Grand Entretien


Olivier Longre

Avec son album Lettre à Jeanne, dont les plages instrumentales s'appuient sur l'histoire de ses arrière-grands-parents déchirée par la Première Guerre mondiale, OLIVIER LONGRE explore les liens profonds et ténus entre un homme et sa mémoire, l'imprécision du souvenir et la volatilité du réel, le monde des vivants et la dimension des morts.
Il n'en fallait pas davantage pour que L'Oreille décide de lui consacrer deux textes et un entretien.
Du passé comme présence, par Richard ROBERT
Un monde nouveau surgi d'autrefois, conversation avec Olivier LONGRE
Et toujours, l'attente, par Marguerite MARTIN

[→ cet article est le bonus track de “Créer des points sensibles”, entretien paru dans notre n°43.]

Pour écouter des extraits de l'album Lettre à Jeanne en lisant cet article, cliquer ici.

 

< Du passé comme présence, par Richard Robert

 

“Et pourtant ces êtres du passé vivent en nous, au fond de nos penchants,
dans le battement de notre sang : ils pèsent sur notre destin :
ils sont ce geste qui ainsi remonte de la profondeur du temps.”
[Rainer Maria Rilke,
Lettres à un jeune poète]

C'est l'une de ces histoires que la montée en âge nous a appris à aimer. Car ce qu'elle donne à lire n'est rien d'autre que l'inextricable poème de la mémoire et de l'imagination entremêlées, unies dans la même chaîne savamment serrée ; poème dont les accents semblent toujours plus aigus et plus clairs à l’homme qui aborde, puis franchit, le seuil du plateau image-longre2médian de sa vie. C’est une histoire qui, selon le mot du philosophe italien Giorgio Agamben, corrobore l’idée que “le souvenir redonne une possibilité au passé”. Et que l’infini du temps ne se déploie pas seulement devant nous, mais aussi avant et en nous, dans le creuset même de nos réminiscences : il s'étend dans ces espaces antérieurs et intérieurs, tout aussi proches que profonds, ces pays de cocagne étrangement familiers qui s’atteignent d’un simple trait de pensée ou sursaut de nostalgie, et que l'acte même de la remémoration ne cesse jamais de reconfigurer ni de fertiliser.
Cette histoire nous dit notamment que la destinée de nos aïeux ne connaît pas de butée, pas plus qu’elle ne trouve de résolution, dès lors que, comme par mégarde, par les sentes si facilement éboulées du hasard, leurs fantômes s’invitent à notre tablée de vivants ; et ils finissent toujours par s’y inviter, les bougres, d’une manière ou d’une autre, rompus qu’ils sont à toutes les techniques d’infiltration que leur confère la jouissance de circuler librement d'une dimension à une autre, de leur dimension à la nôtre. C'est donc, aussi, une histoire dans image-longre3laquelle il est question de ce passé hérité, de ce passé qui, infiltré, immiscé en nous, ne nous appartient pas vraiment et devient pourtant nôtre. De ce passé qui, si l'on veut (et on le veut bien), revient pour se réinventer en présence.

Cette histoire, c'est celle que conte, sans un mot ou presque, Lettre à Jeanne, le deuxième album de notre ami et collaborateur Olivier Longre. Ou plutôt, devrait-on écrire, celle qu'il reflète, tant ce recueil d'instrumentaux se pare de sons et de sensations qui semblent atteindre l'oreille par un réseau secret d'échos, rebonds, irisations, diffractions. Son argument, lui, est d’une insigne et implacable simplicité : à l’été 1914, un homme, François Denis (dit Francis) Longre, part à la guerre. Jardinier au Parc de la Tête d’Or, à Lyon, il rejoint en tant que sergent du 31ème Bataillon de Chasseurs à Pied un désastre qui le dépasse et qui, comme pour des millions de ses contemporains, va pourtant devenir le sien. Derrière lui, à Yzeron, dans les monts du Lyonnais, il laisse une jeune femme, Jeanne, et un bambin de 18 mois, Etienne, surnommé Coco. Trois mois durant, depuis l’enfer en construction du front, il envoie avec constance des courriers à l’écriture resserrée et au contenu rassurant – qu’il lui arrive de coder pour caresser, non sans une tenace et touchante image-longre4pudeur, la chimère d’une intimité amoureuse. Trois mois durant, il noircit d’une main appliquée des cartes postales, émaillées d’images et de noms de lieux qui ont le parfum du Nord – Langres, Sainte-Ménehould, l’Argonne… –, et dont la liste évasive trace en pointillés le cheminement d’une armée en campagne, pas encore figée dans la bourbe des tranchées.

Puis, le 7 novembre 1914, le silence brutalement se referme sur lui. Du monde des hommes, de leurs conflits et de leurs agitations, Francis s’absente, littéralement, du jour au lendemain. Il s’en abstrait, et n’y reviendra jamais, ni mort ni vif : il s’évanouit, sans même abandonner derrière lui l’empreinte d’un témoignage ou le reliquat d’un corps. Le voilà biffé, escamoté, passé à la trappe. En date du 28 décembre 1922, un courrier à en-tête du Ministère de la Guerre accordera à titre posthume la médaille militaire à celui dont le passage à trépas, bien qu'officiellement attesté en 1920, n'aura en fin de compte jamais été prouvé.

Tout un monde enf(o)ui reprend forme et resurgit,
forcément recomposé, puisque perçu à travers l'esprit d'examen et la mécanique imaginative d’un homme
qui n’en a pas été le témoin immédiat.



Pour Jeanne, il n’y aura pas de deuil, mais plutôt, sans doute, un trou au cœur et à l’âme. Une béance un temps comblée – à défaut d'être suturée – par sa quête de vérité, qui après guerre la mènera jusqu'en Belgique, sur les anciens champs de bataille foulés par son époux. Quête dont image-longre5elle résumera la nécessité sans espoir par cette sorte d'oxymore d’une déchirante douceur, envoyée en 1920 à son fils depuis la terre muette des Flandres : “C’est une consolation, mais c’est bien triste”. Béance irrésolue, donc, qu’elle portera toute sa vie telle une alliance, comme le sceau d’une existence à jamais mariée au vertige du manque. Cette béance, qu’on imagine patinée et lissée par le patient travail d’orfèvre du temps, Jeanne, à l'heure de son grand âge, la verra se dresser concrètement devant elle, sous une forme aussi symbolique et familière qu’incongrue : celle d’un arbre. L'arbre poussant devant les fenêtres de son appartement lyonnais du 107, rue Garibaldi, et dont elle apprendra qu'il a été planté soixante ans plus tôt, en 1907, par son jardinier de mari. L'arbre qui, jusqu’à sa mort, la couvera de sa présence à la fois majestueuse, rassurante et indéchiffrable. Une consolation, là aussi, probablement ; mais une bien triste consolation, encore.


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par MM & RR

.(oct 2015-dec 2016)

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article publié dans le n° 49.
Voir cette édition.

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