A bâtons rompus


"L'inconfort est mon moteur principal"

Au printemps 2010, SYD MATTERS, au gré de "Balades Sonores" d'un nouveau genre, décidait de se produire dans des lieux atypiques, hors du circuit traditionnel de la musique live. Un an après, alors que le groupe parisien s'apprête à donner deux concerts d'exception à l'Opéra de Rennes puis dans un cloître, son leader Jonathan MORALI détaille les raisons pour lesquelles lui et ses partenaires aiment à varier les expériences, se confronter aux mystères de leur alchimie interne et défier la routine.

 

 

Au printemps 2010, Syd Matters, lors d'une tournée intitulée "Balades sonores", a donné des concerts dans des lieux atypiques (péniches, chapelles, cave à champagne, planétarium, musées, fermes...), sans la logistique technique habituelle. Avez-vous reconduit cette expérience depuis ?

Jonathan Morali : L'idée des Balades Sonores, c'était effectivement d'arriver dans un endroit quel qu'il soit et d'y jouer, même sans scène, même sans sono. Depuis un an, nous n'avons pas eu d'autres concerts organisés selon ces règles et ces contraintes-là. La principale raison à cela, c’est qu’avec la sortie en septembre de Brotherocean [le quatrième album du groupe], nous sommes revenus dans un circuit plus officiel, avec tournée de rigueur dans les salles et les clubs. Mais l'expérience des Balades nous a décomplexés, confortés dans l’idée qu’on aimait l’imprévu et le fait de se sentir un peu à poil dans un endroit, sans confort technique. Ces derniers mois, on a pu le vérifier notamment dans les nombreuses sessions acoustiques qu'on a pu enregistrer pour des sites, et qui sont souvent tournées dans des contextes originaux. On a aussi donné des concerts dans des pays où nous n’étions encore jamais allés, et où pour des raisons financières nous avons dû trouver des formules différentes – trois musiciens au lieu de cinq, par exemple –, en nous produisant dans des lieux plus petits. Là, on a un peu retrouvé l’esprit des Balades : voilà les données, voilà le contexte, image-syd1comment peut-on s’en arranger, quels instruments va-t-on prendre ? Cette réflexion-là, cette nécessité de s'adapter à l’endroit où l’on joue, on l’a vraiment apprise et intégrée l’an passé.

Poussée presque jusqu'à l'absurde, cette idée que la musique peut exister dans les contextes les plus variés aboutit à un renversement de perspective. Est-il vraiment normal de l’enfermer dans des salles de concert ? Sa raison d’être n’est-elle pas de circuler un peu partout, et de s’adapter aux lieux où elle se déploie plutôt que l’inverse ?

C'est l'alternance entre lieux conventionnels et lieux non conventionnels qui crée des envies. Les Balades Sonores, c’est quand même une tournée qui s’est faite à l’arrache... Il y avait cette grande excitation de respecter les endroits où l'on était, et de jouer là où l'on n’est normalement pas censé le faire. Mais à la fin de l'expérience, on a été d’autant plus en demande de retourner dans des salles traditionnelles qui, il faut bien le dire, présentent quelques avantages ! Pouvoir passer d’un contexte à l’autre, ça permet de mieux apprécier le fait de se produire dans des lieux dédiés à la musique. Dans des endroits un peu insolites qui, par essence, sont imprécis dans l’acoustique, tu dois accomplir tout un travail de recherche exigeant sur le son, le placement, etc. Si bien qu'après, quand tu arrives dans une "vraie" salle de concert, tu as la sensation très agréable de maîtriser l'espace et, du coup, de le dépasser un peu : tu joues plus librement. Ce serait un mensonge de dire que, désormais, je ne voudrais donner des concerts que dans des arrière-salles de restaurant. Parce que j'adore aussi l’environnement des salles de spectacle, des clubs, des théâtres… On peut passer d'un monde à l'autre, en fonction de nos désirs et de la latitude qu’on veut se donner : selon moi, ils sont plus complémentaires qu’autre chose.

Grâce à ces diverses expériences,  Syd Matters aurait donc gagné en réactivité et en souplesse.

Je pense, oui. Il faut bien voir que les salles de concert sont quasiment toutes différentes : depuis le petit club très mat, sans aucune portée de son, jusqu’aux endroits un peu cathédrales, avec une acoustique énorme, il y a un monde... Quand on n’a pas l’habitude de s’affranchir de ces contextes-là, ça peut être perturbant. Comme on a essayé avec Syd Matters de jouer dans image-syd2tous les lieux possibles et imaginables, on ne sent plus ces contraintes-là. Ces expériences nous ont donné une indépendance de son et de sensation : on n'est plus du tout à la merci des particularités de chaque lieu. Dans une salle, on ne se fiera plus à ce qu’on a dans les retours ou à la façon dont la scène vibre, mais à des repères plus "primitifs" et plus simples qu’on a été obligés de découvrir et de s’accaparer pendant les Balades Sonores : les regards, les énergies, les échanges, c’est-à-dire les seuls éléments sur lesquels on pouvait se retrouver et s'appuyer quand on jouait l'an passé dans des granges paumées ou des salles de musée. Ça, non seulement on ne l’a pas perdu depuis un an, mais je crois qu’on l’a même développé.

"Groupe ou songwriter, je ne connais personne
qui aspire à être une machine super huilée,
répétant les mêmes choses au fil des années
."

 

 

 

Il y a des musiciens qui, seuls ou en groupe, n’éprouvent pas de lassitude particulière à se produire des années durant dans la même configuration. Cette relation-là à la scène, tu ne l’imagines pas un seul instant pour Syd Matters ?

Non, c'est évident. Autour de nous, dans la famille musicale dans laquelle on essaie d’évoluer, c’est d'ailleurs un sentiment partagé par tout le monde. Songwriters ou groupes, je ne connais personne qui aspire à devenir une machine super huilée, qui reproduirait systématiquement les mêmes choses au fil des années. De notre petite expérience, on sait que la scène peut provoquer une lassitude énorme. Cette année, on a tourné plus intensément qu’on l’a jamais fait, et je peux dire que quand tu enchaînes le quinzième concert du mois, il arrive que, tout d'un coup, tu flippes un peu : tu sens qu’une routine peut s’installer, et en toi une alarme s’enclenche, qui image-syd3te dit "Attention, il faut se mettre un minimum en danger, essayer quelque chose, sinon tu ne vas plus rien ressentir". Je ne m'imagine pas prendre plaisir à effectuer tous les soirs les mêmes gestes et le même tour de chant bien rôdé…

Certains n'hésitent pas à resservir chaque soir les mêmes blagues…

C'est à la limite la seule chose que je peux faire à peu près de la même façon. C’est assez pénible de devoir parler entre les morceaux, mais les gens sont souvent en demande de ça. Du coup, quand tu as trouvé deux ou trois formules qui conviennent à peu près, tu es tenté de les redire d’un soir à l’autre. Mais pour tout ce qui concerne la musique, mieux vaut varier… Je pense aux groupes internationaux qui font 250 dates par an : en général, quand tu as le malheur de les voir en fin de tournée, tu as d’ailleurs l’impression de voir des zombies en mode automatique. Ce sont de toute façon des rythmes qui ne laissent pas la liberté ni l’énergie de se remettre en question. Dans ce mode de vie un peu nomade qui est propre à la tournée, il y a pour moi un signe qui ne trompe pas : quand tu t’aperçois que les moments les plus sympas, ceux que tu attends le plus dans la journée, ne sont pas ceux du concert, c’est qu'il y a un gros problème... Ça veut dire que la musique s’est fondue dans une sorte de grand tout informe ou, pire, qu’elle est passée au second plan. Si je ressens ça, je sais que je fais fausse route. Mais comme les cinq membres du groupe ont la même approche, il y en a toujours un pour réveiller les autres si besoin.

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par RR

.(juin 2011)

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article publié dans le n° 22.
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