Dis, quand reviendras-tu ?


"Le compromis n'est pas possible" (1/2)

Dans un temps où tout invite au rabaissement des exigences et à l’abdication du goût, JEAN BART était peut-être destiné à se retrouver en rupture de ban. Chanteur en mouvement imprégné de cinéma, auteur d’une poignée d’albums réalisés dans une belle indépendance, le Suisse s’est retiré du jeu il y a dix ans. Après avoir embrassé un temps le métier de metteur en scène de théâtre, il revient aujourd'hui sur sa position d’homme un peu éloigné de tout, mais qui n'a pas renoncé aux vertiges et aux recherches qu'ouvre la fréquentation de l'art et de la beauté.

 

Dans cette expérience de la mise en scène de théâtre, avez-vous eu le sentiment de prolonger et d'aboutir la démarche esthétique que vous aviez entamée en tant que musicien ? Quand vous écriviez des chansons, vous aviez toujours cette envie de ne pas vous limiter à la chanson, d'ouvrir et d'élargir autant que possible cette forme à priori restreinte.

C'est très juste, oui. Dernièrement, on m'a parlé de Gainsbourg – on m'en parle souvent, je ne sais pas pourquoi. Gainsbourg et le cinéma. Ses films n'étaient pas bons, parce qu'il arrivait à s'exprimer sur 3'10", 3'20", 3'50", sur des coups de génie. Mais ça, ça ne fonctionne pas au cinéma où, comme dit Rivette, il faut "fabriquer du temps". Gainsbourg n'arrivait pas à se projeter dans cette dimension-là, et je pense qu'il le savait lui-même... Quand j'ai fait du théâtre, je crois que j'ai pu enfin sortir des limites et, en effet, image-bart5fabriquer du temps et des choses qui dépassaient ce format de 3'10". J'ai vu des pays et croisé des gens que je ne voyais pas en composant des chansons – je dis bien "des chansons", et pas "de la musique". Mais ça, aussi, c'est fini maintenant.

La musique, précisément, ne se limite pas à la chanson. N'avez-vous jamais été tenté de vous aventurer dans d'autres formes de composition ?

Ce que je peux dire, c'est que lorsqu'on me demandait quelle musique j'écoutais, je citais rarement des chanteurs. Je donnais plutôt des noms de compositeurs. Arvo Pärt, Henryk Górecki, Steve Reich... Après, il y a le jazz, le free, et là c'est illimité : ces musiciens-là traversent aussi des paysages et prennent des trains que les fabricants de chansons ne prennent pas. Mais c'est un domaine qui n'a rien à voir avec la chanson. Le problème de la chanson, c'est qu'on y trouve beaucoup de faussaires. C'est dommage, mais c'est comme ça. Si je veux prendre un exemple concret : Benjamin Biolay, à mes yeux, est un faussaire. Il sait très bien copier les tableaux des autres. C'est un très bon faussaire, hein, tant mieux pour lui. Mais il ne croisera pas certaines personnes, certains paysages. C'est pour ça qu'à l'époque, les chanteurs image-jbart4m'ennuyaient terriblement... J'aimais beaucoup Jean-François Coen... Après, il faut peut-être partir chez les Américains. C'est clair que, si on parle de Tom Waits, c'est autre chose. C'est un homme qui traverse d'autres horizons, qui vient du jazz, qui s'est allié avec des musiciens exceptionnels. Et peut-être que ça marche parce que c'est américain. En art et en production, les Américains sont beaucoup plus avancés que nous, ils ont beaucoup moins peur. En Europe, il y a trop de peur. Il ne pourrait pas y avoir un Tom Waits en Europe.

Est-ce que vous n'avez pas la sensation qu'avec vos albums, vous avez réussi à "fabriquer du temps" ? Je pense par exemple à un album comme Il le faut...

Ah ! oui, bien entendu... Je l'aimais, Il le faut, je l'ai porté et je pense qu'il a été apprécié. Mais il est mort d'avoir été très mal amené aux gens. Les producteurs et les distributeurs l'ont amené au compte-gouttes, en ayant peur. Aux Etats-Unis, je pense qu'un label plus courageux aurait poussé le disque, l'aurait mis bien en avant. Il le faut aurait pu marquer un tournant dans mon parcours de Jean Bart. C'était un disque très jeune dans sa genèse, mais si j'avais trouvé un producteur qui me pousse à continuer là-dessus, à aller de l'avant, la suite aurait pu être très image-jbart5différente. Ça n'a pas été le cas.

Comment réagissez-vous aux témoignages des gens qui vous disent l'empreinte que vos disques ont laissée en eux ?

C'est comme si on me parlait d'une autre vie. Je suis touché, parce que ce sont souvent des témoignages très émotionnels, très affectifs. Il y a aussi beaucoup d'incompréhension. Parfois, je reçois une lettre, et elle se termine presque toujours par cette question : "Mais que faîtes-vous, pourquoi vous ne revenez pas ?" Alors je me dis que cette musique était peut-être une chose dont on avait besoin ; ceux qui étaient chargés de la transporter ne l'ont pas fait, dommage...

"Actuellement, j'essaie d'apprendre à faire
revivre les notes à l'intérieur de moi. C'est
une longue, longue, longue démarche
."

 

 

 

De temps en temps, la nuit, je vois Thelonious Monk qui joue, je retombe sur Charlie Parker, des guitaristes ou des musiciens de jazz qui sont magnifiques. Ou j'entends un Tom Waits, ou une chanson qui me plaît. Mais si vous me parlez de chanson française... Il ne faut même pas m'en parler. Dans ce qu'on nous propose, il n'y a rien. J'ai fait quelques incursions, ça fait peur. image-jbart3Je comprends pourquoi Benjamin Biolay passe pour un génie... Si, j'ai bien aimé les reprises de Manset par Bashung, sur son dernier album. C'est bien tout.

Bertrand Belin ?

Je n'ai pas écouté. On m'en a déjà parlé, alors je note son nom, je vais écouter. Ceci dit, mon constat n'enlève rien au fait qu'il doit y avoir des faiseurs de chansons absolument magnifiques, mais qui doivent très mal vivre et ne pas être pris par les majors. Je suis sûr qu'il y en a plein. L'air du temps, de toute façon, fabrique ça. Sans doute même plus qu'avant. Parce que plus on va dans l'absolu de la stupidité et de l'horreur, plus il y a des gens qui réagissent. Mais ceux-là, bien entendu, on ne va pas les mettre en avant. Ça ferait un effet miroir terrible... Mais vous savez, tout ça, au fond, ce n'est pas important. C'est ce que j'ai remarqué avec le temps. Alors oui, il faut vivre, manger, payer le loyer. C'est vrai que c'est très douloureux, financièrement, de survivre. Mais on s'y fait. Et peut-être que les choses vont changer, qui sait...

Qu'est-ce qui est important, aujourd'hui, à vos yeux ?

C'est marrant que vous me posiez cette question : on me l'a posée il y a deux jours. Quelqu'un m'a parlé pendant une heure de politique, de ce qui se passait en Italie, de Berlusconi... Au bout d'une heure, je l'ai regardé et je lui ai dit : "Mais de toute façon, c'est trop tard. Vous avez trente ans de retard. C'était dans les années 80 qu'il fallait écouter ce qu'on disait sur Berlusconi qui arrivait, et la loge P2, et le fascisme, et l'extrême-droite..." Et puis j'ai fini par lui dire que, dans le fond, je m'en foutais. Tant que je peux encore écouter quelques notes de musique, tant qu'il y aura de l'art avec un fond qui me touche, le reste, très franchement... Je me suis un peu retiré de tout ça, je image-jbart6me suis retiré du monde. Mais ce n'est pas grave non plus. Tout ça, c'est toujours très intime. C'est mon chemin. C'est ma caméra, ma prise de vue, ma prise de son. C'est mon film. Peut-être que quelqu'un le verra et se sentira synchrone avec lui. Et une autre personne s'en trouvera plus loin, aura une autre façon de filmer... Les grandes opinions, pfff... La politique ne m'intéresse absolument plus. Je trouve que, de toute façon, c'est trop tard. Il se passera ce qu'il se passera. La pendule, comme je l'appelle... Mais votre question était : ce qui est important, pour moi, actuellement... Oui, je sais : j'ai trois élèves guitaristes. Je leur ai dit : "Apprenez à écouter la note, au lieu d'essayer d'apprendre des suites de notes. Apprenez déjà à vivre une note de musique, à la ressentir, à la prendre en vous, qu'elle vous habite. Une note, et vous aurez déjà fait un pas vers la musique." Après, il faut apprendre aussi que tout est musique, que les sons de la rue en sont. Voilà : ça, ça m'intéresse. Le reste, pas du tout...

L'enseignement, la transmission : voilà donc des choses importantes.

Oui, mais je crois que les artistes sont là pour ça. Ceux qui produisent de l'art – et je dis bien de l'art, pas de la culture – sont là pour transmettre.

Donner des cours, c'est votre activité, actuellement ?

J'en donne quelques-uns, oui... J'ai un producteur, aussi, je dis toujours que c'est mon Théo. Il me suit, pour que je recompose, pour qu'on fasse un disque. Actuellement, je suis plutôt dans la recherche musicale, dans le son. J'essaie d'apprendre à faire revivre les notes à l'intérieur de moi. Et ça, croyez-moi, c'est une longue, longue, longue démarche.

Richard ROBERT

Suite et fin de cet entretien dans le n°21 de L'Oreille Absolue.

 

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.(juin 2011)

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article publié dans le n° 20.
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