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Magma, cet ailleurs presque oublié

"Magma innovait, défrichait, portait le flambeau plus loin. Ne donnait pas au public ce qu’il attendait, ce qu’il aimait déjà, mais ce que ce public ne savait pas encore qu’il attendait, ce qu’il ignorait encore qu’il aimait, au fond. Magma avançait, découvrait et faisait découvrir et aimer une autre voie. Comme tout créateur digne de ce nom, Magma inventait le besoin de lui-même."

La chronique de Jacques SERENA.

 



  Christian Vander. On ne va pas tomber dans le piège facile de la famille biologique, père, mère, tata, tonton, avec un être dans son genre, s’il y a bien une chose dont on peut être sûr, c’est qu’il a su s’éloigner de ça, s’extraire en beauté de cette gangue-là. N’est pas de ces tièdes qui n’ont jamais osé couper court, qui se targuent jusqu’à tard d’ancêtres et d’origines, pour tâcher d’étayer une vie qui en a grand besoin, on connaît le dicton, celui qui ne peut se vanter de ses fruits parle de ses racines.

  Un être, pour se réaliser, se doit de naître une deuxième fois, naître en esprit, c’est connu, écrit noir sur blanc en toutes lettres dans un tas de vieux livres, ce n’est pas parce que les tièdes préfèrent image-magma1l’oublier que ne n’est plus vrai. Surtout si on veut être artiste, créateur, inspiré, voleur de feu. A ce moment-là, il faut bien que Je devienne tout autre. Et là, pour le coup, m’arrive l’image d’une poignée de beaux papillons surgissant de chenilles et de la grosse foule de chenilles se contentant de devenir de plus grosses chenilles.

  Si on tient absolument à trouver à Christian Vander un père, il sera forcément du genre spirituel, et on sera bien inspiré d’aller voir du côté de John Coltrane. Et si on veut le flanquer d’un frère, ce sera Elvin Jones.

  Et lui-même, après le temps nécessaire de transition, la période de mutation d’usage, sera né en esprit le jour de la première répétition de son groupe Magma, ce gang de combat dont il s’était mis à rêver, et qu’il s’est astreint à rendre effectif, à faire vivre. Inscrire son rêve dans le réel, donner corps à sa vision, incarner sa projection de soi, voilà le lot des véritables créateurs, inventeurs, innovateurs. Parce que Magma, c’est l’évidence même, Christian Vander en a été le rêveur, l’inventeur, avant d’en être le concepteur, le compositeur, le guide, l’âme, et puis, bien sûr, le batteur, l’implacable moteur.

  Je dois parler de moi, de la première fois où j’ai entendu parler de Magma, c’étaient des propos tenus par trois amis, avec une drôle de  ferveur, de la part d’amis qui, pourtant, s’accordaient sur peu de choses, et n’étaient pas des natures ferventes, loin s’en fallait. Au départ il y a eu ça, cette espèce de ferveur étrange, ces rumeurs, Magma, ce nom confié image-magma2comme sous le manteau, un mot de passe. Et peu après, comme fait exprès, a couru le bruit que Magma répétait l’après-midi à deux pas de là, à Ollioules même, dans les arènes de Chateauvallon. On était dans le secret, on avait nos combines, on s’est retrouvé avec une poignée d’autres dans les gradins, ce n’était pas un concert, mais dès les premières minutes, on est resté cloué sur place. Avec l’intuition d’assister à quelque chose d’autre, de nouveau et d’en même temps terriblement ancestral. De l’éternel, étonnant et, pourtant, l’évidence même.

  On s’en est beaucoup parlé, après, s’est dit, en gros, qu’on attendait quelque chose comme ça depuis longtemps, qui balayait en un soir tous les petits groupes pop qui nous plaisaient bien jusque là. On cherchait à comprendre pourquoi, ce qu’avait Magma de tellement plus fort. On s’est dit que Christian Vander avait une vision propre de ce que devait être la musique, qu’il inventait au fur et à mesure ses propres moyens, ses propres règles. Et nous, on voulait le suivre, sans trop savoir où, se laisser mener, là où il voulait, pour voir ce qu’il voulait nous montrer, nous faire partager. Il nous avait captés, nous, dans limage-magma3es gradins, et on voyait bien qu’eux aussi, eux d’abord, son gang, sa cellule, ses complices, ses apôtres, sa cellule, les musiciens.

  Ces musiciens, qui ont joué avec lui, tous, resteront marqués à vie, garderont toujours quelque chose de ce feu sacré. Cette ferveur et cette exigence de Christian Vander, il faut croire, étaient à ce point contagieux. Ce serait trop long à tous les citer, tous ces grands noms d’aujourd’hui, entre autres : Jannick Top, Faton Cahen, Yochk’o Seffer, Klaus Blasquiz, Claude Engel, Bernard Paganotti, Didier Lockwood, Stella Vander, Isabelle Feuillebois. Ils ne sont pas si nombreux ceux qui, comme Christian Vander, ou comme Miles Davis, en plus d’être des génies, sont des passeurs, communicateurs, révélateurs, incitant les autres à oser être eux-mêmes, se réaliser pleinement. Toujours cette deuxième naissance, dont je parlais, la naissance en esprit.

  Magma était un groupe culte, dans le sens où des foules de plus en plus importantes étaient conquises, alors que les critiques, comme souvent, avaient du mal à suivre. C’est que Christian Vander marchait loin des sentiers battus, rebattus, de leur pop ordinaire, loin des copies grossières de groupes anglais, Magma innovait, défrichait, portait le flambeau plus loin. Ne donnait pas au public ce qu’il attendait, ce qu’il aimait déjà, mais ce que ce public ne savait pas encore qu’il attendait, ce qu’il ignorait encore qu’il aimait, au fond. image-magma4Magma avançait, découvrait et faisait découvrir et aimer une autre voie. Comme tout créateur digne de ce nom, Magma inventait le besoin de lui-même.

  A l’écouter, il nous ouvrait une porte, nous donnait accès à un autre monde, qu’on semblait avoir toujours connu. Enfin des nouvelles du pays. C’était étrange, d’être transporté dans cet ailleurs presque oublié. Où on était quelqu’un d’autre. Comme sous hypnose, c’était une musique hypnotique, oui. Un rythme et des chants qui mettaient le spectateur dans un état, un de ces états. Par les moyens inusités de chœurs fervents, d’une polyrythmie puissante et implacable. Une progression mécanique.

  Bien sûr, les tièdes se sont beaucoup rabattus sur l’anecdotique, Christian Vander rigoureux, farouche, exigeant, intransigeant, ils ont dit intolérant. Ne leur venait pas à l’idée que, quand on s’engage dans la création à ce point, à ce niveau, si l’inspiration vous tire vers des régions qu’on est seul à voir, si une vision forte traverse votre seule tête, il faut bien n’en faire qu’à sa tête. Toute avancée, dans tout domaine, se fait par des visionnaires têtus, des allumés  opiniâtres. Le génie n’est pas démocratique.

  Pour donner une idée de l’homme Christian Vander, m’est restée gravée une réponse qu’il a faite à un journaliste qui le questionnait sur son alimentation : Je ne me sustente que pour ne pas être faible au moment de la création.

  On comprend que son attitude tranchée lui ait valu tant de procès d’intention. Son long manteau, ses gestes, postures, les accents célestes et martiaux, et ce Kobaïen, cette langue aux consonances germaniques, et ces vagues relents slaves, rappelant les pays de l’Est. image-magma5L’air du temps était au peace and love, le bien pensant hippie. Magma faisait un peu chien dans le jeu de quilles, il faut dire, rien d’étonnant à ce que les fans de Maxime Leforestier aient fait des bonds, et avec eux quelques critiques tièdes, de ceux qui toujours s’empressent de reconnaître avant de connaître. L’histoire de l’art est jalonnée de ces fielleux qui, ne pouvant s’élever à ce qui se présente de neuf, le rabaissent à eux et fulminent. Tout innovateur a droit à leurs effrois, c’est dans l’ordre des choses. C’est assez sûrement à l’effroi des fielleux qu’on reconnaît le véritable innovant, aux sots ricanements du garde-barrière qui passe sa vie à veiller à ce que rien ne détonne trop brusquement dans son vieux décor. Ces tièdes facilement outrés qui ne vivent que pour empêcher les autres de faire et d’être ce qu’eux-mêmes n’oseront jamais.

  Bien sûr, il y a eu ceux, plus subtils, qui ont parlé de fortes influences, voire de pillages, la belle affaire. Personne ne sort jamais de nulle part, c’est un fait, Christian Vander a certainement entendu Stravinski, Coltrane, Carl Orff, oui, c’est flagrant, mais ni plus ni image-magma5moins que, par la suite, Phil Glass, ou John Adams ont entendu Magma. Sans parler des héritiers reconnus, Univers Zéro, Zao, Art Zoïd, Ruins, etc. Tous ceux regroupés sous la bannière "Zeuhl", garant d’un style, ou apostolat, manière d’habiter chaque note, transe sans relâche, musique habitée. L’essentiel étant de ramasser le flambeau, prolonger l’histoire, que la magie soit toujours présente, éternelle, indomptée, indomptable. Vibrant aux seules muses de l’inspiration.

  La diva Nico, ayant assisté à de nombreux concerts de Magma, a déclaré que c’était le plus grand groupe du monde. Et elle, question musique, et transe, savait quand même de quoi elle parlait. Payait cher pour le savoir.

Jacques SERENA

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article publié dans le n° 41.
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