Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]

 

< Et toujours, l'attente, par Marguerite Martin

 

 

J’entends. L’attente et la douceur, tic-tac tout contre mélodies en vagues tendres, vice-versa aigre-doux à l’infini, inlassablement – la terre odorante, la lumière changeante, timbres précis entremêlés, consistance de l’espace sonore – patience infinie, tempi – un autre temps, lointain, sépia, jauni, flou, crisse, grince – et minutieusement détaillé, tic-tac, encore – vibration. image-longre34Statique et en mouvement.

Songe, à sa douceur, reviens ; combien reste-t-il. Disjoints. Ici rejoints.

La foi, inébranlable, la vie à côté de la vie, modelée d’attente, d’espoir.

Les sens raisonnablement arrimés au souvenir, vague, furieusement accrochés aux images mentales, moindres détails. Mélodies : dessins, la longue route des missives, estompe à peine l’inquiétude, déjà ; ce que le coeur perçoit, sans rien savoir de Jeanne et Francis, sans rien parcourir de leurs échanges.

Ne pas savoir, seulement entendre, écouter encore, et encore une fois avant de lire – entendre la délicatesse, la langueur, l’étrangeté ronde de sons et timbres ciselés, difficiles à discerner, pourtant justes ; le balancement constant, tic-tac, puissance du temps qui s’étire. Jeanne, son rire, sa joie du détail, l’écho jusque sur le champ de bataille, de son image, des images qu’elle image-longre35peint de ses mots. Ecrire, s’écrire, se raconter, raconter l’autre en intenses pensées, le rejoindre plume en main chaque fois ; ce qu’il faut de force d’amour pour s’écrire tout au long de la guerre, donner des nouvelles, prendre des nouvelles, faire part de la vie, de la mort, de ce qu’elles se répondent et s’apprennent l’une de l’autre ; l’un de l’autre éloignés – durablement. Supposer. Croire. Garder l’absent vivant, au chaud entre deux lettres, entre les mots, les lignes, les clichés et descriptions. Dire la ville aussi, les habitudes – espérant les partager à nouveau. Et toujours, l’attente, les secondes, le temps, étiré, tranquille, inchangé, l’autre qu’on imagine, la vie qui doit aller, continuer.

Entendre leurs mots, les inventer, ne pas les lire, attendre aussi, comme eux. Attendre, y être invitée. Attendre au fond des sons d’en deviner le sens. Imaginer. Le voyage est long, d’une lettre à sa réponse, qu’y a-t-il donc à se dire aujourd’hui, si tu savais, je dis cela, lis ceci entre les image-longre36lignes que je ne raconte pas, la nostalgie sans pesanteur des temps heureux, que l’on écartèle cuisine et mange, les billes de rires tournées mille fois dans les paumes, l’une contre l’autre pour réchauffer ; la chaleur je t’en envoie, celle de la vie qui continue, qui attend loin de ta guerre, et moi je te dis cette guerre, non je te dis continue d’exister c’est cela qui m’habite, je dis entends la guerre ne finit pas ; que s’écrivaient donc Jeanne et Francis, en réalité, l’ignorer me convient, je préfère en connaître la mutation sonore qui leur survit. Elle éclaire.

Il y a l’enfant, aussi, Etienne, évidemment un enfant, pour qu’un jour la mutation musicale opère, il fallait qu’un enfant soit né, qui deviendrait un père, mais d’abord un enfant dont on donne des nouvelles, il te ressemble ; entendre le voyage de la lettre, l’enveloppe décachetée, le coupe-papier, l’impatience, la douce sensualité aussi à caresser les mots, déplier les feuillets, le geste de la main, poignet levé tremper la plume et lier les lettres, crissement sur la feuille, aligner les mots, timidement d’abord, y revenir, les mots se répètent, nous sommes en bonne image-longre38santé espérons que tu l’es – sans doute – et le petit grandit, il a bien changé.

Trop nombreuses attentes, espérances multiples, éclatées, concentrées, vivantes, changeantes. Nacre perlée, je suis en vie, l’es-tu ? Nous pensons à toi. Je pense à vous. Encore et encore. Jusqu’au silence. Voix parallèles. Les timbres chaleureux, langueur mélodique. Et puis, paysages sonores écartelés, champs de bataille, tirs, feu, silence assourdissant, terre gelée, l’espace et le silence, était-ce en novembre, alors. Il a dû cesser de répondre, n’est-ce pas, je voudrais ne pas le savoir, ne pas lire, ne pas connaître les détails, ouvrir leur histoire à travers leur trésor qui reste, ce qui enfle, l’harmonica posé, et à la fois lointain regard ; sautille une ligne mélodique, profonde, grimpe vers l’espoir de ce qui se transmet. Je veux bien en retour juste quelques nouvelles.

Marguerite MARTIN

. La plupart des illustrations de ce dossier sont tirées du très riche et documenté Tumblr qu'Olivier Longre a consacré à Jeanne et Francis.
. Le site du label indépendant Neômme, et son Bandcamp sur lequel on peut notamment écouter l'album
Antique Melodies et quatre morceaux de Jeanne et Francis.
. Le site d'Olivier Longre.

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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
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