Grand Entretien


"Il faut avoir une très bonne raison de rompre le silence" (1/2)

Son dernier signal musical, sous la forme d'un album solo hors catégorie et posté aux confins du murmure, remonte à 1998. Ex-popstar malgré lui, devenu la clignotante étoile du Berger de tous les musiciens en quête d'évasions, l'ancien chanteur du groupe Talk Talk MARK HOLLIS accordait à cette occasion une maigre poignée d'entretiens. Dont celui-ci, en grande partie inédit, qui résonne aujourd'hui encore comme la confession amoureuse d'un homme trop épris de musique pour la convoquer sans fondement.


C'est beau, un type qui a signé la paix avec ses nerfs, paraphé une armistice sans déshonneur, sans fermer les yeux. C'est apaisant comme une aube de printemps, un type comme ça, allégé, dégagé des angoisses mesquines qui, ailleurs, gangrènent et grignotent la petite vie des hommes. C'est rare et rafraîchissant, un musicien qui, après sept ans de silence, ne soupçonne même pas qu'on ait pu l'attendre au tournant. Mieux : un musicien qui, d'un pas serein, sort de sa retraite sans imaginer un seul instant qu'il puisse y avoir là un tournant, et des embûches, des risques de verglas et des dérapages potentiels.

Ainsi nous apparaît Mark Hollis, un matin triste et mordant de janvier 1998, lors d'un entretien aux accents sympathiquement informels donné dans un PMU du 17e arrondissement de Paris. D'une simplicité et d'une bonhomie inébranlables, l'ancien chanteur et leader de Talk Talk cille à peine lorsqu'on lui apprend que nombre de ses confrères musiciens, de Tortoise à Massive Attack en passant par Radiohead, Aphex Twin, Portishead, Alain Bashung ou Neil Hannon (The Divine Comedy), ont été durablement secoués par l'écoute de image-hollis1l'ultime album de son groupe, Laughing Stock, sorti sept ans plus tôt. Et qu'ils ont épié l'arrivée de son premier disque solo comme d'autres guettent en tremblant le prochain atterrissage du Messie sur la Terre. "J'ignorais que ces gens avaient adoré à ce point Laughing Stock et qu'ils espéraient que je redonne signe de vie, glisse-t-il calmement, sans trop camoufler le fait que les noms de ces fervents admirateurs ne lui évoquent pas grand-chose. Vous êtes mieux placé que moi pour mesurer l'influence réelle qu'a eue le travail de Talk Talk. Vous savez, je ne lis pas la presse musicale. J'ai bien quelques amis musiciens, mais... Enfin, je suis flatté, très heureux d'apprendre tout ça."

Modeste sans afféterie, Mark Hollis, ce jour-là, accueille les compliments avec une politesse exquise. Et, il faut bien le dire, une absence quasi totale d'excitation. Ce n'est pas pour récolter des tonnes d'éloges ni pour moissonner à tour de bras des champs de gloire qu'il est ressorti de sa tanière. On devine du reste que l'accueil enthousiaste qui lui sera réservé ici ou là lui ricochera un peu sur le paletot. Mais on ne s'en offusquera surtout pas, pas plus qu'on ne criera à l'ingratitude. Car tout cela est simplement loin du coeur même de la musique, de cette région où l'Anglais, quelques années plus tôt, s'est efforcé de s'aménager un coin d'existence, à l'écart des courants de mode et des agitations de l'industrie musicale. Chez lui, le besoin maladif de reconnaissance, la course aux médailles en métal ou en chocolat, image-hollis2le souci de chiader son image sont autant de bêtises depuis longtemps parties en fumée, évaporées dans ce qui restera l'une des plus passionnantes métamorphoses et libérations musicales de ce XXe siècle finissant.

C'est qu'en un peu plus de quinze ans, Mark Hollis aura réalisé un tour de passe-passe peu commun : se rendre à la fois essentiel et invisible. Ce que quelques commentateurs amis des poètes ont résumé par l'expression "suicide commercial". Une manière comme une autre, après tout, d'analyser l'atypique cheminement de Talk Talk, fondé à l'aube des eighties en compagnie de Lee Harris (batterie) et Paul Webb (basse). Ou comment un pop-band propre sur lui, incarnation rassurante et raisonnablement clinquante de la new-wave anglaise, se sera associé benoîtement à la rumeur du monde (The Party's Over, 1982), fondu dans le grand concert des vanités (It's my Life, 1984, au demeurant pas indigne dans son costume de succès planétaire), pour finalement s'en retirer progressivement (The Colour of Spring, 1986), s'éjecter tout seul de l'établissement (Spirit of Eden, 1988), se mettre définitivement hors compétition (Laughing Stock, 1991) et finir en beauté : grillé, inclassable et ineffaçable.

Parti dans le décor, Talk Talk aura ainsi abandonné tout ce qui, au départ, le rattachait de force au mainstream pop : les chansons bien troussées qui cartonnent (It's my Life et Such a Shame, inscrites à jamais dans le grand karaoké mondial), les sons manufacturés, les contraintes de temps et de représentation. Grand saut amorcé avec l'album The Colour of Spring, édifice au style encore un brin mastoc, bien assis sur un emboîtement de tubes en béton (Life's what you make it, Living another world), mais dans lequel Mark Hollis laisse déjà apparaître d'intéressantes fissures. Ainsi April 5th et Chameleon Day, premières landes musicales d'inspiration plus minimaliste, sur lesquelles le silence tombe en flocons. Peu de temps après, Talk Talk abandonne définitivement la scène : une façon comme une autre d'annoncer qu'il va prendre congé de son époque.

Il n'y a guère de musicien populaire que le besoin
d'oubli, la quête du vide et la compagnie du silence

ont à ce point nourri et obsédé.



Deux ans plus tard, avec Spirit of Eden, la rupture est consommée. On imagine les vertiges du fan de la première heure, confronté d'entrée de jeu aux 23 minutes du triptyque The Rainbow/Eden/I believe in you. C'est une crevasse que Talk Talk, avec une maturité dans l'audace inattendue, ouvre en plein milieu de son univers pop. Un gouffre dans lequel couplets, refrains, rythmiques trop carrées et arrangements trop pleins image-hollis3disparaissent corps et biens. Dans ce langage logique et évasif qui est désormais le sien, célébrant les noces de la réflexion et du hasard, Talk Talk solde brutalement le compte d'une jeunesse trop polie. Les synthés sont remplacés par des parents plus discrets et moins pauvres - piano, harmonium, orgue. La batterie est démantelée, cesse de réciter son Encyclopédie en dix toms, sauve ses cymbales in extremis et ne s'exprime plus qu'en sourdine, soupirs, murmures. La guitare ne délivre que quelques timides impulsions électriques, la basse n'est plus en plastique. La voix, lézardée, s'offre déjà en lambeaux. Des instruments à vent laissent entendre leurs premières respirations, un violon frémit. Et on renonce à enfouir le tout sous des couches de réverbération-vernis. Le grand vainqueur, naturellement, c'est le silence. Nouvelle éminence grise, il se tape là l'une de ces incrustes dont il a le secret, investit l'ombre et gagne l'avant-scène, semble prendre chaque note en sandwich, pose des coussins d'air derrière chaque instrument et tire sans vergogne sur la corde du temps, ce vieil élastique incassable.

A l'époque, une rumeur idiote se répand : Mark Hollis et les siens, dit-on, auraient réveillé le fantôme de la musique progressive, ressorti du hangar la vieille machine à planer. En Angleterre, où l'on se redécouvre alors une passion pour les petits coucous de la pop, les chansons qui pètent le feu mélodique et les refrains loopings, les figures libres et amples de Talk Talk, inscrites dans un ciel inédit, détonnent. Déjà isolé et pas malheureux de l'être, le groupe, qui a rompu avec son ancienne maison de disques, effrayée, largue donc définitivement les amarres avec Laughing Stock : un sommet de dépouillement image-hollis4inventif, bourré de nuances et de vitalité, exemple alors isolé d'un langage qui, tout en empruntant aux grammaires de l'ambient, de l'école répétitive ou des musiques improvisées, ne se raccroche plus à aucune branche connue. Est-ce encore du rock ? La question surgit ; elle n'a évidemment aucune importance. Pour Mark Hollis, la vie est ailleurs, dans une constante redéfinition de la composition, du son et de l'interprétation.

Cette marche en avant vers la plus irréductible des singularités, Mark Hollis en aura été le principal initiateur. Ni inconscient ni ahuri tombé de la lune, ni moine zen ni savant fou. Juste un chanteur-compositeur d'une calme lucidité, découvrant au fil des années qu'on gagne beaucoup à pratiquer des soustractions et à désceller certaines certitudes. Si l'on excepte le cas de Scott Walker - voire de Leonard Cohen et de Robert Wyatt -, on ne connaît guère de musicien populaire que le besoin d'oubli, la quête du vide et la compagnie du silence aient à ce point nourri et obsédé. Jusqu'à signer donc de son seul nom cet album de 1998, explorant au plus profond la veine du tout-acoustique et visitant toute la gamme des silences musicaux. Sans préceptes de vieux sage chinois, sans leçons d'ancien combattant à la clé. Avec la la simple démarche, d'une fraîcheur et d'une finesse inouïes, d'un artisan qui transmute en or des matières apparemment communes et bien connues, et nimbe d'une grâce nouvelle des gestes ancestraux. Volontairement hors du coup, Mark Hollis réinvente la chose musicale, la géographie des sons, la position du chanteur, parsème chaque pièce de grands écarts, dissonances, névralgies harmoniques. D'où une musique qui, sous des dehors familiers et sans obsession d'être à la page, semble déjà en contenir et en précéder d'autres.

Et si ce disque, treize ans après, semble toujours détaché du monde, c'est surtout parce qu'il reste d'une implacable beauté, d'une cruauté inouïe pour la majorité de la production actuelle. Sous son imperturbable tranquillité brûle aujourd'hui encore un bûcher à même de flamber pas mal de vanités : un art sans âge qui accélère le vieillissement de la majeure partie de la population musicale, toutes époques confondues. C'est aussi un disque qui, même avec la sagesse et la sécurité du recul, paraît toujours sans retour. A l'époque, déjà, nous avions demandé à image- hollis5Mark Hollis s'il ne craignait pas d'avoir atteint là le bout d'une sublime impasse, un point final. Il avait souri, répondu sans le moindre trouble que oui, peut-être, qu'il n'en savait rien. N'osant dire, sans doute, qu'il s'en foutait un peu. Conscient que le temps ne jouait plus contre lui et que lui ne courait plus après le temps. Comme si ces deux-là s'étaient rejoints, apprivoisés, mêlés, agissaient désormais dans le même camp, sur le même plan.

Il y a dans l'entretien qui suit ce moment où Mark Hollis confie que son idéal "serait de ne même plus jouer ni chanter les notes, mais de les penser si intensément que l'auditeur pourrait les percevoir". Il avait naturellement raison de croire en ce prodige. Depuis treize ans, il se tait. Et pourtant, au plus profond du silence ou au creux d'une musique moins bavarde que les autres, sa voix parfois nous parvient, très précise, inaltérée. C'est une voix apaisée et solaire, sans cette dimension chagrine que tant de gens ont voulu lui prêter. Mark Hollis, dans notre souvenir, reste l'un des musiciens les plus heureux de la planète. Après notre conversation, il nous aura d'ailleurs quittés sur ces mots : "Tout va bien, rien ne m'inquiète".

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par RR

.(janvier 1998)

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article publié dans le n° 11.
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