Ma journée chez...


Leonard Cohen

Août 2001 : près de dix ans après avoir décrit l'Apocalypse dans The Future, LEONARD COHEN réapparaît avec un album serein et intimiste, Ten New Songs, dans lequel il transforme son chaos intérieur en univers apaisé. C'est le prétexte d'une longue rencontre avec le poète dans son home de Los Angeles. Récit d'une journée très particulière ; de celles par lesquelles s'éprouvent le prodige naturel et le juste honneur d'être vivant.

En dépit des apparences et notamment de ses longues périodes d'éclipse, Leonard Cohen n'a au fond jamais cessé de travailler à cela : de ce point de vue, il est certainement l'un des hommes les moins cossards que l'on connaisse. "Chacune de mes chansons est une très longue histoire qui, en règle générale, prendra des années avant de trouver son épilogue. Je n'ai connu la fulgurance qu'une seule fois, il y a bien longtemps, lorsque j'ai écrit en une nuit les couplets de Sisters of Mercy dans une chambre d'hôtel… Pour le reste, il a toujours fallu que je fasse preuve d'abnégation et de persévérance. Sur ce nouvel album, un texte comme A Thousand Kisses Deep comptait à l'origine trente strophes. C'était un tout autre récit, et j'ai dû procéder à d'innombrables ajustements pour image-cohenhome6lui donner la forme d'une chanson. Cette besogne ne représente en rien un sacrifice, elle n'éveille en moi aucune frustration. C'est un labeur extrêmement délicat – même si, comme disait Rôshi, ce n'est qu'un problème pour classes supérieures… L'important, dans mon cas, c'est de se dire que la lenteur n'est pas une garantie de rigueur ni d'excellence. Elle est simplement le seul fonctionnement que je connaisse."

S'il est une morale ou une sagesse dans toute cette histoire, elle réside d'abord là, dans cette façon de reconduire sans relâche l'expérience délivrante de l'écriture, d'en éprouver et d'en repousser concrètement les limites, d'en prolonger le mystère et d'en renouveler les prodiges. "Par l'écriture, je me découvre des idées que je n'aurais jamais pu avoir "consciemment", si je puis dire. Mes chansons sont meilleures que moi : elles sont bien plus profondes que mes petites pensées quotidiennes, et c'est pourquoi il m'est si difficile d'en faire l'exégèse avec les journalistes. J'ai comme tout le monde des opinions et des croyances, je pourrais facilement les énoncer pour que la conversation continue de tourner. Mais elles ne m'intéressent absolument pas : leur côté prévisible et leur superficialité m'assomment à un point que vous ne pouvez imaginer. Isaac Bashevis Singer a dit un jour : "Tout créateur connaît cet abîme douloureux qui sépare sa vision intérieure de son expression finale." Je ne souffre pas de cette douleur, parce que j'estime que je n'ai jamais eu de vision intérieure. Ce que j'ai toujours connu, en revanche, c'est cette soif d'écrire, ce désir jamais éteint. Mais il me faut du temps pour savoir de quoi il retourne, je ne sais jamais à l'avance ce qui va sortir de ma plume. C'est pour ça que j'aime le format limité de la chanson : ce confinement volontaire m'aide à être précis et me guide, c'est une prison dans laquelle je me sens à mon aise. L'écriture en vers m'astreint de surcroît à davantage de vigilance et de minutie. J'aime sentir la présence de cette loi… C'est le miracle de la rime et de la métrique : elles vous entraînent plus profondément dans le verbe et vous arrachent des phrases dont vous n'auriez jamais pensé être l'auteur. Grâce à elles, je peux entrer dans des zones où je ne suis jamais allé auparavant."

"Je suis à un stade où je ne me soucie plus d'être dans le contrôle
absolu. Plus votre compréhension des choses est profonde,
plus vous vous rendez compte que vous ne contrôlez rien."

 

 

 

De fait, Ten New Songs, dont les murmures impassibles et les balancements sensuels tranchent avec les visions passablement tourmentées de The Future, est peut-être l'une des échappées les plus significatives accomplies par Leonard Cohen depuis 1956 (la publication de son premier recueil de poèmes) ou 1967 (son entrée officielle dans la carrière musicale). Conçu sous le double signe de la simplicité et du retour sur soi, il est son disque à la fois le plus immédiat et le plus luxuriant, le plus riche en prolongements. "The Future était une sorte de manifeste politique démentiel. Son contenu collait parfaitement avec ce que je ressentais et souhaitais exprimer il y a dix ans. Ten New Songs est un disque beaucoup plus intérieur et décontracté, qu'on peut à mon sens écouter comme un album de Sade. Les chansons ont d'abord pour vertu de caresser et de réconforter l'auditeur : il n'est pas nécessaire d'aller au fond de ce qu'elles vous murmurent, vous image-cohenhome7pouvez simplement vous laisser porter par le groove, le feeling général. Mais il y a des portes et des fenêtres dans ce décor. Si vous avez un peu de temps, si vous en éprouvez l'envie ou si vous vous ennuyez un peu, vous pouvez pousser l'une de ces portes et pénétrer dans une autre pièce. Mon seul espoir, alors, c'est que vous ne soyez pas trop déçus par le mobilier que vous trouverez là derrière…"

Rassurons notre hôte : cette exploration vaut le détour. Car elle permet d'accéder à des jardins secrets dans lesquels Leonard Cohen lui-même n'avait jamais vraiment eu le loisir de se promener jusqu'alors – le bien nommé single In My Secret Life faisant sauter d'entrée de jeu bien des verrous. Paradoxalement, celui qui s'autoproclama Field Commander n'aura jamais autant renoncé aux pleins pouvoirs musicaux que sur ce disque en forme d'autoportrait : Ten New Songs est en effet le fruit d'un partenariat particulièrement étroit avec Sharon Robinson, complice de longue date qui gravite dans l'entourage du chanteur depuis 1979 et qui assure notamment ici la totalité de la réalisation instrumentale.

Jusqu'alors, Leonard Cohen n'avait fait de véritables concessions à la démocratie qu'une seule fois : c'était en 1976, lors de l'enregistrement rocambolesque de Death of a Ladies' Man et d'une collaboration pour le moins explosive avec un autre autocrate célèbre, Phil Spector. A l'époque, le producteur avait généré un joli chaos en trimbalant en studio sa névrose carabinée, ses ambitions sonores démesurées, sa réserve d'alcools forts et sa collection de flingues. Grâce à ses talents de musicienne et à des arrangements plus tournés vers l'essentiel que vers l'ornementation, Sharon Robinson aura été à image-cohenhome8l'inverse en grande partie responsable de l'atmosphère de concorde qui règne sur Ten New Songs. Une contribution bénéfique parfaitement symbolisée par l'omniprésence de ses contre-chants qui, mêlés à la voix d'outre-tombe de Leonard Cohen, donnent de surcroît à ce disque une petite coloration soul bienvenue. S'il y a eu de la révolution dans l'air de Ten New Songs, elle est donc restée de velours. Mais les résultats en sont stupéfiants : de cet effacement volontaire, de ce goût nouveau pour l'abandon, Leonard Cohen sort renforcé et grandi, sa voix abyssale et son écriture ciselée semblant plus présentes et prégnantes que jamais. "Par le passé, je n'ai jamais vraiment été capable de collaborer avec qui que ce soit. Mais Sharon fait preuve d'une telle faculté de discernement… Je sais qu'elle aurait aimé faire appel à d'autres musiciens, mais je voulais que nous gardions cette relation intime entre nos deux voix et ses instruments. D'une façon générale, je suis arrivé à un stade où je ne me soucie plus d'être dans le contrôle absolu. Plus votre compréhension des choses est profonde, plus vous vous rendez compte que vous ne commandez rien. Je sais que la vie peut se résumer à un ensemble de décisions, mais je sais aussi que j'ai toujours fait comme si je maîtrisais tout… Dans A Thousand Kisses Deep, je vais même un peu plus loin lorsque je chante "Tu vis ta vie comme si elle était réelle." A partir du moment où je sais à peu près ce que je recherche, je me dis que c'est dans cet état d'esprit que je souhaite vivre désormais. Aujourd'hui, tout mon travail va dans ce sens. Comme l'a dit un autre de mes maîtres : "Ça ne rend pas l'existence plus facile, mais ça la simplifie."

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par RR

.(août 2001)

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article publié dans le n° 40.
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