Grand Entretien
"Quatre accords et un clampin qui chante" (1)
En 2005 et 2007, RICHARD HAWLEY enregistre Cole's Corner et Lady's Bridge : deux albums qui le hissent au premier rang d'un songwriting anglais indatable et indémodable, refusant autant d'être sans Histoire que sans lendemain. Rassemblées en un seul long entretien, les deux interviews restées inédites qu'il nous accorde alors répondent avec une humble profondeur à cette grande question : comment diable devient-on un classique ?
Les beaux disques ne font pas seulement de précieux camarades, dont on pressent rapidement qu’ils nous accompagneront jusqu’à notre dernier souffle. Ils campent aussi d’excellents professeurs qui, dès le premier contact, dispensent de pénétrantes leçons de musique. En matière de songwriting, les albums de Richard Hawley sont ainsi bien souvent de véritables master classes. On y apprend tout sur l’art de crooner avec élégance et de trousser des mélodies qui ont la facture inoxydable des standards. On y apprend aussi à défier le temps du bout des lèvres, tranquillement, comme on défierait un ami sûr plutôt qu'un ennemi haï et redouté, par jeu plutôt que par volonté d'en découdre. En sachant que la partie
est perdue d'avance, mais qu'il vaut la peine de la vivre, du mieux possible.
Richard Hawley a pour coutume de tailler ses chansons dans une matière instrumentale chaude et vibrante. Etoffes orchestrales (du simple déshabillé de soie à l'ample drapé de velours) et élégants liserés de guitare électrique lui dessinent comme un indémodable manteau de mélancolie. L'Anglais souffle ses mots doux comme des ronds de fumée bleutés, avançant le plus souvent à la cadence aérienne du flâneur, enrobé d’un halo de sons réverbérés qui semble être le pendant physique de ses pensées embrumées. Dans la lignée de quelques modèles illustres (Elvis, Hank Williams, Johnny Cash, Roy Orbison, le Scott Walker des années 60) ou injustement oubliés (Paul Quinn), ses disques font mieux que serrer le cœur : ils l’aident aussi à grandir, l’enrichissent et le rendent plus intelligent. Car le cœur est un muscle pensant, et qui pense mieux lorsqu'on approfondit et élargit son spectre sensoriel.
C'est en 2005, avec Coles Corner, le quatrième épisode de ses aventures en solo, qu'on a vraiment mesuré l'envergure de la plume et de la voix de Richard Hawley. Non pas que ses efforts précédents aient pu souffrir d'un manque d'inspiration ou d'exigence. Simplement, c'est avec ce disque que l'Anglais s'est mué pour de bon en musicien de haut vol, arraché à
l'emprise du présent, de ce présent étroit et autoritaire que le commerce musical a érigé en tyran. En se découvrant une vocation de chanteur et d'auteur, l’ex-guitariste des brit-poppeux facultatifs de Longpigs, qui aura aussi joué les commis de luxe auprès de Pulp et d’une foultitude de gloires mondiales (Nancy Sinatra, Robbie Williams…), s'est octroyé par la même occasion ce que le rock, trop souvent, se refuse : une perspective, une distance, un recul.
Au cœur des années 2000, ses manières de baladin, en apparence surannées, auront forcément détonné dans un milieu rock qui misait alors tout sur l’électricité débridée (The Strokes, The White Stripes, The Libertines…) et la fougue à tout crin (Arcade Fire, Franz Ferdinand…). Mais pendant que l'actualité à courte vue, sous couvert de nouveauté, refourguait bien souvent de très vieilles marchandises, Richard Hawley, lui, imposait peu à peu son classicisme à longue portée, refusant de s'encager derrière les barreaux de la mode – cette "mère de la mort", comme l'écrivait Giacomo Leopardi – pour mieux embrasser l’idéal d’une musique à la fois indatable et inusable. Une musique qui refuserait tout autant d'être sans
histoire que sans lendemain.
Dans l’intimité de son studio de Sheffield, la ville où il est né et où il finira très certainement ses jours, Richard Hawley a donc choisi de creuser obstinément son sillon, avec le secret espoir de semer des chansons qui soient autant de legs à la postérité. Pas pour la gloriole, pas pour l'inscription à l'infâme Rock'n'Roll Hall of Fame, pas pour une poignée de lignes dans un dictionnaire ou pour une statue dans un square, non : pour éprouver et partager la jouissance d'une durée retrouvée, reconquise, d'une vie qui serait réenvisagée dans toute l'ampleur de sa temporalité – et même au-delà, oui, au-delà de l'au-delà. Un objectif qu'il aura particulièrement atteint dans les plages étirées de Truelove's Gutter [2009], sans doute son disque le plus accompli et le plus ambitieux à ce jour.
Sans en dresser une fable édifiante, Richard Hawley
aime à rappeler qu'il a eu le privilège de recevoir
une éducation ; et qu'il en assume fièrement l'héritage.
Dans une époque où toute action comme toute pensée se laisse facilement piéger dans la nasse de l'immédiat, chanter comme le fait Richard Hawley revient à gagner une forme de maquis. Un maquis où seraient renoués les dialogues entre ce qui a été et ce qui est, entre les pères et les fils, entre ce qui se transmet et ce qui se transforme. En son sein,
cette recherche porte une heureuse croyance en l'inépuisement de l'intelligence, du plaisir, de l'expérience, du goût, passés de main en main, propagés et reformulés au fil des âges : c'est le ferment même de la culture classique, de l'enseignement universel. Sans en dresser une fable édifiante, Richard Hawley, issu de la working class de Sheffield et exposé dès la prime enfance aux sortilèges de la musique, aime à rappeler qu'il a eu le privilège de recevoir une éducation de cette nature ; et qu'il en assume fièrement l'héritage. La profonde simplicité de son art doit beaucoup à cette humble sagesse : celle d’un homme qui nourrit son imaginaire en cultivant le jardin recomposé de sa mémoire, et qui aborde le passé comme une source fraîche plutôt que comme une étendue croupie. "Toute musique doit porter d'une façon ou d'une autre l'empreinte d'un passé – un passé subjectif, filtré à travers le prisme des souvenirs, explique-t-il ci-après. [...] On peut se contenter de n'être qu'un poisson dans la mer, mais il me semble nécessaire de remonter aussi à la source de la rivière : cela donne davantage de résonance et de profondeur à ce qu'on raconte."
Parce qu'il vit une union passionnelle et libre avec les temps d'hier, parce qu'il entretient d'excellentes relations avec certains aïeux et fantômes, Richard Hawley est un cas un peu suspect aux yeux des partisans de la nouveauté. Notamment de ceux qui considèrent toute figure paternelle, réelle ou symbolique, comme l'autorité d'un Ancien Régime à renverser, et qui n'envisagent de modernité qu'au prix d'une rupture, d'un acte de rebellion clairement
affirmé, voire d'une illusoire remise des compteurs à zéro. Rien de tel chez Richard Hawley, dont la musique témoigne d'un passage de relais parfaitement fluide et maîtrisé entre générations. Suffisant pour faire de lui un chantre du statu quo et un chef de file des songwriters conservateurs ? Certainement pas. En bon classique qu'il est, l'Anglais ne prône en rien l'immobilisme : il dresse un éloge de la continuité, d'un mouvement harmonieux entre l'avant et l'après. Ses chansons s'efforcent de dérouler et de prolonger une ligne historique que l'industrie de la nouveauté, absorbée par son entreprise de glorification de l'instant, occupée à débiter des petits segments de présent sans liant ni logique, s'emploie à briser – le tout sur un mode mécanique qui, pour le coup, résonne comme un appel à l'amnésie, et donc au ressassement et à la répétition.
Il n'en reste pas moins que Richard Hawley a parfois été présenté comme un briseur de sablier, un type gentiment rétrograde cherchant à suspendre la course du temps pour vivre à l’heure des fifties et des sixties. Il est vrai que sur la pochette très moyennement inspirée de son cinquième album, Lady's Bridge [2007], on le voit poser, l’air songeur, en costume lamé derrière une guitare Gretsch millésimée – celle-là même qui fit la gloire d’Eddie Cochran. Le
portraiturer ainsi, en musicien vaguement largué, perdu dans la contemplation de son rétroviseur, n'était sans doute pas la meilleure manière de lui rendre service et justice. La musique de Richard Hawley ne cherche pas à arrêter les horloges. Au contraire, elle prend acte du passage du temps et de son impact, et trouve dans les beautés de jadis, révolues dans leur existence physique mais si vivaces dans les traces et ombres portées qu'elles ont laissées, le principe des beautés présentes et à venir. C'est ainsi qu'elle a ajouté un chapitre, et pas des moindres, à la légende d’un rock mélodieux et increvable, dont les créateurs de tendances ont décrété un peu hâtivement qu’il était dépassé. Cette page de l’histoire musicale n’avait pas été tournée : elle attendait qu’un homme pas trop distrait par les vicissitudes de son époque vienne la compléter, l’enrichir de quelques lignes marquées du sceau de l’inédit. Cet homme, c'était notre homme, c'était Richard Hawley.
Ses chansons sont, au sens non péjoratif du terme, des lieux
communs : elles raniment le fantasme d'un endroit d'échange et de
rencontre, où se rejoue sans cesse le miracle du sensible partagé.
Il n'est sans doute pas inutile de rappeler tout cela, à l'heure où nombre d'observateurs saluent son nouvel album comme un virage esthétique majeur – comme si tout ce qui avait précédé n'avait été qu'une routinière et prévisible ligne droite, comme si Truelove's Gutter, pourtant exceptionnel dans la forme comme dans le fond, n'avait pas déjà été une étape et un tournant significatifs dans son
parcours. De fait, auréolé (avant même d'être sorti) du titre de "grand disque psychédélique", Standing at the Sky's Edge joue ostensiblement la carte du changement de ton. Le problème, c'est qu'il n'appuie quasiment que sur un seul levier : la surenchère sonore, option plutôt inattendue venant d'un styliste exigeant comme Richard Hawley. En matière de mise en son, l'Anglais a certes toujours été un adepte des grands espaces et de la profondeur de champ. Mais cette ambition, même dans les envolées orchestrales, ne se départissait jamais d'un souci de respiration, du désir d'injecter du souffle et du silence entre les notes. Or, cette fois-ci, elle sert le plus souvent une logique d'occupation du terrain qui tend à saturer la matière, à boursoufler le propos et à noyer le tout sous l'écho – jusqu'à la voix même du chanteur, qui sonne par moments comme un curieux ersatz de Morrissey. Imbibée comme un buvard, la trame de Standing at the Sky's Edge perd toute lisibilité.
Plus embêtant encore : cette inflation sur le plan de la production a pour effet de souligner un déficit assez criant au niveau de l'inspiration mélodique et du songwriting. Bardés de tous les effets guitaristiques et vocaux attribués au psychédélisme, les quatre premiers titres de Standing at the Sky's Edge, auxquels on peut ajouter le single Leave Your Body Behind You et l'ultime Before, s'empêtrent tous dans la toile du déjà-entendu. Seules trois chansons de facture plus aérée, placées
en milieu de programme, parviennent à s'en extirper, sans dissiper pour autant le parfum de banalité qui se dégage de l'ensemble. La faute en incombe sans doute à un cahier des charges trop lourd : alors qu'il se laissait jusqu'à présent guider par ses intuitions, Richard Hawley semble pour la première fois avoir écrasé et étouffé son écriture sous le poids de ses intentions. Dans les entretiens qu'il a récemment accordés, le natif de Sheffield, ulcéré par la tournure qu'ont pris le contexte social et la vie politique britanniques, a en effet expliqué qu'il avait voulu signer un "disque de colère" : d'où le choix de mettre les guitares en avant et le son dans le rouge vif. La démarche, exempte de tout calcul commercial, part d'un bon sentiment ; il est d'autant plus dommage qu'elle aboutisse à une démonstration qui paraît forcée.
Pour finir, arrêtons-nous sur cette notion de "bon sentiment", qui arrachera peut-être une grimace à certains de nos lecteurs. Il est vrai que, tout comme le mot "émotion", cette formule, à force d'être cuite et recuite par les marchands de soupe et dénigrée par les tenants de la dérision à tout crin, est devenue proprement immangeable. Elle reprend pourtant de sa saveur entre les mains et dans la voix de Richard Hawley. Car si sa musique a changé d'échelle et de débit avec Standing at the Sky's
Edge, au risque d'aller s'étendre sur des champs esthétiques un peu trop labourés, elle n'en a pas moins gardé l'empathie comme point d'origine. Empathie qui, libérée des griffes de toute niaiserie ou bondieuserie, campe chez l'Anglais une valeur fondamentale, quasi chevaleresque, mais qui serait là encore ancrée dans la morale pas du tout aristocratique d'une éducation énoncée et reçue à hauteur d'homme. La bienveillance qui est à l'œuvre chez Richard Hawley révèle la confiance jamais démentie qu'il voue à ses auditeurs, le crédit illimité qu'il accorde à leur capacité d'écoute et de compréhension. Elle exprime du même coup sa foi dans ce que le philosophe Jacques Rancière a appelé l'"égalité des intelligences" – qui, nous l'écrivions plus haut, est aussi celle des sentiments.
Les chansons de Richard Hawley jouent sur un effet de familiarité quasi instantané, tout en débordant du cadre de la seule rumination autobiographique ou de l'identification générationnelle : elles s'adressent à tous les hommes ayant un cœur et un cerveau en état de marche, sans distinction d'âge, d'origine, de goût ou de classe sociale. Elles sont – au sens
premier, décapé de toute connotation péjorative – des lieux communs : dans le périmètre à la fois circonscrit et passant d'un couplet ou d'un refrain, elles savent ranimer le fantasme évanoui du forum ou de l'agora, d'un endroit d'échange et de rencontre où, par la parole et le geste, se rejouerait sans cesse le miracle du sensible partagé. C'est cette qualité-là, devenue si rare dans les rangs de la musique populaire, qu'on voudra retenir, et qui nous invite à ne pas dramatiser à l'excès le faux pas que représente Standing at the Sky's Edge ; elle demeure cet ingrédient essentiel et précieux, qui a su transformer la musique de Richard Hawley en langage universel.
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taille du texte
par RR
.(2005-2007)
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