Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]


< “Un monde nouveau surgi d’autrefois”,
conversation avec Olivier Longre


Olivier Longre – C’est en novembre 2011, après le décès de mon grand-père Etienne, et en rangeant ses affaires, que nous avons retrouvé sous son lit un sac rempli de lettres et de cartes. J’étais déjà familier de l’histoire de Jeanne et Francis, mes arrière-grands-parents – on me l’avait souvent racontée. Comme j’habite Lyon, et que Francis a été jardinier dans cette ville et au parc de la Tête d’Or, j’ai aussi souvent eu l’occasion de passer dans des endroits où lui-même avait été. Il existait donc déjà un rapport de proximité avec cet aïeul, avec ce personnage. Mais là, en découvrant ce sac et son contenu, j’ai eu accès à la dimension intime image-jeanne1de toute cette histoire. D’emblée, c'est ce qui m’a touché.

As-tu rapidement songé à en tirer une matière musicale ?

Sur le coup, non. Ce que j’ai ressenti au départ était plutôt de l’ordre de la fascination. Il a fallu la conjonction de plusieurs éléments pour que j’aille un peu plus loin. Il y a eu le décès de mon grand-père, donc ; la mise à jour de ces cartes postales ; et puis, deux ou trois jours après, le visionnage d’un extrait de film – que je regarde encore assez régulièrement – tourné au moment de l’Exposition Universelle de 1900, à Paris. On y voit des gens qui, tout simplement, déambulent, s’amusent… Il y a une dimension fantomatique dans le fait de voir bouger tous ces gens morts… La simultanéité de ces découvertes, qui renvoyaient l’une et l’autre à la même époque, m’a beaucoup frappé. Elle a image-longre9soudain fait ressurgir un passé que je n’avais jamais vécu, une capsule de temps que j'ai prise en pleine figure… Le paradoxe, c’est que ça m’est à la fois apparu comme une résurgence du passé, le jaillissement d’événements advenus un bon siècle plus tôt, et comme un monde totalement nouveau qui s’ouvrait à moi. Cette expérience m’a ramené à l’un de mes livres de chevet, Les Villes invisibles, dans lequel Italo Calvino imagine quantité de villes imaginaires… Plusieurs éléments se sont ainsi mis en place, et cette sensation de “monde nouveau” s’est renforcée à la lecture des cartes de Francis, que j’ai commencé par classer, trier, décoder parfois… En entrant dans l’intimité de cette histoire, je me suis senti comme un archéologue qui dépoussière les pièces qu’il a exhumées.

Et qui découvre que le passé, loin d’être figé et révolu, peut donc ouvrir sur un monde nouveau…

Dans toutes ces cartes, il y en a une qui m’a tout particulièrement marqué. Elle est adressée à mon grand-père Etienne, surnommé “Coco” par sa nounou. Cette dernière était alors âgée de image-longre1075 ans, ce qui signifie qu’elle était née aux alentours de 1845. Et ça aussi, ça m’a fasciné. Dans nos structures mentales, nous avons tendance à fragmenter l’Histoire en décennies ou en siècles : là, c’est comme si tout ce schéma explosait. Je me suis dit que tout cela n’était pas si loin, que ce passé-là, ce monde-là, restaient éminemment proches : avec un peu de recul, ils étaient même contemporains, pleinement là. C’est ce qui, en moi, a contribué à créer une proximité supplémentaire, plus grande encore, avec toute cette histoire. Une fois les lettres classées et décortiquées, c’est en tout cas comme cela que je l’ai lue et comprise. Bien sûr, des proches m’ont parfois aidé à mettre du ciment dans les trous, à préciser certains détails. Mais en reprenant ces courriers dans l’ordre chronologique, on pouvait au fond tout comprendre.

“Pour moi, la nostalgie est une façon de déceler
les choses d’hier et de les relier à un monde
nouveau, une force motrice qui permet d’avancer.”



Comment s’est opéré le déclic qui t’a finalement conduit vers Lettre à Jeanne ?

Assez curieusement… Un jour, je me suis dit que j’allais écrire une chanson – chose que je n’avais jamais faite de ma vie. C’était une chanson en anglais à deux balles, composée à la guitare, dont le protagoniste était, dans mon esprit, cet arrière-grand-père. Le “je” du texte, c’était lui, le jardinier du parc de la Tête d’Or ; et je l’imaginais, sur une barque du lac du parc, image-longre11racontant son histoire. Ce “je” m’intéressait particulièrement, c’est à ce moment-là que j’ai compris mon sentiment de proximité avec cet aïeul, et que je me suis interrogé à ce propos : ça avait quelque chose d’étrange, et en même temps de totalement naturel. Grâce à Dieu, je ne suis jamais arrivé à bout de cette chanson, j’ai vite abandonné ! Mais elle a commencé à tirer une sorte de fil. J’avais déjà composé quelques musiques, dont je me suis dit qu’elles pouvaient coller avec tel ou tel élément de l’histoire de Jeanne et Francis. Pendant un an et demi, j’ai continué à écrire des pièces en lien avec cette matière, et avec les cartes. Tout s’est construit de manière assez fluide. J’ai parlé de ce travail à Bruno [Cariou, fondateur du label indépendant Neômme], qui a trouvé l’idée intéressante. Nous avons un peu galéré au début, parce que nous sommes partis sur un projet de documentaire, nous avons pas mal tâtonné… Il y avait de l’image, du texte, une histoire, et moi dans cette image-longre19histoire, qui retrouvais les cartes – beaucoup d’éléments qui étaient tous susceptibles d’être mis en scène. A un moment donné, j’ai même imaginé et écrit un monologue de Jeanne, se retournant sur son passé dans les années 70. Mais ça ne fonctionnait pas… Parce qu'en fin de compte, il n’était pas nécessaire d’ajouter une narration derrière tout cela : elle était déjà là, et je devais simplement m’exprimer musicalement, en parallèle, sans surimposer un autre récit. Trouver le bon angle a donc été un peu compliqué. Mais au bout du compte, j’ai pris celui qui était le plus simple et le plus évident à mes yeux. Il suffisait que je m’attelle du mieux possible à ce que je sais faire, c’est-à-dire de la musique instrumentale – et surtout pas une chanson en anglais, par pitié !

Page précédentePage suivante

taille du texte

A+ | A | A-

par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

Page 4 / 8


Partager
 
article publié dans le n° 49.
Voir cette édition.

A LIRE EGALEMENT

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO