Grand Entretien


"Je suis un être du refus et de l'échec" (1/2)

En 1970, un jeune auteur-compositeur du nom de Gérard MANSET bouscule le Landernau de la chanson française avec La Mort d’Orion, oratorio aux innovations tordues, bricolé en autodidacte sans complexes ni retenue. Plus tard, le jeune homme un peu dandy deviendra la figure libre qu’on sait, se retranchant derrière une discrétion naturelle qui le rangera dans la catégorie fumeuse des “artistes culte”. En septembre 1996, alors que se profile enfin la réédition de La Mort d’Orion, longtemps resté dans l’ombre de sa discographie officielle, il accepte, dans un entretien de quatre heures, de revenir sur ce qui a fondé brique par brique son art et sa démarche de bâtisseur. Initialement publiée dans Les Inrockuptibles, cette interview, qui fit l'objet d'une pointilleuse relecture et d'un minutieux travail de montage avec Manset lui-même, est ici restituée pour la première fois dans son intégralité et intégrité.

Première partie : L'épopée du retour à Orion.

 

 


Comment a germé l'idée d'une réédition de La Mort d'Orion ? Et pourquoi avoir attendu près de trente ans ?

Tout s'est enclenché par l'entremise d'un ami, Christian Noaille, qui avait pris le train en marche pour l'histoire Route Manset [album hommage avec notamment des contributions de Jean-Louis Murat, Alain Bashung, Brigitte Fontaine, Dick Annegarn, Françoise Hardy, João Bosco ou encore Francis Cabrel, sorti trois mois avant cet entretien]. A l'époque de Matrice [1989], il travaillait chez EMI : image-manset1depuis quelques années, il est donc un peu dans tout ce que je réalise à titre personnel. Avec lui, je n'ai pas usé mes fonds de culotte, mais enfin nous avons couru tous les deux dans les mêmes terrains vagues, notamment le square Henry-Paté, dans le XVIe ; c'était il y a très longtemps, quand nous avions 12 ou 13 ans… Toujours est-il que, comme d'autres, à échéance régulière, quasiment tous les ans à la rentrée, il m'incitait à ressortir Orion. Avec beaucoup de tact, en se demandant pourquoi je n'étais pas passé à l'acte, pourquoi je gardais ça et ne voulais plus en entendre parler. C'est vrai qu'il existe comme ça une sorte de timing en dehors de moi, mais dont je suis parfaitement conscient car il y a toujours eu en moi cette dualité entre l'artiste et le producteur. L'artiste fait ce qu'il a à faire comme il l'entend, dans le secret ou pas, dans la solitude ou pas, dans la musique ou le silence. Le producteur – qui, lui, est d'ailleurs là bien plus souvent que l'autre – a quant à lui cette perception précise du timing en question : il savait bien qu'un jour ou l'autre, ces premiers albums seraient réactualisés. Mais il reportait sans cesse l'échéance.

Pour quelles raisons ?

Des raisons d'ordre strictement technique. J'avais toujours fait commencer ma discographie autour de 1975 avec Il voyage en solitaire [son quatrième album, sorti initialement sous le titre Manset], c'est-à-dire les premières années du Studio de Milan [le studio que Manset a monté et géré avec son ami Jean-Paul Malek et dans lequel il a enregistré la plupart de ses disques, avant de céder ses parts au début des années 80]. Sur le plan technique, ça correspond aux premiers albums où j'ai eu la maîtrise de faire très vite ce que je voulais accomplir. Ce sont aussi les premiers disques en 24-pistes, alors qu'auparavant c'était du 16, voire du 8-pistes. Enfin, par le passé, je ne chantais pas toujours bien, voire carrément mal. C'était en tout cas ce que je croyais. image-manset2Pour toutes ces raisons, que j'estimais trop difficiles à gérer, je reculais. Et puis il y a eu la sortie de l'album Route Manset, qui a été assez déterminante sur le plan psychologique.

Quel type de déclic a-t-elle provoqué ?

Comment dire la chose de façon neutre et objective… Je ne veux pas dire qu'il y a eu un "avant" et un "après", mais… Route Manset étant sur le point de sortir, Noaille, bon génie en l'occurrence, m'a une fois encore soufflé à l'oreille cette intox permanente de ressortir Orion. Peut-être que, là, j'étais plus disposé. J'avais tourné une page après le pseudo échec de La Vallée de la Paix [son album sorti en 1994], je n'étais pas particulièrement optimiste sur ma destinée future, compte tenu des circonstances globales du métier et du fait que je me soustrais systématiquement à tout ce qui est maintenant devenu l'essentiel de la promotion, à savoir la télévision, l'apparition-image. Donc, dans ce chaos, ou dans cette chute lente, presque immobile et finalement pas si désagréable – Dieu reconnaîtra les siens –, pourquoi pas, après cette preuve d'estime ou de confiance de Route Manset, profiter de la brèche ouverte pour, avec ses défauts, envisager de remettre Orion sur la table… En fait, image-manset3c'est presque comme s'il n'y avait pas eu de Route Manset. Mais j'ai peut-être cru que cet hommage changerait un peu quelque chose dans la tête de certains, et que, moyennant une sorte d'esbroufe, ça me permettrait de faire passer une pilule comme celle d'Orion. Ça me semblait totalement surhumain, et Christian était censé m'épauler. Au bout du compte, comme d'habitude, j'ai été obligé de m'y mettre seul. Presque par magie, j'ai pu trouver les moyens de résoudre les quelques problèmes que j'avais. Chez EMI, je n'ai donné aucune garantie que l'album sortirait. Et je me suis finalement retrouvé avec la bande telle qu'il fallait qu'elle soit ; ce tour de force, qui peut sembler ridicule ou dérisoire, a fait qu'Orion, qui ne faisait plus partie de ma discographie, l'a désormais réintégrée.

"Orion, c'était comme une bagnole construite de toutes pièces, qu'on avait laissée très longtemps dans le garage. Trente ans après, il fallait la remettre au goût du jour."



Pourquoi penser que la "pilule" Orion risquait d'être difficile à faire avaler ?

A ce sujet-là, j'étais quand même assez sceptique. Pour que le lecteur comprenne, il faut se situer dans l'état d'esprit où j'étais il y a encore six mois. Je n'avais alors quasiment jamais réécouté La Mort d'Orion. J'avais dû le faire, une seule fois, il y a cinq ans, à l'époque où j'avais sorti ce coffret de cinq CD intitulé Entrez dans le rêve. Il y en avait eu plusieurs moutures, je ne savais pas si j'allais remonter au-delà de la date fatidique de 1975 et du recours au 24-pistes. A la réécoute d'Orion, j'avais réalisé que ce n'était pas possible, parce image-manset4que j'avais vraiment trouvé ça comme dans mon souvenir : je ne vais pas dire que c'était très mauvais, parce que je me rappelle le choc ressenti, ce sentiment d'être presque submergé par le nombre d'éléments positifs, de créativité, d'originalité, ce déferlement d'innovation, peut-être de talent, tout au moins de spécificité… Mais parallèlement à cette case, dans laquelle j'aurais mis 19 ¾ sur 20, je n'avais pas la moyenne en ce qui concernait ma partition vocale, mon apparition : il n'y avait pas de réverbe, la voix était beaucoup trop en avant – phénomène de l'époque. Et puis Orion, c'était des tas de bouts enregistrés en 8-pistes, c'était déjà d'une complexité pour l'époque… Bref, j'avais été incapable d'imaginer prendre le truc à bras le corps, et je ne voyais pas comment résoudre ce qui m'apparaissait comme une faiblesse de la voix, comparé aux enregistrements postérieurs. En dehors de cela, il y avait aussi deux ou trois mots qui me dérangeaient beaucoup… Bon.

Etes-vous surpris de votre propre changement de regard sur ce disque ?

Ah ! non, il ne tient qu'au fait que j'ai pu rectifier ces quelques choses qui me semblaient totalement insupportables, c'est tout ! Une simple poignée de détails peut faire capoter une histoire : il suffit de trois pages de trop, graveleuses ou mal tournées, ou de trois plans en trop, pour foutre en l'air le meilleur des romans ou des films. C'est la même chose pour un album : une phrase ou une coda trop longue, une mauvaise balance de mix, et tout est fichu… Aujourd'hui, la production du disque passe un temps fou sur les enregistrements, la phase de mixage, les recordings de voix. C'est devenu un travail colossal, là où à la fin des années 60 – j'ai vu dans des carnets personnels que j'avais commencé l'enregistrement image-manset5d'Orion en décembre 1968 – on ne reprenait pas quatre cents fois les mix ! Déjà parce que, dans mon cas, il y avait très peu de budget et qu'on travaillait très vite…

Quels sont donc ces "détails insupportables" que vous vouliez rectifier ?

D'abord, il y avait trop de voix, tout particulièrement sur le titre Vivent les hommes. Mais corriger ça, ça voulait dire que j'étais censé pouvoir remettre sur la console la bande 8-pistes d'origine, qui avait quand même 28 ans d'âge. Autant dire que le problème paraissait insoluble… Pour expliquer le long cheminement qui m'a conduit jusqu'à la réédition, je suis obligé de reprendre tout l'historique. La Mort d'Orion a été réalisé au Studio CBE de Bernard Estardy [génial ingénieur du son, producteur, compositeur et musicien, décédé en 2006], endroit légendaire s'il en fut, qui était alors flambant neuf – j'en avais fait l'ouverture un an auparavant avec Animal on est mal. Il a été enregistré sur un 8-pistes bricolé par l'ingénieur de service, un Allemand qui fabriquait le matériel, pas vraiment dans les normes, de Bernard [il s'agit de Gunther Loof, dont on peut lire une passionnante interview sur le site du Studio CBE]… Si bien qu'à l'époque, déjà, il était à priori impossible de relire la bande d'Orion ailleurs qu'à CBE ! Et puis, au début des années 80, j'ai pu la récupérer, la faire passer sur des machines sur lesquelles on avait remis les têtes de lecture d'origine, et la recopier sur 24-pistes. Dix ans plus tard, je ressors cette bande que j'avais sécurisée, et là, pas de pot : je me rends compte qu'elle est déjà devenue inutilisable. De sombres histoires de dépôts sur les têtes, qui avaient notamment entraîné des pertes d'aigus… Bref, pour moi, à ce moment-là, il m'a paru clair que c'en était fini : Orion ne ressortirait jamais.

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par RR

.(octobre 1996)

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article publié dans le n° 47.
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