Yesterday's Parties


La musique de Robert Wyatt (en restant tranquille elle se maintient un peu)

“Là où les lourds, bon pied bon œil, parviennent à se prendre pour eux-mêmes du matin au soir sept jours sur sept, l’entité ROBERT WYATT, sous le même nom, passe du batteur fou improvisant torse nu, fêtard éméché, au doux chanteur fracassé, au crooner dépressif, au militant marxiste, jazzman poète, rocker progressif, agitateur pop, mélodieux suave, bruitiste furibard, entre autres.”

La chronique de Jacques SERENA

 

 

 

Un double album composite consacré à la musique de Robert Wyatt s’appelle Chaque Fois Différent. Des critiques ont parlé de bifurcations. J’aime mieux y voir des mutations, un jeu d’évolutions, un esprit s’amusant à explorer l’éventail de ses possibilités d’incarnations. J’y vois un être à un moment salement démoli qui, pour voir à se reconstruire, essaie les différents image-wyattyesterday1avatars dans ses cordes.
Là où les lourds, bon pied bon œil, parviennent à se prendre pour eux-mêmes du matin au soir sept jours sur sept, l’entité Robert Wyatt, sous le même nom, passe du batteur fou improvisant torse nu, fêtard éméché, au doux chanteur fracassé, au crooner dépressif, au militant marxiste, jazzman poète, rocker progressif, agitateur pop, mélodieux suave, bruitiste furibard, entre autres.

J’aime l’idée que ce qui a pu le faire passer aussi vite de la folie abstraite de l’époque Soft Machine au rock intimiste, doux et ténébreux de sa période solo, est à mettre au crédit de l’abattement de son corps suite à son fracassement.
Après sa chute du quatrième étage, il dira lui-même qu’il n’avait pas d’autre choix que d’aller de l’avant, d’inventer une autre façon d’avancer en faisant de la musique. Il dira à propos de son album Rock Bottom, qu’il s’agit de bouts de mélodies aqueuses qui lui tournaient dans la tête quand il était couché sur son lit d’hôpital. Une idée qui m’est chère, qui d’ailleurs n’est pas une idée mais une expérience, savoir empirique fruit de longue pratique et opiniâtre observation : quand le corps n’est plus un asile confortable, l’esprit a tendance à s’en émanciper, et apprend image-wyattyesterday2vite à flotter, en partie libéré de son poids. La compensation des belles âmes à la carcasse délabrée, des exemples à la pelle.
Voilà comment j’aime comprendre la métamorphose de l’exubérant farfadet Robert Wyatt en Robert Wyatt génie discret. Une fois tombé de haut, avoir touché le fond, presque parti, puis revenu à lui, il lui restait à tenter de restituer au mieux ce qu’il avait perçu en cours de chute, puis de sa lente remontée. Avec sa voix de crooner blessé. Et sans rien trop expliquer, comment formuler ce qu’on n’est pas sûr de comprendre.

D’autres ont parlé de rêves en technicolor, loin du compte, évidemment, et moi pareil, mais comment faire. Le monde dont parle la musique de Robert Wyatt n’est évidemment pas le monde officiel des adjoints aux maires et assimilés, même si, là ou là, il s’émeut à sa façon contre une guerre ou le cauchemar oppressant du libéralisme, au détour on y rencontre des image-wyattyesterday3filles couronnées pleurant au bord de fontaines, des princesses amnésiques. Et on sait bien, à l’entendre, que ce n’est pas non plus un monde par lui inventé, ce monde trouve d’emblée un écho en nous, on le connaît, on peut en jurer, et là je pense à Albert Einstein affirmant qu’au-delà de ce que perçoivent nos sens ordinaires se cachent des mondes insoupçonnés. Or, ils se cachent finalement plus ou moins bien, ces mondes dont parlait le vieil Albert, et nous, à entendre ce que nous en restitue Robert Wyatt, on se souvient, au point de pouvoir affirmer que ce n’est pas un monde aussi merveilleux qu’il y paraît, qu’il y a à craindre, au fond, en bruit de fond.

Les moyens de Robert Wyatt, pour tenter de nous restituer ses visions au mieux, sont des espèces de tissages, canevas souples, des mélodies émergent, le temps d’un peu rayonner, puis replongent, s’estompent dans le remous, tandis que la voix frêle flotte à la surface, dans un faux jour mélancolique, désolé, pas d’autre mot, cette voix qui inévitablement fait penser, au bout d’un moment, à un fétu dans un cours d’eau, au milieu de tourbillons. Voix que s’amuse à chahuter le jeu de batterie mais que rien fait dévier de son chagrin chronique, si je ne me image-wyattyesterday4retenais pas, je dirais chagrin éternel, heureusement je me retiens.

Alors il essaye de donner des raisons, c’est humain, il avance que pour lui la musique perd toute signification si elle se coupe de ses racines dans la chanson ou dans la danse, que c’était même la raison de ses différends avec ses complices de Soft Machine, qui eux ne juraient que par l’abstraction pure et dure. On sait que Moon In June, dernier morceau soi-disant commun, Wyatt l’a enregistré presque seul avant de se faire virer du groupe qu’il avait créé (comme un Brian Jones et pas mal d’autres). Il dira en avoir gardé un chagrin immense, il dira même que c’est ce qui l’a conduit à son accident (encore Brian Jones). Mais, comme on dit dans les chaumières, toujours à quelque chose malheur est bon. Lui en a tiré une philosophie musicale, une détestation viscérale du jazz-rock sans âme que des surdoués cérébraux ont fait déferler sur les années 1970. Lui, désormais, sera un inconditionnel explorateur de rock doux ténébreux, un chasseur de fluidités infuses, un découvreur de mélodies enfouies, un docteur ès-bonheur des tristes.

Rarement musicien et œuvre ont été aussi intimement liés, chez lui plus gravement que chez d’autres, sa musique l’a fait autant qu’il l'a faite, ses morceaux traversent des zones dépressives, relèvent la tête, sourient, retombent, voient des souvenirs remonter à la surface, avec des réminiscences, citations d’airs populaires, de bouts de manifestes, d’hymnes à l’amour pour l’humanité, à la détresse devant la débâcle des temps, le gâchis capitaliste. Et, soit dit en image-wyattyesterday5passant, j’ai un faible pour les créateurs qui s’autorisent les collages, les citations ludiques, les détournements.

Ecouter un album de Robert Wyatt, c’est un peu comme si on avait avalé au hasard un cachet de notre réserve, de ceux piqués chez des copines en douce, alors on sent de mieux en mieux en soi les conduits, les passages d’air, de liquides, de pensées, alors plus qu’à s’échouer, se laisser là, attendre de sombrer, et, en attendant, suivre les ondoiements, sentir des présences autour, leur index timide sur notre sternum, s’abîmer dans les détails, motifs, reliefs, se fixer sur les rondeurs, courbes dolentes, y voir des cambrures, chevelures, éviter les ombres traîtres, les clartés s’irisant aux ébranlements, s’oublier dans ce qu’on peut, sombrer un peu plus, tandis qu’en nous du pâteux mou se déroule lentement. Les ébranlements, penser que c’est du fait d’avancer le long d’étroits sentiers, les grondements en faire un fredonnement, ça fait avancer plus rondement, tandis qu’on se sent osciller de gauche à droite, si on ouvrait les yeux on verrait que non, mais on reste fermé, parce que là, quand c’en est là, la crique ne va plus tarder, et la plage, les vagues, la mer, mais cette mer-là n’est pas une mer calmée, c’est une onde menaçante, peut-être celle du royaume d’Allemonde, dans le Pelléas et Mélisande de Maeterlinck. Mugissements sourds, plaintes aigres, image-wyattyesterday6sifflements stridents, avis de gros temps, mais sans prévenir, c’est une mer sereine, puis nocturne, avec sirènes, chœur de filles-fleurs aquatiques, s’ébattant dans les vagues. Puis une douce agonie grise, doucement teintée de blanc, tableau de Turner, ou de Whistler. Des tons fiévreux, qui réjouissent en douceur, alors on le sent, la fille est là, son âme sœur, la nôtre, la même, la voilà debout, claire, cheveux flottants, penchée en avant, elle se frotte le genou, et relève la tête, nous regarde, alors, le doux chaos qui flotte, entre elle et nous, même en s’y attendant, on est, mais si tranquillement, irradié, le mot qui vient, irradié, personne dans la vie n’a ce regard, même pas la nuit aux sorties de cinéma, jamais ce courant qui nous traverse, devient nous, puis c’est fini, elle n’est plus là, mais en restant tranquille, toujours fermé, elle se maintient un peu.

Aux dernières nouvelles, Robert Wyatt veut se retirer du monde, du monde tel qu’il est à présent, on le comprend. Il en a parfaitement le droit, ce guide téméraire qui a su parler par des tribus aussi antagonistes que les punks, les hippies, les no-wave. J’ai arrêté la musique, dit-il maintenant, de sa voix la plus triste du monde. Qui me rappelle celle de Samuel Beckett disant un soir à son ami Jerôme Lindon : J’ai arrêté d’écrire. Et Beckett d’ajouter : Ça me manque.

Jacques SERENA

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article publié dans le n° 48.
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