Dis, quand reviendras-tu ?


"Le compromis n'est pas possible" (2/2)

Nous achevons notre conversation avec JEAN BART, exilé volontaire de la chanson depuis dix ans. Où il est question de projets futurs, de la nécessité des pulsions comme de la pensée, des beautés aiguës du Delta Blues et de la juste parole d'Erri de Luca... Et de ce qui, sans doute, unit tout cela : un goût certain pour une certaine liberté de respiration.



Dans nos échanges qui ont précédé cet entretien, vous avez évoqué un "projet musical" avec une "nouvelle orientation" : était-ce une allusion à un possible retour au disque ?

Jean Bart : Non, je parlais en fait d'un projet que j'ai créé et qui a eu lieu en 2008. Il s'agissait d'un concert, qui a été filmé mais que je n'ai pas monté. Je mélangeais des textes d'auteurs, projetés contre un mur ou lus par une comédienne, des bruitages travaillés en live avec un petit ordinateur, un guitariste de jazz, un percussionniste et moi-même à la guitare classique. J'aimais ce projet, même si je l'ai trouvé à moitié abouti. Et puis, tout de suite, des gens sont revenus à la charge en me disant "Et vos chansons, et vos chansons ?" ou encore "C'est bien, c'est beau, mais le grand public ne comprendra pas"... Là, j'ai tiré le frein à main : ça recommençait, je me retrouvais dans la même position que dix ans plus tôt, j'ai dit "bye bye". Ce projet scénique a été repris par d'autres musiciens – des faussaires... image-bart9Reste que cette expérience m'a bien plu, ces jeux avec les mots, les lettres, les bruitages. Mais attention, toujours en ayant Baudrillard à l'intérieur, en faisant en sorte que ça ne soit pas n'importe quoi, que chaque geste ait un sens. Ou alors avec un tel non-sens que ce soit une forme de retour à l'enfance – c'est pour ça que j'aime tant certains tableaux de Picasso, où on sent qu'il a tout désappris... Finalement, je suis toujours dans les mêmes démarches, je n'ai pas tellement changé... A côté de ça, il y a donc ce projet discographique avec un producteur. Je dois composer des plages sonores avec des mots – je ne parle pas de "chansons". J'écris des phrases, qui se répètent, qui prennent sens ou pas. Je suis en étude là-dessus. Mais ça prend un temps, c'est d'une longueur... C'est difficile de se libérer de soi-même, c'est une catastrophe. Le producteur m'a fixé une deadline à la fin de cette année, en me disant : "Vous connaissant, vous pouvez passer encore dix ans là-dessus"...

Envisagez-vous un possible partenariat avec un parolier ou quelques instrumentistes, comme vous avez pu le faire par le passé ?

Il y a cette longue collaboration avec Yves Sarda, qui était mon co-parolier et co-dramaturge –  je lui prends des phrases de-ci, de-là, j'en fais ce que je veux... Il y a aussi un percussionniste, que je vois de temps à autre. Mais je ne ressens pas davantage la nécessité d'un échange pour l'instant. Ces quêtes-là, de toute façon, c'est seul qu'on les fait, on ne peut pas tellement demander aux autres de s'y impliquer. On est dans son atelier avec sa toile, ou dans une pièce avec une guitare, un micro et un ordinateur, et puis voilà : on travaille. Je n'ai pas besoin d'un arrangeur. Si j'ai besoin d'un violoncelliste, j'en appellerai un, mais ce sera un mercenaire : il viendra, il jouera et il sera payé par le producteur. Je n'ai pas envie de plus. En revanche, je ressens la nécessité de me rendre à des concerts, de voir les gens dans le mouvement musical, quand ils jouent sur scène. Qu'ils soient "amateurs" ou "professionnels", comme on dit, quel que soit le niveau, j'aime beaucoup ça...

"J'écoute énormément Big Joe Williams,
Robert Johnson, le Delta blues... Des musiciens
qui arrivent à faire tourner la musique
."

 

 

 

Je suis dans une phase où je n'ai pas envie de "mentaliser" la musique : je passe tout par la pulsion. C'est pour ça que ça me prend autant de temps : ça peut surgir à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit... C'est aussi ce que je reproche au peu que j'écoute : on sent qu'il n'y a rien de pulsionnel, que c'est tout fabriqué. Certains fabriquent très bien, ce n'est pas le problème, mais on ne ressent pas ce qu'on trouvera chez Tom Waits, chez image-bart10Wolfgang Muthspiel [guitariste de jazz autrichien, qui a notamment travaillé avec Paul Motian, Brian Blade ou Ralph Towner], ou chez Thelonious Monk, ou chez Charlie Parker. Chez ceux-là, on sent que c'est là, que c'est arrivé. Quand on travaille sur ça, on ne peut pas demander aux autres d'être là... En ce moment, je bosse avec un dobro, j'utilise beaucoup les open tunings. J'écoute énormément Big Joe Williams, Robert Johnson, le Delta blues, je trouve ça magnifique. Sur le plan technique, un guitariste classique trouvera évidemment que c'est tout sauf complexe. Mais ces musiciens-là arrivent tellement à faire tourner la musique... J'écoute ça tout autant que je peux écouter des pièces classiques – même si j'écoute plutôt moins de classique en ce moment. Big Joe Williams, c'est fabuleux. Chez lui aussi, c'est là, c'est une évidence... En tout cas, quand on travaille sur cette dimension-là, qui est très intime, très intérieure, on ne peut pas trop demander aux autres d'être là tout le temps. Il faut être logique.

Pour autant, vous n'avez jamais eu peur de penser la musique et la chanson. Votre éducation d'amateur de cinéma y a sans doute contribué : il y a de nombreux penseurs dans le cinéma et la critique de cinéma, ce qu'on ne retrouve pas forcément dans la chanson ou la critique de la chanson.

Il faut penser, bien sûr. Il ne faut pas avoir peur des miroirs, et chaque chose qu'on fait est un miroir. Mais penser n'enlève pas l'option de la pulsion ni de l'émotion. La pensée, en général, vient après. Dans la musique contemporaine qu'on qualifiera d'extrême, par exemple, avec des oeuvres presque inaudibles, on sent que les compositeurs partent sur des bases purement théoriques – sur des postulats du type "Je vais travailler en si mineur, en dodécaphonique, en quintes, en quartes"... C'est une musique qui ne m'intéresse pas, parce qu'elle n'est que pensée, que réfléchie. Mais ça ne signifie pas qu'il faut avoir peur de penser, bien sûr. Quand je vois un film, même une bêtise, je vais y penser après, je vais trouver une scène qui va m'arrêter et me faire réfléchir... Et c'est heureux, c'est image-bart12magnifique : penser est aussi une preuve qu'on est vivant. C'est peut-être pour ça que je suis parti de la chanson : je trouvais que c'était un monde qui manquait terriblement de pensée. Il y avait beaucoup trop de représentation, trop de "moi je". Moi je veux faire des concerts, moi je veux beaucoup de public... Et puis il y avait des stéréotypes tellement vulgaires, si peu intéressants... Mais en même temps que cette exigence de pensée, il faut savoir redevenir un enfant, retrouver la nature, le simple geste de faire. Parfois, je dis aussi que jouer de la guitare, ce n'est pas seulement produire des sons : c'est aussi être dans un rapport physique avec l'instrument. J'ai expliqué ça un jour à quelqu'un en lui montrant des images d'un excellent musicien et guitariste, Misja Fitzgerald Michel, qui a notamment repris et harmonisé des chansons de Nick Drake. Au départ, je lui ai fait écouter, et puis au bout d'un moment, j'ai enlevé le son et j'ai dit "Regardez simplement les images, et vous allez me dire s'il y a de la musique ou pas". J'ai aimé cette expérience : rien que dans le rapport corporel à l'instrument et dans le mouvement, il y avait de la musique. On retrouve cela chez d'autres guitaristes comme Wolfgang Muthspiel, donc, qui est plus technique, ou encore Bill Frisell. Après, aux Etats-Unis, il y a des tas de guitaristes qui font partie de cette école, qu’on connaît très mal ici et qui arrivent à créer des atmosphères musicales absolument magnifiques... Il ne resterait plus qu'à mettre des mots là-dessus.

A l'époque où vous avez sorti vos albums, on a peu parlé de votre relation à la guitare, qui n'est pourtant pas une histoire anodine.

Non, mais comment dire... C'est une histoire d'amour, tout simplement. J'ai une relation très particulière à la guitare. Quand j'étais jeune, j'ai eu le crayon et la gomme. Plus tard, j'ai eu la guitare, et plus tard encore, j'ai eu les yeux pour le cinéma. Mais au début, j'étais plutôt dans la peinture. Je ne faisais de la musique que parce que je ne pouvais pas m'empêcher de jouer deux heures par jour...  La guitare, en fin de compte, m'a sauvé la vie plusieurs fois. Heureusement, d'ailleurs, sinon ce serait horrible, ce serait terrifiant. C'est comme la caméra. Mais maintenant, comme le disait Krzysztof Kieslowski, je trouve que c'est fatigant de tourner ! Je l'ai tout à fait compris quand il a déclaré ça... En revanche, j'adore monter. N'importe quoi, même une daube ou un film de famille : je vois toujours des trucs, des choix à faire.

Le montage, c'est comme un fil rouge dans votre parcours, depuis la musique jusqu'à l'image en passant par la mise en scène.

Oui, c'est mon travail... [Passant à autre chose, ou peut-être pas] Je ne sais pas où en sont les autres. Je veux dire : les autres chanteurs. Où est Dominique A, où est Miossec, où sont les chanteurs de l'époque... Je sais pour Philippe Katerine, parce qu'on en parle beaucoup. C'était quelqu'un avec qui j'avais un très bon contact. Je crois qu'il a un peu tourné sa veste et qu'il fait maintenant dans la dérision. Ça va le sauver, sûrement. Mais il avait quelque chose de vrai, en fait, dès le départ... Bon, après, le reste n'est pas important. L'important, c'est que j'arrive à finir ma recherche. Peut-être qu'elle arrivera en France sur un CD. Il y a peu de chances que je retourne vers la scène. Mais vers le disque, oui.

image-bart14Vous évoquiez votre retrait du monde, qui ne semble pas pour autant impliquer chez vous une absence de regard sur le monde. Cette position d'observateur qui aurait pris congé du monde me fait penser à celle d'un grand écrivain italien, Erri de Luca.

Ah, vous avez tapé dans le mille, là... Quand cet homme parle, quand il raconte sa vie, quand il donne une opinion sur un choix politique ou sur un mouvement, je trouve qu’il a tellement raison, qu’il est tellement dans la justesse, et avec une telle modestie… Autant je me sens maintenant éloigné de Jean-Luc Godard, parce qu’il m’énerve, qu’il s’est sclérosé et ne s’est pas ouvert, autant je me sens proche d'Erri de Luca. Je vais dire une bêtise, mais c'est ce genre de personne qui devrait diriger le monde... J’ai une grande admiration, simple et vitale, pour les respirations de ce monsieur. Parfois, je replonge dans René Char et… ouf, c'est cette même impression qui me vient dans la lecture. On sent l’haleine, on sent le souffle, et j’aime ça. Entendre ces respirations, oui, c'est tout ce qui m'importe aujourd'hui.

Richard ROBERT

Crédits photos : Jean Bart (1), inconnu (2), Damien Lachas (3 - Misja Fitzgerald Michel) et Erri de Luca (4).

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(juin 2011)

Page 1 / 1


Partager
 
article publié dans le n° 21.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO