Acouphènes


Par-delà le silence

"Entre chaque note suspendue à la manière d’un songe peut s’engouffrer ou rejaillir une myriade de souvenirs, de sons, de mélodies d’un temps autre..."

La chronique de FABRICE FUENTES.

Figure dans tout silence la nécessité d’une respiration. À croire parfois qu’il équivaudrait à une absence (de son, de présence), on en oublie combien la musique s’y régénère, s’y pose et repose, voire s’y dépose et nous dépose – avant de repartir de plus belle. Si certaines musiques redoutent le silence comme la mort, semblent constamment en repousser l’inéluctable échéance, s’en inquiéter à tout le moins, d’autres, au contraire, le couvent ou le sculptent, le font entendre. Ce silence travaillé est particulièrement bouleversant image-acouphenes7sur le très beau To the Moon du trio Jean-Marc Foltz (clarinettes), Matt Turner (violoncelle) et Bill Carrothers (piano). Tout au long des dix compositions qui ornent cet album, le silence ouvre constamment sur un espace-temps incertain, opacifié, mystérieux, inachevé. Il inscrit la musique, apparentée à du jazz de chambre, dans une temporalité évanescente, dénote un avant et un après flottants, fuyants, comme une sorte de seuils indécis à franchir dont on ne saurait déterminer avec précision l’emplacement, toujours dérobés, lointains. Entre chaque note suspendue à la manière d’un songe peut ainsi s’engouffrer ou rejaillir une myriade de souvenirs, de sons, de mélodies d’un temps autre, indéfini et référencé à la fois (l’atonalité expressionniste d’Arnold Schoenberg se conjugue à l’univers volontiers elliptique et impressionniste de Paul Bley). De sorte que ces moments de latence répétés sonnent comme autant d’échappées pour l’imaginaire et la mémoire, fixent l’ailleurs et mobilisent l’ici en un même élan. Ils servent de médiator à une musique de l’intime qui trouve son espace, son lieu, précisément dans le silence, ce silence qui devient, tout entier, à lui seul, musique d’une intimité retrouvée. Et ce n’est pas la moindre réussite de cet enregistrement, produit admirablement par Philippe Ghielmetti, que de donner forme et envergure à un monde pareillement lunaire et évocateur qui nous écoute, sinon nous regarde.

Aussi incontournable que Philippe Ghielmetti dans le paysage des musiques de traverse, Gérard de Haro a produit récemment, pour son label La Buissonne, Jours de vent. Cet album enregistré par le trop méconnu Pierre Diaz (saxophone soprano) et le trio à cordes féminin Zephyr (Delphine Chomel/violon, Marion Diaques/alto, Claire Menguy/violoncelle) s’inscrit dans la continuité de projets artistiques ayant trait à des épisodes historiques revisités en musiques (que l’on se souvienne, par exemple, du magnifique Armistice 1918 de Bill Carrothers, sorti en 2004). On laissera le soin aux étiqueteurs officiels et patentés, toujours prompts à image-acouphene8réduire la musique au plus petit dénominateur commun quand celle-ci aspire, au contraire, à s’échapper, à fluctuer, à passer, se perdre de tous les côtés, de nous révéler si ce disque participe du jazz, de la musique contemporaine ou classique, ou encore des musiques dites du "monde". Là n’est pas la question, et encore moins ce qui nous intéresse. Hors du temps, insituable, verdoyante de silence, c’est une musique comme rumeur qui frissonne et se souvient tout au long de Jours de vent. Elle possède la lucidité et la précision tranchantes des drames méditerranéens autrefois décrits par Nietzsche, lorsqu’il les comparait à la monumentalité sombre de l’opéra allemand dans Le Cas Wagner. Pas une note qui n’impose en effet sa simplicité et nécessité, traduise la vérité, sinon la profondeur, du geste accompli à deux doigts de la mort, suspendu entre le désir et la peur. En toile de fond, le thème de la Guerre d’Espagne – plus particulièrement l’exode afférent à l’épisode de la Retirada, évoqué via des archives sonores utilisées avec parcimonie – tient lieu de fil narratif et contextualise l’ensemble des pièces dont la musicalité magnifique est marquée au sceau du deuil et du recueillement, mais témoigne, aussi, d’une volonté d’en découdre avec l’oubli et l’obscurité. Ces Jours de vent tuent le silence en même temps qu’ils ravivent la mémoire. Ce silence turbulent et peuplé qui résonne et inquiète chaque composition, avec lequel il faut danser et chanter, et au-delà duquel il faut survivre et se faire entendre, ici et maintenant.

Le dernier album solo de Marc Ribot, au titre éloquent Silent Movies, procède lui aussi d’une poétique du silence. Les images sans paroles convoquées dessinent, une après l’autre, une enchâssée dans l’autre, une cartographie sensitive et mentale aux repères flous, presque vaporeux. Le temps, ralenti, dilaté, invite l’auditeur, assimilé à un rêveur, à mettre en mouvement son imagination, entraînée telle une roue au rythme patient et mesuré des arpèges du guitariste américain. L’œuvre se donne ainsi comme une demeure à parcourir, voire une existence à re-monter. Rien n’y pèse, rien n’y dure. Tout s’y approfondit dans la fulgurance d’un accord ou la densité d’une note. Lorsque le musicien évoque, à propos de ce disque, une musique jouée à reculons, il image-acouphenes11désigne à merveille cette opération de retrait qui consiste à ne pas seulement jouer de la musique, mais jouer depuis la musique. Une musique qui fleure l’origine. Là où le plus grand silence est nécessaire pour s’entendre jouer, où les sons invitent à contempler avant que de comprendre. Là où une fiction peut dès lors surgir, cette fiction qui résonne en tout un chacun, faite d’images à soi expurgées des scories d’autrui dont on tapisse les murs intimes de sa propre mémoire. Aux antipodes de la démarche ayant motivée l’enregistrement de son précédent album solo, Exercises in Futility (2008), qui voyait le guitariste se consacrer à des esquisses musicales irrévérencieuses et intuitives, Silent Movies s’accomplit dans la limpidité de variations tantôt délicates, tantôt tourmentées, mais que l’on qualifiera, malgré tout, dans tous les sens du terme, de sages. Sagesse de celui qui s’arrête un temps afin de caresser les ombres et les fantômes qui l’habitent. Sagesse de celui qui, à l’instar de Gaston Bachelard, ouvre la mémoire telle une armoire et déplie la beauté des choses entendues comme autant d’images qui veillent. 

Semblable dialogue avec les fantômes constitue le cœur du bien nommé …….For the Ghosts Within, un disque à la mélancolie joyeuse, sur lequel l’incontournable Robert Wyatt partage l’affiche avec l’Israélien Gilad Atzmon (saxophones, clarinettes) et l’Anglaise Ros Stephen (violon, violoncelle), aussi à la direction du Sigamos String Quartet et responsable des arrangements de cordes (excepté sur deux morceaux). On sait combien l’art de Wyatt ressortit à l’enfance et à un de ses corollaires, la transmission. Cet album, conçu et pensé comme un projet collectif, ne déroge nullement à cette innocence toute juvénile qui caractérise les vieux rêveurs éveillés et image-acouphenes9passeurs devant l’éternel comme Wyatt. Au mépris du regard altier jeté sur un monde laissé en pâture au désabusement le plus complet, ces derniers préfèreront toujours les démons habillés de naïveté apparente et les caprices du désir. À 66 ans, celui de Wyatt semble encore intact. Il faut l’entendre s’amuser d’un rien, siffler, non sans espièglerie, la mélodie entêtante de Round Midnight ou reprendre, en toute fin d’album, le tube usé jusqu’à la corde de Louis Armstrong, What a Wonderful World, avec une bonhomie candide qui confine à la grâce, sans toutefois faire l’économie d’une tonalité nostalgique. Mais nul passéisme ici, chanter aide le soleil à se lever, dégage l’horizon, libère les saveurs du monde, tient du frisson, sinon de la pure jouissance, permet, aussi, simultanément, d’opérer un mouvement vers soi, d’arrêter le cours du temps afin de raviver à son rythme ce que la vie a négligé dans sa hâte pragmatique. Il y aurait beaucoup à dire sur ce va-et-vient entre l’enfance et la vieillesse, entre le début et la fin (de l’histoire et de l’Histoire), entre la parole et le silence, sur tous ces passages qui nourrissent secrètement l’œuvre de Wyatt depuis ses origines. Sur cette "flamme qui fait penser les sages" et cette "enfance qui dure toute une vie" (Bachelard). Les nombreux points de suspension qui précédent le titre For the Ghosts Within instaurent en ce sens, d’emblée, une latence, ordonnent un glissement progressif vers une intériorité convoquée d’où se rallument des standards et des chansons personnelles (comme la comptine Maryan, écrite par Wyatt en 2001 et présente sur son album Shleep) qui ne cessent de passer et sont comme ré-animées. Ces points, déposés en préambule comme autant de précieux cailloux, tracent un chemin qui se pare du silence turbulent de l’univers et sur lequel il fait bon se perdre. Ce chemin d’éternité où l’homme reste encore à inventer.

Fabrice FUENTES

To The Moon (Ayler/Orkhêstra, 2010)

Jours de vent (La Buissonne/Harmonia Mundi, 2010)

Silent Movies (Pi Recordings/Orkhêstra, 2010)

..... For The Ghost Within (Domino/Pias, 2010)

 

(Prochaine chronique dans le n°5 du 2 mars 2011).

taille du texte

A+ | A | A-

Page 1 / 1


Partager
 
article publié dans le n° 1.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO