Dis, quand reviendras-tu ?


"Le compromis n'est pas possible" (1/2)

Dans un temps où tout invite au rabaissement des exigences et à l’abdication du goût, JEAN BART était peut-être destiné à se retrouver en rupture de ban. Chanteur en mouvement imprégné de cinéma, auteur d’une poignée d’albums réalisés dans une belle indépendance, le Suisse s’est retiré du jeu il y a dix ans. Après avoir embrassé un temps le métier de metteur en scène de théâtre, il revient aujourd'hui sur sa position d’homme un peu éloigné de tout, mais qui n'a pas renoncé aux vertiges et aux recherches qu'ouvre la fréquentation de l'art et de la beauté.

 

 

 

Jean Bart : Il y a un peu plus de dix ans, j'ai arrêté la musique. J'étais épuisé d'avoir affaire à l'économie du disque...

Je ne pensais pas que vous présenteriez les choses de cette façon. Il me semblait que la musique était restée très présente dans votre vie, ne serait-ce que dans les pièces de théâtre que vous avez mises en scène dans les années 2000 – et même si ce n'est pas forcément votre musique qu'on y entendait.

C'est vrai. On va dire que j'ai arrêté Jean Bart, ce qui est très différent. La musique, elle, était et est toujours là. J'ai arrêté de représenter Jean Bart, avec tout ce que ça comportait, tout ce que ça provoquait chez moi comme dichotomie par rapport à ce que je suis réellement et par image-jbart1rapport au travail artistique. Oui, voilà : je suis sorti du monde de la représentation.

Cette décision est donc venue d'une frustration, et peut-être d'un ras-le-bol, par rapport à l'industrie et au marché de la musique.

D'une incompréhension et d'une grande lassitude, oui, par rapport à tout ce qui reliait l'économie et la chanson, l'argent et la chanson – et la chanson génère beaucoup d'argent, en l'occurrence, je ne pensais pas que c'était à ce point... Comment vous exprimer ça justement, avec le moins de mots possible ?... Disons que ce sont deux choses qui, je crois, ne vont toujours pas ensemble. C'est quand même une règle qui va rester, et qui sauvera toute forme d'art : le compromis n'est pas possible. A un moment donné, celui qui est dans une démarche réellement artistique – c'est-à-dire dans une quête, un travail sur soi, quel que soit le support – va être confronté à ce décalage produit par l'économie, par cette brutalité qu'est l'économie. Cette brutalité qui, dans l'instant présent, vous plante en terre d'un coup de massue en vous disant : "Il ne faut plus bouger". Celui qui est dans une forme de recherche ne pourra pas suivre ni comprendre ce discours d'économiste... Il est bien entendu que je parle là d'une manière extrême. Mais la question est : ne faut-il pas, surtout maintenant, être extrême avec ça ? Quand on voit l'évolution du monde, de la société, des mentalités, de la place que prend la "culture" par rapport à l'art, de la place aussi que prend la droite par rapport à la image-jbart2gauche... L'artiste n'est-il pas là, justement, pour être à côté de tout ça ? Bon, c'est une position qui est très personnelle. Très intime, aussi. Mais je reste convaincu qu'on ne peut pas faire de compromis, et qu'à un moment donné on se retrouve donc en rupture. C'est une souffrance, mais il faut l'accepter.

Même dans la forme d'indépendance et le fonctionnement qui étaient les vôtres dans les années 90, et qui étaient plutôt rares dans le paysage de la chanson d'alors, ce n'était pas tenable ?

Non, ce n'était pas tenable parce qu'il y avait déjà le reflet de ce que le monde est devenu : quelque chose qui voudrait tendre vers un absolu, mais qui ne s'en donne pas du tout les moyens et qui tend en réalité vers le néant. C'était assez étrange à vivre. J'ai souvent rappelé la petite phrase que les producteurs me répétaient lorsqu'ils me rencontraient : "On veut vous signer, parce qu'on aime ce que vous faîtes. Mais on aimerait que vous fassiez autre chose pour que ça marche..." J'étais en permanence confronté à ce paradoxe. Alors je répondais : "Non, vous me signez pour ce que je suis, et après ça marche ou ça marche pas...". Et puis ces formules, "ça marche", "ça fonctionne", "ça se vend"... Ce sont des mots que je trouve vulgaires avec des artistes. Mais peut-être que je n'ai pas croisé les producteurs qu'il fallait. Un producteur, normalement, c'est une personne assez digne et respectable. C'est quelqu'un qui met de l'argent sur un projet, une envie, une démarche, qui accompagne un artiste dans son mouvement, en prenant des risques. Il n'y a plus de producteurs dans le vrai sens de ce terme. Maintenant, on a affaire à un grand tout : des gens qui sont à la fois producteurs, éditeurs, distributeurs... Du coup, on en arrive à des discours comme : "Bonjour monsieur, nous sommes le monde de la réalité de l'économie musicale, ceux qui vont transporter votre travail vers les autres. On aime beaucoup ce que vous êtes et ce que vous faîtes, mais vous allez nous faire autre chose. Parce que les autres ne vont pas l'accepter et que nous voulons gagner de l'argent." Il y a bien sûr des exceptions dans la production musicale, mais ce n'est pas dans la chanson qu'on les trouvera. La chanson, je l'appelle parfois "l'art fasciste" – c'est mon côté berlinois qui parle... Oui, c'est du fascisme, quelque part. Mais bon, bref, on ne va pas aller dans les extrêmes non plus. Le fait est que je me suis retiré du jeu, en tout cas.

"Qu'on soit peintre, réalisateur ou musicien,
c'est un métier indispensable - et aujourd'hui
complètement inutile - que celui de chercheur
."

 

 

 

Ce retrait du jeu a-t-il aussi cassé en vous le ressort créatif ? Vous auriez pu continuer à produire avec vos moyens, même s'ils sont probablement limités.

Déjà, je n'ai jamais eu de grands ni de gros moyens. Je travaillais en indépendant, même lorsque c'était avec des maisons de disques – elles me livraient des sommes d'argent très faibles par rapport à ce que consommaient les autres. J'enregistrais tout moi-même, mais j'aurais bien volontiers fait le pas vers un studio. J'aurais aimé travailler avec quelque producteur artistique, mais ça ne s'est pas fait... En fait, j'ai continué, mais vraiment en solo pour le coup... Je ne regarde jamais la télévision, parce que je trouve qu'il n'y a rien de plus avilissant. Mais il y a cette chaîne qui s'appelle Mezzo, et qui retransmet du jazz. Un jour, j'ai vu un grand saxophoniste de free, dont j'oublie le nom, qui était revenu à la image-bart3musique après vingt ans d'arrêt. Et à la question qu'on lui posait à ce sujet, il a répondu : "Non, la musique était toujours là, c'était des ruisseaux, des rivières qui étaient au fond de moi, et qui rejaillissent maintenant. Il se peut que je ne fasse à nouveau plus rien pendant dix ans, mais la musique sera toujours là, au fond de moi". Voilà, c'est exactement ça.

Y a-t-il eu aussi une frustration par rapport à la forme de la chanson ? Avez-vous eu le sentiment d'en avoir fait le tour ?

D'abord, je pense que j'ai travaillé trop vite. J'ai enregistré plusieurs albums avec des démarches très distinctes... J'ai travaillé comme un peintre qui ferait des expositions, plus que comme un musicien qui fait des disques. Avec ce système sclérosé que je viens de décrire, un décalage s'est créé. J'arrivais à chaque fois avec des formes différentes, et en face ils n'avaient pas le temps de s'adapter à ces formes, ils ne comprenaient pas vraiment. J'ai pris beaucoup de plaisir à réaliser tout cela, mais au bout d'un moment j'ai eu la sensation d'avoir fait le tour du problème. Il y avait donc cette guerre, tout le temps, avec l'argent. Et aussi, quand même, l'idée que j'arrivais au bout de cet art que je continue de considérer comme mineur – hormis quelques exceptions, quand la chanson ressemble à une forme entière, à une peinture ou à un film... Il se trouve qu'à un moment, la vie m'a mis en face d'une mise en scène à reprendre ; c'était Ashes to Ashes, de Harold Pinter. J'y suis allé en me disant que ce serait plus intéressant, que je pourrais travailler avec l'image, la caméra, des comédiens vivants sur scène. J'ai trouvé que c'était d'une richesse incomparable. Mais, encore une fois, c'est un choix personnel. La musique était toujours là, je faisais quelques notes. J'en fais tout le temps, d'ailleurs. Tous les jours, je joue de la guitare.

Cette guerre contre l'argent, vous ne l'avez pas retrouvée dans votre activité de metteur en scène ?

Si, c'était même pire... J'en suis mort, d'ailleurs, huit ans après. Là, j'ai englouti le peu que j'avais gagné avec la musique. Mais j'y ai pris aussi beaucoup de plaisir. J'ai travaillé avec de beaux artistes, très enrichissants, des gens comme Michael Lonsdale image-bart4ou Emmanuelle Riva. Mais la guerre existait aussi, oui, bien sûr, d'autant que les salles étaient beaucoup plus grandes... Sauf que dans ce domaine-là, il y a l'Etat, les subventions. On travaille avec les rois. Lesquels ne sont pas forcément plus honnêtes que les marchands. On en revient toujours à être confronté à ça, à ce triste sort. Alors voilà, est-ce qu'on se tire une balle dans le ventre, comme Van Gogh ? Est-ce qu'on arrête tout, comme Baudelaire ? Est-ce qu'on se pend, comme Nerval ? Et après, on nous mettra une pathologie médicale pour expliquer tout ça... Je ne crois pas que ces gens-là se sont tués parce qu'ils avaient une pathologie psychiatrique. C'était pour autre chose. La réalité devenait trop difficile... C'est un métier indispensable – et aujourd'hui complètement inutile – que celui de chercheur. Que ce soit un peintre ou un sculpteur dans son atelier, un réalisateur de cinéma ou un vidéaste amateur, que ce soit un chanteur ou un musicien qui va écrire et enregistrer en solitaire... C'est beau, tout cela. Bien entendu, ce n'est pas le TGV : on ne va pas vite dans un truc aseptisé par la climatisation. Notre société veut ça, maintenant. Moi, je préfère aller lentement, et m'arrêter à chaque gare. C'est peut-être un espace-temps différent...

Page suivante

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(juin 2011)

Page 1 / 2


Partager
 
article publié dans le n° 20.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO