères peuvent produire des choses sans intérêt. Mais une chose est sûre : chacun fait ce qu’il peut pour créer une idée du monde, le monde tel qu’il l’envisage ou l'imagine. C'est aussi ce que j'essaie d'atteindre.

Richard ROBERT

[1] Les onze instruments à vent en question sont : tuba, trompette, trombone, saxophone ténor, saxophone alto, clarinette, clarinette basse, cor anglais, cor d'harmonie, flûte et hautbois.

Peter von Poehl, son groupe et son Wind Orchestra souffleront donc sur les planches de la Salle Pleyel à Paris le 8 juillet et de l'Opéra de Rennes le 9 juillet. Tous les détails sur ce dernier concert se trouvent ici.

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par RR

.(juin 2011)

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article publié dans le n° 22.
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