Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]

 

Ta musique instrumentale comme tes photographies expriment une sensibilité aiguë aux lieux, avec tout ce qu’ils peuvent avoir de chargé et de hanté, notamment et peut-être surtout quand ils sont vides. Le fait que l’histoire de Jeanne et Francis, longtemps image-longre25 après leurs disparitions, puisse avoir un ancrage géographique et spatial à Lyon, cette ville dans laquelle tu vis et évolues aujourd’hui, a-t-il beaucoup compté ?

Ça a déjà alimenté ma curiosité personnelle. A travers les lettres, j’ai découvert des lieux dont j’avais entendu parler, mais que je n’étais jamais allé voir. Les endroits lyonnais, je les connaissais à priori, mais j’ignorais par exemple que mon arrière-grand-père avait dessiné et réalisé le parterre de fleurs de la place Rouville, et d’autres encore, rue Garibaldi ou au parc de la Tête d’Or. J’ai aussi découvert d’autres lieux dans les Monts du Lyonnais, tous ces petits chemins que Francis empruntait à vélo entre Vaugneray et Yzeron. J’ai pris pas mal de clichés, qui ont alimenté le sujet. A un moment donné, j’ai d’ailleurs envisagé de réaliser aussi quelque chose avec la photographie. Ça n’a pas finalement vu le jour – et ça n’est peut-être pas plus mal.

Les paysages urbains peuvent changer très vite – à l’échelle d’une simple moitié de vie, il arrive que certains quartiers soient totalement remodelés et deviennent image-longre26méconnaissables.
Dans le cas et le cadre de l’histoire de Jeanne et Francis, il est étonnant de constater que ces lieux, même de manière un peu éparse, sont encore là, intacts.

C’est sans doute l’avantage d’avoir eu un arrière-grand-père jardinier… S’il avait pratiqué un autre métier, il n’y aurait sans doute plus aucune trace de lui. Ne serait-ce que symboliquement, c’est très fort de pouvoir se rendre rue Garibaldi et de voir des arbres qu’il a plantés de sa main au début du XXe siècle… Ensuite, plus on s’écarte de la ville, moins les paysages ont changé : il est alors plus facile de retrouver des traces.

Lettre à Jeanne développe cette idée de la trace, du vestige, de la persistance ou de la disparition des choses et des êtres – la dernière pièce instrumentale de l’album s’intitule d’ailleurs Ce qui reste. C’est une idée – j’allais dire une “préoccupation” – assez présente et récurrente dans ton travail, qu’il soit musical ou photographique ; et qui tendrait à démontrer que tu te mets davantage en position d’observateur, ou de témoin, que d’acteur.

Ça, je le raccrocherais directement à la nostalgie, qui fait partie intégrante de mon caractère et que je ne vois pas du tout comme un sentiment négatif, mais au contraire comme une inspiration profonde. La nostalgie, pour moi, n’est pas un ressassement : c’est une façon de image-longre27déceler les choses d’hier et de les relier à un monde nouveau, une force motrice qui permet d’avancer. Au même titre que la mélancolie, elle constitue l’un des principes créateurs de ce que je fais, jusque dans la composition des mélodies. Dans mes activités de photographe, ou tout simplement lorsque je me balade, j’ai cette propension à déceler autour de moi les traces du passé, qui sur moi ont semble-t-il un impact plus fort que sur d’autres personnes. Je suis tourné vers le passé, sans être passéiste pour autant. J’y trouve une force positive. Et j’y vois la preuve que le passé est intégré dans la ville, qu’il vibre toujours dans l’existence de tous les jours, dans la vie populaire. Pour moi, la musique de Lettre à Jeanne est un moyen de mettre en forme ce monde nouveau qui, surgissant du passé, est apparu devant moi.

“Cette histoire fait écho à l’ambiance du début du
XXe siècle : d’un côté une sorte d’insouciance, voire d’optimisme exacerbé ; de l’autre le début de la masse, de l’aliénation, de tout ce qui allait à l’encontre de l’individu.”



Traces-tu un lien entre les pièces de Lettre à Jeanne et les compositions musicales que tu as réalisées auparavant, notamment dans Antique Melodies ?

Je n’avais pas réfléchi à ça… Mais dans la recherche d’une certaine forme d’intemporalité, il existe certainement un lien, en effet… Lettre à Jeanne a forcément une dimension très personnelle, mais son objet, c’est aussi de replacer son histoire hors du temps. Elle est somme toute assez banale pour son époque, et dans l’histoire de l’humanité en général. C’est cela, aussi, qui m'a profondément ému en elle : le caractère indicible de ce destin, qui consiste à aller image-longre21mourir charcuté à la guerre, et que tant d’autres individus ont connu… Elle fait aussi écho à l’ambiance qui pouvait régner au début du XXe siècle, et qui transparaît dans certaines lettres : d’un côté cette sorte d’insouciance, voire d’optimisme exacerbé, qui accompagnait le développement des grandes villes, l’arrivée de l’électricité et des inventions ; de l’autre le début de la masse, de l’aliénation, de tout ce qui allait à l’encontre de l’individu et de pair avec la propagande guerrière. Une des lettres de mon arrière-grand-père entre d’ailleurs en résonance avec cela : il y exprime son ravissement de partir à la guerre, un ravissement plus fort que l’amour qu’il peut porter à sa femme – à tel point qu’il s’en excuse d’ailleurs à la fin de son message, en précisant qu’il ne devrait pas penser cela, mais qu’au moins il servira à quelque chose… On est vraiment aux débuts de la négation en masse de l’individu, avec des gens incompétents ou je-m’en-foutistes qui mènent le conflit…

Une relation vertigineuse se joue entre la cellule amoureuse et fragile du couple formé par Jeanne et Francis, et l’engrenage délirant de la guerre qui les a tous deux happés. Dans ce rapport de forces totalement déséquilibré, les cartes postales sont comme un image-longre20moyen à la fois dérisoire et magnifique de résister, de subsister, de se protéger encore un peu, tant bien que mal…

Oui, c’est comme une manière de préserver la plus petite cellule possible dans cette immense machine, à la fois humaine et technologique, qu’est le conflit… Ce qui est très touchant, aussi, c’est le décalage entre la naïveté de l’imagerie des cartes postales, notamment dans le ton, dans le langage amoureux employé – qui fait assaut de “mon trésor” et de “mon petit chéri”, qui emploie des expressions comme “j’espère que tu reviendras bientôt, j’ai envie de me désennuyer”… – et la brutalité extrême de ce qui est en train d’arriver. Même en plein cœur de la guerre, alors que les premiers combats sont des corps-à-corps atroces, mon arrière-grand-père n’ose pas raconter ce qui se passe et continue d’envoyer “cent mille mimis” à sa femme… On s’aperçoit que les lettres ne sont pas là pour informer, mais pour rassurer : elles sont aussi des objets de propagande, mais à usage intime, et qui partent d’une bonne intention…

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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
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