Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]


Voilà donc toute l’histoire de Jeanne et Francis. Qui n’est jamais qu’une histoire parmi des millions d’autres : unique dans ses détails, incomparable dans ses répercussions intimes, mais aussi terriblement commune, une fois refondue dans le contexte global d’une époque qui, avec image-longre6un rendement industriel jamais atteint jusque alors, se sera employée à démonter et broyer les destins à la chaîne. Rien qu’une histoire de plus, oui, dans cette immense pelote de récits pleins de nœuds, d’ellipses et de chagrins que la Grande Guerre a embrouillés puis légués à d’innombrables familles de France et d’ailleurs. Cent ans après, les fils et les filtres par lesquels elle est remontée jusqu’à Olivier Longre, l'arrière-petit-fils de Jeanne et Francis, lui donnent pourtant un surcroît de relief, de substance et de résonance ; d'autant que le Lyonnais a su donner une traduction musicale idéale au cheminement qu’elle a suivi pour arriver jusqu’à lui.

La genèse de Lettre à Jeanne commence en novembre 2011, au lendemain du décès du grand-père d’Olivier Longre, Etienne – le petit Coco évoqué plus haut. Sous le lit de son aïeul, le musicien trouve alors un grand sac. A l’intérieur : une boîte en métal, contenant une centaine de missives que se sont échangées un siècle plus tôt, entre 1905 et 1914, Jeanne et Francis, les parents du défunt. La chronique de cet amour anéanti par la guerre, Olivier Longre image-longre7en connaît déjà la trame essentielle, à travers ce que sa famille lui en a transmis. A la lumière de cette découverte et à la lecture de cette abondante relation épistolaire, la voici qui soudain s’étaye, s’étoffe, s’approfondit, convoque paroles, visages, silhouettes, situations, lieux, images, dates… Tout un monde jusque alors enf(o)ui semble reprendre forme et resurgir. Mais c’est aussi un monde forcément recomposé, puisque perçu à travers l'esprit d'examen et la mécanique imaginative d’un homme qui n’en a pas été le témoin immédiat ; et qui au contraire l'observe de loin, depuis la position de surplomb du futur, avec toutes les approximations, zones de flou et autres imperfections poétiques que favorise la distance.

Dans Lettre à Jeanne, le passé est cette richesse
à la fois perdue à jamais (dans la vie réelle)
et sans cesse reconquise (dans les espaces
incertains du souvenir).



Avec cette correspondance sauvée de l'oubli, avec la foultitude d'informations qu'elle renferme, c'est comme si Olivier Longre activait une mémoire de seconde main. Ou encore, pour réutiliser une image déjà employée par ici en compagnie de Fabio Viscogliosi, une mémoire détective qui, à partir du puzzle fatalement incomplet d'indices, de détails et image-longre12d'anecdotes dont elle dispose, est amenée à reconstruire des souvenirs plutôt qu'à les ranimer. Mais l'objet et la nature de ce travail d'assemblage seraient-ils si différents si le musicien avait assisté en direct à l'histoire de ses arrière-grands-parents ? La déperdition serait-elle moindre ? Rien n'est moins sûr. Derrière ce récit dont il raccommode les morceaux épars, c'est aussi cela qu'Olivier Longre raconte : la magnifique imprécision du souvenir, et donc son magnifique pouvoir de réinvention – tant il est vrai qu'“un beau jour on se rend compte que l'état d'exactitude ne laisse rien à désirer”, et qu'il “empêche la mémoire de fonctionner, que ce soit dans un sens ou dans l'autre”, comme l'a écrit ici Jacques Serena.

Dans Lettre à Jeanne, le passé est donc cette richesse à la fois perdue à jamais (dans la vie réelle) et sans cesse reconquise (dans les espaces incertains du souvenir). Cette relation aux temps anciens, avec les effets de perspective et de distorsion qui l’accompagnent, donne sa subtile image-longre13teneur à un disque qui, en trente minutes à peine, sait capturer la fourmillante matière de son sujet. A aucun moment Olivier Longre, dans son approche comme dans son propos musical, ne cède à la tentation mortifère – et en fin de compte mensongère – de la reconstitution historique. Il n’isole pas le passé, pas plus qu’il ne le sanctuarise. Il ne l’écrase pas sous une plaque commémorative ni sous une lamelle de microscope, ne le conserve pas dans le formol. Avec une méticuleuse tendresse, il accomplit simultanément deux gestes qui se complètent parfaitement. D’un côté, il ramène les vestiges du passé à la surface du présent ; de l’autre il regarde comment, de ce voyage à travers les couloirs du temps et les canaux de la mémoire, ces vestiges ressortent transfigurés – et, pour ainsi dire, comme neufs. Un peu comme le tain d’un miroir ou le papier d'un livre qui, à force de se piquer et de s’écailler sous le poids des ans, finit par acquérir comme une seconde peau, une seconde vie d’objet.

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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
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