Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]

 

Ces halos et ces reflets, ces jeux d’ombre et de lumière, c’est une matière que peuvent aussi capturer les photographies – parfois à l’insu de celui qui les prend, et qui ne les découvre qu’à l’instant-clé du développement.

Les manières d’appréhender la photographie et la musique sont très proches, oui. Chez moi, en moi, la musique est de toute façon très liée aux images, aux textures, aux couleurs. Travaillant d’oreille, c’est ce que j’ai naturellement tendance à convoquer : je ne peux pas image-longre29m’appuyer sur un savoir théorique, ou par exemple sur une connaissance détaillée de l’harmonie. Et je pense que c’est aussi ce rapport visuel au matériau qui me conduit logiquement vers le passé. Au moment de composer les pièces de Lettre à Jeanne, j’avais quantité d’images en tête : ce sont elles qui ont entraîné les mélodies – et tout le reste. J’ajoute que le fait de ne pas savoir nommer exactement ce que je fais sur le plan harmonique apporte une sorte de mystère dans le travail, et surtout une très forte part de découverte. Je peux, en toute modestie, me surprendre, être ébahi devant ce qui se réalise. J’attache énormément d’importance à ces émotions-là.

Cette relation très intuitive et intime à la trouvaille, au travail d’élaboration et de composition, on la ressent énormément dans Lettre à Jeanne. A tel point qu’on peut s’interroger sur la possibilité, voire la légitimité, de l’interpréter sur scène, devant un public, avec d’éventuels partenaires de jeu. Est-ce que tu as envisagé de présenter ce matériau en live ?

Non seulement je ne sais pas si ce serait possible techniquement parlant, mais je me demande même si ça aurait un sens, en effet. Je n’en suis pas sûr du tout. Ce que je fais relève vraiment image-longre30de l’intime. Si on me mettait d’autres musiciens, je ne suis pas certain que j’en aurais envie. Et jouer ces pièces en solo ne m’intéresserait pas davantage : je ne retrouverais pas cette alchimie et ce travail à tâtons qui sont les miens quand j’enregistre. Dans mon studio, le processus peut être rébarbatif, pénible parfois ; mais l’idée est d’arriver à un résultat homogène, que je ne pourrais pas reproduire si je me produisais seul avec une guitare ou une clarinette. Lettre à Jeanne, c’est avant tout un enregistrement : un objet à la fois abstrait et conçu de mes mains. Je n’aurais pas envie de l’offrir devant une assistance. En musique, je suis assez pudique. Si j’ai plaisir à accompagner les autres et leur musique, c’est parce que je suis alors dans un rôle où je ne me livre pas totalement. Quand ce sont mes image-longre31créations, et à fortiori quand il y a une dimension personnelle et familiale comme dans Lettre à Jeanne, j’éprouve une forme de réserve qui fait que je n’ai pas forcément envie de les défendre, ni de les propager autrement que par le biais d’un disque. Je préfère que les gens prennent cette matière, se l’approprient – ou pas… Ce n’est pas un hasard si l’harmonica est l’un de mes premiers instruments. Pour le coup, il représente une sorte d’exutoire : je suis toujours très heureux d’en jouer devant les gens, je me sens très à l’aise avec ça. Mais ça n’a rien à voir avec un travail comme Lettre à Jeanne, c’est totalement autre chose. Il y a des musiques qui se partagent en toutes circonstances, et d’autres qui s’y prêtent moins.

“J’aurais du mal à me séparer de l’harmonica et de la photographie : ce sont mes premières amours, comme des repères tangibles, ancrés en moi.”

 

 

Depuis que tu as achevé ce projet, vers lequel beaucoup de choses semblent avoir convergé, as-tu écrit d’autres pièces, amorcé d’autres pistes de travail musical ?

Non. Pour l’instant, mon esprit est beaucoup plus dirigé vers la photographie. Avec Lettre à Jeanne, j’ai l’impression d’avoir tourné une page – musicale, mais aussi personnelle, peut-être. Sans tomber dans la psychanalyse à deux balles, j’ai la sensation d’avoir avancé, d’avoir bouclé quelque chose avec cette histoire d’arrière-grand-père. Les derniers morceaux de l’album, je les image-longre32ai écrits il y a quelques mois : j’ai aussi besoin que ça se tasse, j’ai besoin de repos… De retrouver l’inspiration, tout simplement. Et de redécouvrir d’autres choses en musique, aussi.

Le fait que ton inspiration puise à des sources personnelles présente un grand avantage : cela te dégage de tout souci de positionnement par rapport à l’actualité musicale, ou par rapport à un genre, une scène, une chapelle, que sais-je… Mais j’imagine que le plus difficile, maintenant, est de trouver une suite à tout cela, une autre matière, une autre expérience, un autre déclic, aussi forts et nourrissants que ceux qui ont pu te pousser à composer et enregistrer Lettre à Jeanne.

Quand on a un style de prédilection, je suppose que c’est plus simple, oui… Je crois en fait que je dois me retrouver des muses musicales. Depuis deux ans, j’écoute toujours un peu les mêmes choses… En l’occurrence ce “trio imaginaire” que je cite dans Lettre à Jeanne, composé de Federico Mompou, de l’harmoniciste Charlie Musselwhite et du joueur de oud Dhafer Youssef. Pour moi, une même force court derrière ces trois instrumentistes. Je ne me compare pas à eux, bien sûr, mais au moment de composer j’étais vraiment chargé de leurs musiques, et de tout ce qu’on peut y entendre. Du coup, aujourd’hui, et même si je continuerai à écouter ces trois géants, j’ai l’impression que je dois passer à autre chose. En tout cas, je ne m’imagine pas revenir comme ça à l’enregistrement : il faut en effet qu’il y ait quelque chose derrière, un image-longre33événement au moins aussi important et profond que la découverte de ces lettres sous le lit de mon grand-père. Parfois, je me dis même que je ne bosserai peut-être plus jamais de cette manière-là, que ça correspondait à une période de ma vie, et à un travail intime que j’avais envie d’accomplir tout seul, chez moi. Si ça se trouve, c’est fini, cette source-là est tarie, et ce n’est pas plus mal : je vais peut-être passer à autre chose. Après, il me reste l’harmonica, qui me botte depuis l’adolescence : c’est tout ce que j’ai envie de faire en ce moment…

Tu le disais déjà dans notre premier entretien : l’harmonica, contrairement aux autres instruments que tu pratiques ou as pu pratiquer, tu ne t’en lasses jamais…

Je pourrais facilement lâcher la clarinette, ou même me passer de la guitare… Mais j’aurais du mal à me séparer de l’harmonica, oui, tout comme de la photographie : ce sont mes premières amours, celles que j’ai embrassées quand j’avais 15 ans… J’ai traversé toute une période où je m’en suis éloigné, et là, j’ai vraiment envie d’y revenir. Ce sont comme des repères tangibles, ancrés profondément en moi. Ce qui me restera, toujours, certainement.

Richard ROBERT

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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
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