Chroniques


Notes sensibles

Ceci n'est pas un blog.
Ceci n'est pas un journal de bord.
Rien qu'une succession de petits bonds.
De la pensée en miettes.
Des papiers mal collés.
Des chutes comme en collectionne l'esprit d'escalier.
Des fourmis dans le cerveau.

Une poignée de notes “instables, puisque mélodiquement attirées par le premier degré”.

< Notes sensibles
par Richard Robert

[La “note sensible” est instable, puisque mélodiquement attirée par le premier degré.]
#1 #2 #3 #4 #5

#6. Un vertige qui console
[9 novembre 2017]

Ce soir tourne l'album de Midget!. Et tu repenses au double sens des mots “ravir” et “ravissement”, et au grand amour que tu lui portes. Tu repenses combien t'est douce l’idée que ce qui t’enchante, te comble, te travaille en profondeur, est aussi ce qui t’arrache, te kidnappe, te saisit – là aussi, dans la double acception du terme “saisir”. Depuis quelques bons lustres, tu vis dans la conscience que la beauté a pour vertu d'apporter, de donner, de nourrir, d'enrichir. Mais ce mot-là, “ravissement”, t’amène aussi à réfléchir à tout ce que la beauté te soustrait lorsqu'elle se présente à toi. Que t'enlève-t-elle donc, la beauté, que te ravit-elle ? Probablement beaucoup de choses : des ombres, des vanités, des illusions, des ruminations et des sentiments inutiles. On pourrait dire qu'elle te simplifie, en fait. Ça doit être ça : la beauté simplifie la vie. Oh ! oui, ça doit être ça.

Ecoutant Fragments d'une ombre sans vie, tu penses aussi au fait que l’idée de la mort, peu à peu, pénètre en toi. Que ton esprit s’y fait, doucement – comme le cuir d'une godasse se fait au pied intrus qui, une fois, deux fois, dix fois, a l'impudence de se glisser, de se couler en lui. Ton cuir tanné s'y fait. Il résiste encore, tu le sais. Il est loin d’avoir absorbé l’idée d’être imprimé par la mort, d’être imprégné d’elle. Il est comme un papier qui n’est pas encore buvard, un papier trop dur en surface, qui pour l’heure se laisse à peine marquer par cette vérité nue. Il est ce vieux papier qui résiste, oui. Mais à l’endroit même de cette résistance se joue quelque chose qui, un peu, rien qu'un peu, ressemble à un poème. Quelque chose de vertigineux et de consolateur à la fois. Et un poème, au fond, c’est ça : un vertige qui console. C’est au moins, en tout cas, une de ces définitions possibles.

#5. Fatum
[1er novembre 2017]

Et toujours
ce partage
entre l'envie
de se soustraire
retranché
de moins en moins

et la tentation
sans cesse affleurée
d'être un tantinet
vécu
par les autres                                   [mars 2009]

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#4. L'irréductible
[31 octobre 2017]

Bien souvent, c’est-à-dire en toute saison, à toute heure silencieuse ou agitée, dans la solitude ou dans les foules, quelles que soient l’humeur du moment et la couleur du temps, il y a ce sentiment qui, en toi, fleurit et prévaut : ton âme ne se résumerait au fond qu’à une série d'empreintes laissées par les autres, ne serait rien de plus que cette trame originellement transparente sur laquelle proches et lointains, vivants et morts, êtres de chair et spectres de toutes sortes, seraient venus apposer au fil du temps leur cortège embrouillé de traces, d'impacts, d'accrocs et de motifs plus ou moins déchiffrables. Ta seule vocation, ta seule ambition, oui, aurait été celle-là : devenir année après année, expérience après expérience, ce tissu aléatoirement imprimé, cette carte perforée n'existant que par la bonne grâce des signes et des figures abandonnés par la main et la présence de tes congénères.
Dans les grands fonds de ta conscience comme à l’écume de tes actes et paroles, tu peines à trouver ce qui, en toi, formerait ta part réellement singulière ; celle qui, depuis la source, t'appartiendrait en propre ; celle qui ne serait pas déduite de l'existence, des gestes, des propos, des pensées, des sensations d'autrui. C’est probablement l’ouvrage d’une vie d'homme, ouvrage économe et fastidieux, ouvrage impensé et purement mécanique parfois, que de tenter d’atteindre cette région préservée, encaissée dans les contreforts de l'âme, et d'espérer en dessiner les contours. (Note bien que tu ne parles même pas d’y pénétrer, de la parcourir de long en large, et encore moins de la conquérir. Voilà qui serait par trop présomptueux, et tellement éreintant : il faudrait ébranler une telle armée, et soulever tant de poussières).
C’est probablement l’ouvrage d’une vie d'homme, oui, que de partir en quête de ce pays reculé, de cet espace inviolé du dedans ; c'est sans doute, aussi, sa vanité. Si tant est que tu viennes un jour à bout de ce travail, c'est-à-dire à apposer une maigre mais essentielle poignée de mots, à faire tomber un éclair de connaissance sur cette part irréductible de toi ; si tant est que tu parviennes, ne serait-ce qu'un instant, à t’approcher de ce travail ; il est probable que ton geste suivant, ton réflexe immédiat, serait d’en comprendre la futilité et de t’en éloigner. Une fois touché, ce secret longtemps gardé ne serait plus secret, mais vérité passante déjà éteinte, flétrie, inutile au regard et pouvant enfin prétendre à la liberté de l'oubli.

Il est peut-être inscrit que toute destinée humaine un peu éclairée de l’intérieur se résume finalement à cela ; à ce balancement obstiné, à ce lien malhabilement tendu entre le souci de se cerner et la banale certitude que ce souci est, en fin de compte, bien évidemment, sans objet ni réelle conséquence.

[Au matin du 1er novembre, lendemain d'écriture, coup de pioche dans L'Homme sans qualités de Robert Musil, et voici que giclent ces mots : “Il était donc bien obligé de croire que les qualités personnelles qu'il s'était acquises dépendaient davantage les unes des autres que de lui-même ; bien plus : chacune de ces qualités prises en particulier, pour peu qu'il s'examinât bien, ne le concernait guère plus intimement que les autres hommes qui pouvaient également en être doués.”. Et un peu plus loin : “Si l'on avait demandé à Ulrich de dire à quoi il ressemblait vraiment, il aurait été fort embarrassé ; comme beaucoup d'hommes, il ne s'était jamais examiné que dans une tâche donnée et en relation avec elle. Sa conscience de soi n'avait pas été lésée, elle n'était ni vaine, ni choyée, et n'éprouvait pas le besoin de cette remise en état, de ce graissage qu'on appelle l'examen de conscience. Etait-il une forte personnalité ? Il ne le savait pas ; peut-être entretenait-il sur ce point une erreur fatale. Il est certain qu'il avait toujours été confiant dans sa force. Maintenant encore, il ne doutait pas que cette différence entre celui qui possède des expériences et des qualités propres et celui qui leur reste étranger, n'était qu'une différence d'attitude et dans un certain sens une décision de la volonté, la latitude où l'on choisit de vivre entre le personnel et le général.”]

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#3. Follain et l'enfant
[23 octobre 2017]

Une fin de dimanche, à la librairie Diogène. Dans l’odeur de papier fané qui descend en cascade des rayonnages, dans le tourbillon suspendu d’un siècle et plus d’écrits et de poussières, un petit ouvrage à la couverture toilée, couleur lie de vin, fait de l’œil au chasseur de perles.
Sur son dos mince, quelques lettres bleutées tombent goutte à goutte, qui happent le regard :

j
e
a
n

f
o
l
l
a
i
n

La main se saisit de l’objet ; les doigts, un moment, exultent de se frotter à son écorce rugueuse. Le recueil s’intitule Comme jamais. Pour la collection “Petite Sirène” des Editeurs Français Réunis, qui hébergea notamment Rafael Alberti, Guillevic, Rouben Mélik ou Yannis Ritsos, il a été achevé d’imprimer le 29 octobre 1976 par l’imprimerie Ch. Corlet de Condé-sur-Noireau, dans le Calvados – à cinquante kilomètres à vol d'oiseau de Canisy, la bourgade natale de Jean Follain.

Sur la page de garde, méticuleusement crayonnés par une main d’enfant, des mots d’une implacable tendresse poinçonnent l’âme du lecteur :

image-notesensible2

 

 

 

 

 

 

 

 

Un instant durant passe le souffle d'une révélation. Elle revêt presque les atours d’un songe, qu'un soupçon de nostalgie vient couronner : ainsi donc, jadis, la France fut ce pays où un jeune garçon au prénom de prince étranger pouvait offrir à son institutrice un bouquet de poèmes signés Jean Follain. Mais quel monde était-ce donc ? Y avons-nous jamais vécu et respiré ? On se pince un peu ; on voudrait y croire ; on veut y croire. On finit par y croire, allez.

Lire ces mots crée un vertige immobile. Comme chez Jean Follain, ils possèdent la force impavide d'un sésame qui aurait l'élégance de désigner un mystère sans poursuivre l'ambition de le percer. En eux, ils semblent tout contenir : la beauté passante et abandonnée du vivant ; la vérité féroce du temps qui passe sans excuse ni pardon ; la persistance hasardeuse d'une ou deux existences ramenées à la dimension d'un simple indice – simple, oui, mais immense.

De retour au bercail, le précieux petit livre rouge en poche, on veut revenir vers Follain, creuser plus profond en sa matière, comme pour y vérifier une intuition, étayer une déduction. Un trait de conscience, vif comme doit l'être l'illumination d'un détective qui s'apprête à dénouer une énigme, conduit sans détours vers la première partie des poèmes en prose de Tout instant ; c'est une série de courts chapitres rassemblés sous le titre “Objets”.
Quelques phrases en jaillissent, serrées comme un poing, chaudes comme le sang.
“Un chant s'élève de chaque objet.”
“La finesse des choses donne sa noblesse à l'univers. Derrière chacune un mot de passe reste caché.”
“Par les plus beaux soirs, les petits objets dont l'usure est si lente, ceux-là qui durent jusqu'à ce qu'un hasard les brise, se laissent envahir par les ombres et par ces poussières insidieuses que l'air charrie.”

Alors le regard tremble de sentir qu'il vérifie là de bien grandes et de bien belles choses ; et que c'est par la dédicace d'un enfant qu'il en est arrivé là, qu'il est revenu là. Il la lit et la relit, cette dédicace. En elle, quelque chose de ténu et d'essentiel continue l'œuvre de Follain sans lui appartenir.
Un jour, un enfant, du haut précaire de sa vie et de sa vision d'enfant, a épousé le cœur d'un poète.

Si vous le voulez bien, célébrons-le.

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#2. De l'imprécision
[22 octobre 2017]

Le réel falsifié, maquillé, celui qui a fini par sortir des espaces publicitaires et des discours des communiquants pour investir le quotidien et la vie privée des hommes ; le réel méconnaissable à force de liftings et de lissages, défiguré par la chirurgie esthétique et la cosmétique qu'imposent toutes les formes de pouvoir ; ce réel neutralisé ne se plie en fin de compte qu'à une seule chose : un idéal de précision. Une aveugle, mensongère et impossible précision.
Dialoguer jour après jour avec la poésie, comme avec la musique, aide à revenir à l’imprécision, à l’indécision fondamentale du monde et du vivant. Et à la retoucher, pour le coup, avec acuité et concision.

Relu ce jour le texte de Vladimir Jankélévitch intitulé “Le Nocturne”, qui commence par cette apostrophe de Pascal à Descartes : “Qu'on ne nous reproche donc point le manque de clarté puisque nous en faisons profession.”

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#1. Presque une éternité
[22 octobre 2017]

“– Je notais jour par jour tout ce qui m’arrivait. Je voulais voir où passait la vie d’un homme. Alors pour savoir en quoi consistait la vie d’un homme, je me suis dit : je noterai mes impressions, l’événement quel qu’il soit, le temps qu’il fait, qui j’ai vu, une conversation… Et après, je pourrai me relire, et je saurai ce que c’est, cette vie d’un homme, qui passe si vite et qui dure si longtemps – les années sont courtes et les jours sont longs… Mais j’ai arrêté d’écrire le journal, parce qu’à un moment donné ce journal a débordé, a proliféré ; quand je me image-notesensible1suis aperçu que pour écrire un jour, il m’aurait fallu dix jours…
– Ça veut dire qu’on est débordé par sa propre vie ?
– Ce qui veut dire qu’en somme, ce qui se passe en nous, disons, a une intensité, un épanouissement, un élargissement, une chose inconnue qu’on oublie et – on ne s’en aperçoit qu’au moment où on essaie de s’en rappeler – plus grande… C’est peut-être pour ça qu’on peut croire à un autre monde où on se rappellera cette vie. Il faudra presque une éternité pour restituer une vie d’homme.
– Au début, vous aviez peur qu’elle vous file entre les doigts, cette vie ?
– Ah ! j’ai toujours vu qu’elle me filait entre les doigts et qu’elle était en même temps extrêmement précieuse. C’est les deux sensations que j’ai eues. Et qu’elle pouvait toujours nous donner l’impression d’être un sou qui ne valait rien, et sur l’autre face une pièce d’or ; et que c’était comme ça qu’on vivait. Notre propre vie a deux apparences : une qui vaut rien, une monnaie usagée, hors d’usage ; et une autre qui est une pièce d’or. Elle nous file entre les doigts, et c’est avec cette petite pièce d’or et cette monnaie usagée qu’on achète peut-être quelque chose qui se passera beaucoup plus tard.”

[Maurice Chappaz au micro de Geneviève Ladouès, “Portraits sans pareil”, première diffusion sur France-Culture le 13 août 1994.]

 

 

 

 

 

 

 

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par RR

.[2017-...]

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article publié dans le n° 49.
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