Cadavres exquis


"Il était son propre visionnaire" (1/2)

On ne dira jamais assez de bien du compositeur américain Louis T. HARDIN, alias MOONDOG (1916-1999), auteur d'une œuvre farouchement solitaire et à vocation universelle, fraîche comme une aube et belle comme l'antique, mêlant contrepoint, canons, modes orientaux, rythmes amérindiens ou encore swing de big bands. Pour fêter celui qui, avec ses airs de vieux sage et son esprit éternellement jeune, aura été le plus grand des classiques modernes, L'Oreille Absolue publie des entretiens inédits avec deux de ses anciens partenaires : la pianiste Dominique PONTY, qui a accompagné Moondog pendant les dix dernières années de son existence ; et le percussionniste Stefan LAKATOS, qui l'a également côtoyé au lumineux crépuscule de sa vie.

Playlist Moondog - The American Years [1953-1971]
Deux rares apparitions filmées de Moondog [1963 & 1966]

 


"C’était l’homme le plus simple et le plus gentil de la Terre, un bon vivant… Il ne se plaignait jamais, était content de tout, tout le temps. Ce qui le rendait heureux, c’était l’écriture. Il composait tous les jours : c’était sa vie." De Louis Thomas Hardin, alias Moondog (1916-1999), c’est cette image d’une grande clarté que garde Dominique Ponty, la pianiste qui fut sa partenaire musicale privilégiée durant les dix dernières années de son existence. L’image d’un musicien comblé par son art, insensible aux distractions et aux servitudes de son image-moondog1temps, tissant sans discontinuer le fil d’or de son inspiration : un honnête homme, en somme.

De son vivant ou après sa mort, Moondog a pourtant souvent été dépeint sous un tout autre jour. "Excentrique", "marginal", "non conformiste", "bohème", "atypique", "extraterrestre"… Avec cette débauche de qualificatifs qui lui sert parfois d’unique discours, la critique a eu tendance à figer le compositeur américain sous les traits d’un aimable outsider, dont le parcours peu commun et l’apparence pittoresque auraient presque davantage importé que l’œuvre, d’une invention et d’une richesse pourtant sans exemple. D’une rare fraîcheur mélodique, sa musique a ceci de remarquable qu’elle est à la fois farouchement solitaire et à vocation universelle : c’est du grand art qui s’offre à tout le monde. Rien ne fait peur chez Moondog, même ce qui est agencé avec la plus savante des manières – et Dieu sait si tout, dans son écriture obstinément contrapuntique, était pesé et organisé avec une très haute méticulosité. Au premier abord, ses pièces tonales sont autant d’inconnues étrangement familières, de nouveautés absolues qui semblent surgies d’un temps très ancien. Sous les atours du canon, de la fugue, de la chaconne ou de la passacaille, leur charme opère aussitôt. L'art de Moondog est de ceux qui clarifient le cœur et la mémoire : il rappelle pourquoi on a succombé un jour aux sortilèges de la musique. Car tout ce qu’on peut aimer en musique est bel et bien là, dans une forme d'offrande qui sublime tout : le plaisir de la construction et la vigueur du trait, l’invention permanente et la vénération des maîtres du passé, la minutie de l’écriture et la liberté du jeu. C’est aussi, accessoirement, une musique d'une insigne bienveillance, qui image-moondog2débarrasse ses auditeurs de toute la bourre sonore avec laquelle les marchands de disques leur encrassent les tympans.

Malgré (ou à cause ?) de cela, Moondog reste souvent un nom parmi d’autres dans la grande légion des “musiciens inclassables” – ce bataillon disciplinaire où finissent un jour ou l’autre tous ceux qui ont eu le tort de ne pas obéir à un genre ou à un courant aisément repérables. Oublié par la majorité des ouvrages consacrés à la musique contemporaine, ignoré voire snobé par le milieu classique, assez rarement repéré par les amateurs de jazz et de pop, l’Américain ne fait guère le bonheur que d’une frange d’auditeurs aux oreilles pointues et grandes ouvertes, qui se demandent chaque jour pourquoi un tel trésor reste dérobé à la connaissance du plus grand nombre.

Le pire, en vérité, c’est que tout le monde ou presque connaît son plus célèbre morceau, composé il y a plus d'un demi-siècle en hommage à Charlie Parker : Bird’s Lament, une courte pièce pour saxophones et percussions dont la mélodie montée en neige se déguste comme une savoureuse crème fouettée. Tout le génie de Moondog est là, condensé en deux minutes : la technique ancestrale du canon, transformée ici en machine à swinguer, la pulsation rythmique, implacable et minimale, la précision de la mélodie, la concision de la forme. “De la rigueur dans la fantaisie, de la fantaisie dans la rigueur”, résume Dominique Ponty. Recyclé maintes fois comme musique de pub ou générique, Bird’s Lament a fait entrer – clandestinement – Moondog dans la mémoire collective. Mais comme Pascal Comelade ou Simon Jeffes (du Penguin Cafe Orchestra), deux de ses cousins eux aussi abondamment pillés pour les besoins de l’illustration sonore, il n’en a pas retiré davantage de reconnaissance.

Dans les années 50, New York est une véritable
ruche, bruissant de mille sons et rumeurs ;
Moondog en fait son miel.

 

 

 

L’histoire de Moondog est une sorte de variation libre et personnelle sur un thème fort rebattu – celui du rêve américain. Ou comment un homme pas toujours choyé par la vie a su, à force de détermination, se composer un destin à la hauteur des intuitions et des visions qui l’habitaient. Tout commence dans le Kansas, où Louis Thomas Hardin naît en 1916, puis dans le Wyoming profond, où sa famille s’installe rapidement. Son père, qui est pasteur, est un fondu de fanfares et de ragtime – deux influences que le futur Moondog saura replacer dans son œuvre. A l’âge de 6 ans, le petit Louis suit son paternel dans l’une de ses missions auprès des indiens Arapaho : en pleine danse du Soleil, le chef le prend sur ses genoux et l’invite à cogner le tam-tam. Soixante-dix ans plus tard, le compositeur dira : "Ce image-moondog3souvenir influence toujours ma musique." Syncopées ou purement répétitives, ces rythmiques indiennes, qui préfigurent à ses yeux le swing cher aux jazzmen, serviront souvent d’armatures à ses constructions mélodiques.

En 1932, la vie de l'Américain bascule : il perd la vue après qu’un bâton de dynamite lui a explosé au visage. Dès lors, il s’immerge de plus en plus dans l’univers des sons : d’établissements spécialisés en écoles de musique, il découvre le classique, suit des cours de piano, d’orgue, d’alto et de violon, chante dans un chœur, étudie l’harmonie, apprend à composer en braille et s’initie seul au contrepoint. Lorsqu’il débarque à New York en 1943, il est à la fois un musicien en pleine possession de ses moyens et un homme sans le sou. Pendant près de trente ans, la rue sera son royaume. Manhattan sera même son second lieu de naissance : en 1947, Louis Thomas Hardin se rebaptise Moondog – pseudo choisi en l’honneur d’un chien qu’il avait enfant et qui hurlait à la lune. Il devient ce barde au look impossible (casque de Viking, pelisse de moine et barbe fleurie) qui, campé à l’angle de la 54e Rue et la 6e Avenue, dispense sa musique et sa poésie à qui veut bien l’entendre, en s’accompagnant notamment de percussions de sa fabrication portant les doux noms de trimba, oo, yukh ou tuji

Manhattan est alors une vraie ruche, bruissant de mille sons et rumeurs ; Moondog en fait son miel. Il assiste aux répétitions du New York Philharmonic, où il attire l’attention et suscite l’admiration des chefs d’orchestre Artur Rodzinski et Arturo Toscanini. Sur son bout image-moondog4de trottoir, il reçoit la visite des jazzmen qui ferraillent dans les clubs du voisinage. Duke Ellington, Dizzie Gillespie, Charles Mingus ou Charlie Parker – qui décède peu de temps après lui avoir promis d’enregistrer un disque avec lui – viennent ainsi lui donner l’accolade. Un soir, Moondog croise un jeune comédien passionné de musique, avec lequel il joue des percussions jusqu’au bout de la nuit : il apprendra plus tard qu’il s’agissait d’un certain Marlon Brando. D’année en année, la liste de ses admirateurs s’allonge, jusqu’à compter des personnalités aussi diverses qu’Igor Stravinski, Leonard Bernstein, Frank Zappa, Benny Goodman, Sammy Davis, Janis Joplin, Dean Martin, Cassius Clay, Paul Simon ou Julie Andrews – en 1957, Moondog signe pour elle et Martyn Green les arrangements d’un album pour enfants à mettre entre toutes les oreilles, Tell it again - Songs of Sense and Nonsense.

Plus Moondog trempe dans le bain musical new-yorkais, plus son langage syncrétique se décante et se détache. Repéré notamment par les firmes Prestige et Columbia, il sort dans les années 50 et 60 quelques 78t et plusieurs albums : sa passion conjuguée pour la musique médiévale et classique européenne (Bach en tête), le jazz des big bands et les rythmes indiens, orientaux ou caribéens s’y exprime dans des compositions d’une grande lisibilité, où s’invitent les bruits de la rue. Du re-recording artisanal, dont il est l'un des grands précurseurs (More Moondog, 1956), à la conduite d’orchestre (Moondog, 1969), l’Américain semble alors épouser la logique image-moondog5d’une époque qui, du contemporain au jazz en passant par le rock, s’abandonne aux délicieux vertiges de l’expérimentation sonore.

Malgré cela, son art paraît déjà seul au monde, et ce pour une raison très simple : il ne dit à priori rien sur la musique de son temps. On aurait tort, par exemple, de rattacher Moondog au minimalisme américain, incarné alors par les jeunes Terry Riley, Steve Reich ou Philip Glass : son usage méticuleux du contrepoint le distingue notamment de ses cadets. Dans les notes de pochette de ses disques, qu’il rédige d’une plume érudite et non sans humour, Moondog défend déjà fermement son statut de musicien classique et tonal. A la fin de sa vie, il se présentera encore comme "un rebelle qui se rebelle contre la rébellion des compositeurs atonaux et polytonaux". Le percussionniste Stefan Lakatos, qui a également joué et enregistré aux côtés de Moondog au crépuscule de sa vie, remarque : "Quel autre compositeur compose des canons aujourd’hui ? De nos jours, c’est une forme qu’on juge démodée. Mais Moondog n’avait cure de l’époque dans laquelle il vivait : il était dans son propre temps, son propre monde, il était son propre visionnaire."

Le classicisme de Moondog n'est rien d'autre
qu'une modernité qui se donne pour ambition
de durer, de résonner pour l'éternité.

 

 

 

Moondog ne souffrait pas la dissonance, qu'il considérait comme une aberration sans lendemain, ni l'approximation, dont il déplorait de trouver les traces jusque dans les partitions de Bach... L’ironie veut que ce discours, en apparence un peu psychorigide, ait accouché d’une des musiques les moins monolithiques qui soient. Car Moondog, bien moins dogmatique que certains grognards néo-classiques et hussards avant-gardistes qui sévissaient à son époque, cherchait simplement une forme d’ordre idéal, de beauté universelle, de vérité musicale toute nue. Cette quête l’amènera jusqu’en Allemagne, où il décide de s’installer en 1974 : une sorte de retour au bercail pour celui qui, depuis longtemps, se présentait comme "un Européen en exil". Il y rencontre Ilona Sommer (née Goebel), une jeune étudiante qui, selon les propres mots du compositeur, sera jusqu’à la fin de ses jours "ses yeux" – c’est elle qui retranscrira ses partitions, le image-moondog6guidera, le convaincra aussi de renoncer à ses accoutrements de viking. Comme libéré, Moondog, pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, compose sans relâche.

La "période allemande" de Moondog est ainsi jalonnée d’albums soufflants de beauté, où son écriture s’épure jusqu’à la transparence. Certains fans leur préfèrent ses disques new-yorkais, plus expérimentaux et touffus. Comment résister, pourtant, au charme absolu de H’art Songs, récital piano-voix où le chant de Moondog, entre comptines et lieder, évoque le timbre fripé de Robert Wyatt ? A la verve mélodique de Sax Pax for a Sax, œuvre pour percussions, ensemble de saxophones, piano et chœurs, où l’Américain témoigne de son goût très ancien pour les fanfares et les big bands ? A la grâce dépouillée des pièces pour orgue de A New Sound for an Old Instrument et In Europe ou aux montages savants d’Elpmas, où Moondog use pour la première fois du sampling ?

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par RR

.(mars 2005)

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article publié dans le n° 27.
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