Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]



Ici, tout est donc affaire de correspondance(s). Il y a la correspondance entre Jeanne et Francis, matériau brut grâce auquel peut se recoudre en musique la chronologie déchirée de leur histoire. Et il y a les correspondances qui sans cesse se jouent et se nouent entre ce récit et la conscience à l'ouvrage, la conscience en éveil d’Olivier Longre. Tout un faisceau secret d’échos, d’informations et d’impressions que le compositeur et multi-instrumentiste fait image-longre14transiter à travers son prisme personnel, avec la plus sensible des sciences. Entre ses ancêtres et lui, un courant passe, aussi souterrain et implicite soit-il ; un dialogue sans mots s'instaure, un lien secret que l'écart d'un siècle ne défera plus. Ici le musicien est comme un peintre qui, de l'objet de son étude, ne détacherait jamais le regard, et qui ne relâcherait jamais sa subjectivité : celle d'un homme du XXIe siècle. S'il donne des nouvelles d'hier, c'est bien depuis maintenant, avec une langue et des outils d'aujourd'hui ; en un mot : avec ce qui constitue son bagage.

Dans Lettre à Jeanne, ce travail de connexion s'accomplit en effet au cœur même de l'expérience musicale. Là où d'autres auraient recréé artificiellement, sous cloche, la bande-son d'une époque révolue, Olivier Longre préfère déployer, dans toute l'étendue de ses pigments, la palette mixte qui est la sienne – et qui était en partie déjà à l'œuvre dans son premier album, Antique Melodies. Soit un amalgame de timbres acoustiques (piano, guitares, percussions, harmonica, clarinette, mélodica, glockenspiel, cymbales…), d'effets (voir l'usage parfaitement pesé de la réverbération ou de ces filtres qui, à un orgue ou à une flûte à coulisse, paraissent donner voix humaine ou plainte de spectre) et de sons concrets aux accents machiniques (ainsi dans Songe, Vers le Nord ou Eden Bar, criblés par instants par la rugueuse et hypnotique image-longre15rythmique des métiers à tisser, rotatives, forges, locomotives à vapeur et autres monstres d'acier qui furent les fières créations de l'ère industrielle).
Dans la même logique de croisement et d'ouverture, des mélodies clairement lignées se frottent à des motifs plus tremblés et équivoques, que l'estompe porte jusqu'à l'effilochement. Quand sonne l'heure du départ à la guerre, elles dessinent, parfois sur un trait d'harmonica étiré comme un travelling, des musiques d'errance et de dérive, comme sorties d'un western chimérique qui aurait les terres du Pays de Langres ou de la Flandre comme décors (Vers le Nord, Des plaines). Quand se scelle l'absence de Francis et que commence la quête sans réponse de Jeanne, elles s'ajourent un peu plus encore, ouvrent une dimension de vide et de silence dans laquelle l'espoir se mue en désolation (Brûle-novembre), puis en acceptation apaisée, presque radieuse (Terre muette
).

Olivier Longre institue un ordre entre l'homme et sa mémoire ; et, du même coup, un ordre
possible entre les vivants et les morts.



Dans ce concert de nuances finement harmonisées, le piano, nouveau venu dans le riche attirail sonore d'Olivier Longre, joue une partition-clé. Tombant ses apparats d'empereur des instruments, il revêt ici l'humble mise d'un confident qui, note après note, donne l'impression de déchiffrer sur le vif les méditations du musicien. Ici, pas d'accords lourdement plaqués, mais plutôt des trames mélodiques et harmoniques comme déroulées au fil de l'inspiration, et que le image-longre16silence parfois vient échancrer – comme dans Brûle-Novembre, ou encore dans Ce qui reste, dernière virgule instrumentale avant l'unique chanson de l'album, posée comme une sorte de coda par Amélie-les-Crayons. Pas étonnant, alors, qu'Olivier Longre, aux côtés du joueur de oud Dhafer Youssef et de l'harmoniciste Charlie Musselwhite, invoque comme figure tutélaire le compositeur catalan Federico Mompou (1893-1987) – un autre poète de la remembrance, et de quelle envergure. Comme l'auteur des Impressions intimes, Chants magiques, Charmes et autres Fêtes lointaines, le Lyonnais confie au piano le rôle d'un frère de rêverie et de mélancolie – deux états dont il épouse la chimie volatile en empruntant un langage à la fois filé et éminemment suggestif.
Et s'il s'agit ici d'un piano droit, de salon, plutôt que d'un grand piano de conservatoire ou de concert,
ce n'est naturellement pas un hasard. Il fallait ce gros animal familier des intérieurs du début du XXe siècle – et pas seulement dans les milieux petits-bourgeois – pour rendre compte de cette histoire nichée dans (et à deux doigts d'être à jamais niée par) la grande image-longre17Histoire.
“Un piano, c'est aussi du bois, c'est vivant : ça bouge, ça se rétracte, ça se dilate, nous confiait Bill Carrothers à l’époque de la sortie d’un autre grand album inspiré par la Grande Guerre, Armistice 1918 [cf. son interview ici]. La variété de sons qu'on peut tirer de cet instrument est étonnante. A une époque, j'ai eu un synthétiseur, et je me suis prodigieusement ennuyé. […] Pour pouvoir convoquer des fantômes, faire résonner des échos, il fallait que j'aie sous les doigts un objet fait de bois, de métal et d'ivoire.” Oui, il fallait cet animal de compagnie-là, à la fois énorme et domestiqué, avec sa carapace de bois et de métal, avec sa grande mâchoire d'ivoire et ses entrailles faites de marteaux et de feutres, avec ses rouages tenant autant de l'engrenage infernal que de la fragile boîte à musique, avec sa stature d'ogre et sa respiration de souris : car à lui seul, avec sa nature postée au carrefour de la démesure et de la délicatesse, il est le pivot idéal autour duquel peuvent s'enrouler les forces contrastées à l'œuvre dans le récit de Jeanne et Francis – à savoir la douceur et la brutalité, la tendresse du cœur humain et la sauvagerie du monde. 

Toutes les combinaisons de registres de Lettre à Jeanne sont ainsi autant de clés permettant de marier les différents plans de réalité qui, eux-mêmes, s'entrechoquent dans le destin de ses protagonistes : les rumeurs de l'intime télescopent les froides clameurs de la masse, la texture douillette du cocon amoureux (celui que Jeanne et Francis, vaille que vaille, continuent de tisser image-longre18malgré l'éloignement) se mêle à la folle violence du conflit armé. Dans Chroniques de ma vie, Igor Stravinsky écrit que le phénomène de la musique nous a été donné “à la seule fin d'instituer un ordre dans les choses, y compris et surtout un ordre entre l'homme et le temps.” Dans Lettre à Jeanne, c'est un ordre entre l'homme et sa mémoire qu'Olivier Longre institue ; et, du même coup, un ordre possible entre les vivants et les morts. Car si la bonne morale chrétienne prône l'amour envers ses prochains, il n'est peut-être pas inutile de rappeler aussi combien il est nécessaire d'être à l'écoute de ceux qui nous ont précédés ; et des histoires que, par devers les gouffres de la mort et de l'absence, ils continuent obstinément de nous souffler, entre les lignes de nos souvenirs et les notes des musiques qui les accompagnent.

Richard ROBERT

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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
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