Ma journée chez...


Leonard Cohen

Août 2001 : près de dix ans après avoir décrit l'Apocalypse dans The Future, LEONARD COHEN réapparaît avec un album serein et intimiste, Ten New Songs, dans lequel il transforme son chaos intérieur en univers apaisé. C'est le prétexte d'une longue rencontre avec le poète dans son home de Los Angeles. Récit d'une journée très particulière ; de celles par lesquelles s'éprouvent le prodige naturel et le juste honneur d'être vivant.

 

C'est un début d'après-midi comme les autres, dans un décor qu'on devine immuable : un quartier pavillonnaire de Los Angeles où ça doit être un peu tous les jours dimanche, une mosaïque d'habitations et de pelouses qui blanchissent sous le soleil californien. "Entrez, les gars, soyez les bienvenus." Le feutre mou, les habits couleur anthracite, la silhouette courte et élancée, le phrasé légèrement traînant : un instant, on a la troublante impression qu'Humphrey Bogart nous accueille en sa demeure. Mais non, c'est bien Leonard Cohen qui nous tend la main sur le seuil de sa modeste image-cohenhome1maison de Tremaine Avenue.

Nous n'en sommes qu'aux présentations, et pourtant le Canadien dissipe déjà en nous toute envie de l'élever au rang de légende vivante. Après tout, ses chansons et ses écrits nous l'avaient déjà signifié : Leonard Cohen ne serait pas l'idole surnuméraire d'une époque soumise à toutes les dévotions et à tous les aveuglements. Depuis plus de quarante ans, il serait plutôt un genre de classique instantané et infroissable, imperméable aux mouvements de balancier des modes et aux vérités passantes de son temps : un homme de toujours et de tous les jours.

A 67 ans [77 en 2011], Leonard Cohen est donc de retour. Mais s'est-il jamais absenté ? Après six années passées pour l'essentiel au sein de la communauté zen de Mount Baldy, il est simplement redescendu pour de bon à Los Angeles et en a profité pour tailler dix purs joyaux, rassemblés dans un écrin sobrement intitulé Ten New Songs. "Là-haut, l'une de mes principales activités consistait à préparer le repas pour mon vieux maître Rôshi", explique-t-il avant d'enchaîner sur une boutade qui pourrait tout aussi bien être une parabole : "Un jour, j'en ai eu assez de faire la vaisselle." C'est sans doute pourquoi Leonard Cohen, jamais à court de paradoxes, s'empressera quelques instants après de nous concocter un plantureux déjeuner puis, une fois cette bonne chère consommée, de nettoyer avec grand soin nos assiettes et nos couverts. Le maître des lieux accueille ses visiteurs comme s'ils venaient de traverser le Far-West et de descendre tout poussiéreux de leurs chevaux fourbus. Pastrami, dinde froide, salade grecque et pâté s'étalent bientôt sur la petite table dressée comme un autel contre l'un des murs de la cuisine. Les gestes sont pesés, le image-cohenhome2verbe se fait économe. Ces menues tâches s'accomplissent comme un rituel nécessaire et indiscutable. Leur douce solennité rappelle cette hospitalité chaleureuse et teintée de gravité dont nous avons eu le privilège de goûter les faveurs sous d'autres latitudes – en Italie, au Maroc, à Cuba.

Le silence est à peine entamé par le bruit ténu des mastications et le ruissellement du vin qui colore les verres, puis par le grésillement des cigarettes qu'on s'échange comme dans un poste de garde. Le cognac au ginseng macéré achève de laver les corps et de décaper les esprits. "Si vous voulez vous reposer, camarades, il y a un lit à votre disposition dans la chambre d'à côté." Nous méditons un instant sur la beauté ultime d'un article qui s'intitulerait Un repas, une cuite et une sieste chez Leonard Cohen. Dans un dernier sursaut de conscience professionnelle, nous choisissons pourtant l'autre option qui nous est proposée : visiter l'antre du poète.

Derrière la maison, au-dessus du garage, il existe une pièce carrée sobrement aménagée en studio d'enregistrement. C'est ici que nous converserons, deux heures durant, loin d'une ville soudainement reléguée à l'arrière-plan, repoussée derrière l'horizon avec ses agitations compulsives, son gigantesque ennui, et toutes ces choses dont les hommes ont coutume de se plaindre sans pouvoir s'en passer. "J'ai fait construire cette pièce il y a deux ans, à mon retour de Mount Baldy. Je n'avais jamais eu d'endroit comme celui-ci auparavant. Toutes les chansons de Ten New Songs ont pu y voir le jour sans que j'aie à quitter mon domicile. En image-cohenhome3règle générale, je me levais vers 3 heures du matin : un moment idéal pour enregistrer ma voix, puisque les oiseaux ne chantent pas encore et que le trafic est alors nul dans le voisinage. Sharon Robinson, qui a coécrit, produit les musiques et chanté sur tous les titres, et Leanne Ungar, qui a supervisé l'enregistrement, me rejoignaient vers midi et nous poursuivions le travail ensemble, parfois jusqu'au milieu de la nuit. Sharon avait déjà composé pour moi Everybody Knows et Waiting for the Miracle, mais elle est aussi et avant tout une amie très proche – je suis le parrain de son fils. Nous n'avions aucun objectif particulier en tête, aucune échéance à respecter. Je n'ai jamais enregistré un album dans des conditions aussi sereines, et au bout du compte cela s'entend. Beaucoup de gens me demandent comment j'arrive encore à vivre et à travailler dans un endroit aussi infernal que Los Angeles. Mais de cette ville, les seules choses que je connaisse véritablement sont cette rue, cette maison, cette pièce et ce genre d'atmosphère."

Leonard Cohen n'a jamais été un théoricien ni un spéculateur :
c'est un esprit pratique qui se révèle avant tout à l'épreuve
des faits et qui vit dans la vérité fluctuante de l'action.

 

 

 

Le Los Angeles de Leonard Cohen ne se limite donc pour l'essentiel qu'à une poignée d'objets familiers : un synthétiseur, un ordinateur discret, un micro et quelques meubles – un bureau, un fauteuil, un canapé, une table basse – qui, à eux seuls, pourraient résumer une vie d'écriture. Accueillant et sans luxe superflu, l'endroit évoque moins la cellule spartiate d'un prisonnier volontaire que la garçonnière d'un séducteur un peu particulier – un coureur de chansons, si l'on veut. D'autres lieux et d'autres époques nous reviennent alors en mémoire. On songe à la chambre chaulée de l'île d'Hydra qui, au mitan des années 60, fut la matrice de l'album Songs From a Room. Mais aussi à cet appartement à moitié dégarni de Montréal où, à la fin des années 70, un Leonard Cohen au creux de la image-cohenhome4vague aura notamment fomenté le formidable Recent Songs. Ou encore à cette casemate du Mount Baldy où le Canadien n'aura jamais vraiment cessé de griffonner sur ses carnets et de pianoter sur son clavier.

L'épopée cohénienne, faite de conquêtes, d'errances et de replis, s'est construite en grande partie dans des repaires de ce genre. Pour mieux étreindre ses désirs, le poète aura souvent donné l'impression de se réfugier dans la solitude et la nudité. Cliché romantique ? Peut-être. Le dépouillement ordonné de son home-studio actuel semble en tout cas recouvrir une tout autre réalité. Par le passé, il aurait été une façon plus ou moins consciente de contrebalancer ou de conjurer le désordre intérieur de son propriétaire ; aujourd'hui, il témoigne surtout de l'équilibre nouveau auquel ce dernier semble avoir accédé. "Il y a deux ans, j'ai eu le sentiment d'ouvrir le troisième chapitre de mon existence. Et même si je sais que cette histoire se terminera mal, je suis conscient de traverser depuis lors une période faste et tranquillement heureuse. La vie est d'une grande bonté avec moi. Mes enfants sont en bonne santé, mes amis connaissent la stabilité, mon travail marche bien – j'ai à peu près deux cent cinquante textes en réserve – et ce nouvel album est comme un don du ciel. Mon long séjour à Mount Baldy m'a certainement aidé à réaliser quelque chose de plus clair et d'apaisé. Mais l'âge doit aussi y être pour beaucoup. J'ai appris récemment que les neurones responsables de toutes nos angoisses se détruisent en vieillissant – le problème étant que les autres neurones meurent aussi… J'en déduis que cette quiétude nouvelle est le fruit d'une évolution logique, même si elle ne bouleverse en rien ma nature profonde ni mes appétits. Personne ne pourra jamais contrôler son cœur  : c'est lui – et lui seul – qui fait tourner le chiche-kebab… Disons simplement image-cohenhome5qu'avec un peu de chance, on peut se poser et prendre un peu de distance. Cela n'est pas forcément la marque d'une grande sagesse : si ma retraite spirituelle sur le Mount Baldy m'a appris une chose, c'est bien que je ne suis en aucun cas un être spirituel."

Simples et dignes tant par le fond que par le tour, ces paroles souvent cerclées de doute, furtives dans leurs certitudes, s'abstiennent d'édicter la moindre leçon de vie aux petits jeunes que nous sommes. Elles soulignent aussi le raffinement d'un homme qui, bien que parvenu au faîte de son art avec Ten New Songs, se garde d'en tirer des conclusions catégoriques comme de s'enfermer dans un quelconque corps de doctrine. Leonard Cohen n'a jamais été un théoricien ni un grand spéculateur : c'est un esprit pratique qui se révèle avant tout à l'épreuve des faits et qui vit dans la vérité toujours fluctuante de l'action. C'est pourquoi, aujourd'hui comme hier, il n'y a jamais eu de sentiment de victoire ni de triomphalisme arrêté chez le guerrier Leonard Cohen – pour cela, il aurait fallu qu'à un moment ou à un autre, cet homme toujours en chemin se sente arrivé. Mais il y a bien mieux : l'insolente indépendance d'un poète qui, de livre en livre, d'album en album, de découverte en découverte, a su varier les positions et réinventer tous les délices d'une liberté en marche.

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par RR

.(août 2001)

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article publié dans le n° 40.
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