Dis, quand reviendras-tu ?


"L'avant-garde ne doit pas devenir une église"

Où était donc passé ARTO LINDSAY, absent de l'actualité discographique depuis 2004 ? L'Oreille a retrouvé le plus brésilien des Américains tel qu'en lui-même : toujours allergique à toutes les routines, il évoque ici sa soif de projets transversaux, son prochain virage musical, son désir d'échapper au ronron new-yorkais et son amour pour Rio.

De Mundo Civilizado à Salt, les six albums que tu as enregistrés entre 1996 et 2004 ont exploré les multiples interactions entre ton jeu de guitare, primitif et bruitiste, le timbre délicat de ta voix, les techniques de production les plus pointues et les harmonies sophistiquées des musiques brésiliennes. Penses-tu avoir fait le tour de cette esthétique ?

Je crois avoir réussi de bons disques dans ce registre, dont je peux légitimement être fier. Mais à un moment, j'ai eu la sensation que c'était assez, que je devais changer. Si je n'ai pas mené à son terme cet album enregistré en 2005, c'est justement parce qu'il s'inscrivait trop dans la continuité des précédents, dans le style comme dans la réalisation. C'était encore un disque de jolies chansons... Aujourd'hui, j'ai envie d'une approche radicalement différente. Je veux ramener ma musique sur un terrain plus personnel. J'ai déjà amorcé ce virage ces derniers mois, en me produisant plusieurs fois tout seul sur scène.

Que retiens-tu de ces concerts en solo ?

Que c'est un sacré défi, un pari compliqué... pour moi comme pour le public, d'ailleurs ! Il faut bien comprendre que, même lorsque j'interprète une ballade de ma voix la plus douce, je m'accompagne avec ma guitare dissonnante, mes accords stridents... Ce qui peut donner des trucs du genre : "La-di-da, krrrrrr ! La-di-da, krrrrrr !" Ce n'est pas tout confort... Mais les gens apprécient en général. Tout dépend du public, de la proportion de chant et de jeu ou des variations de rythme que je mets dans chaque set. J'ai joué la plupart de ces concerts dans des contextes intimistes, devant 300 personnes au plus. Je préfère me produire dans une atmosphère de club assez informelle, avec les gens debout : la connexion est bien plus forte.

"Aujourd'hui, ce qu'on appelle "l'avant-garde new-yorlaise n'est plus qu'une marque de fabrique."


Même si ta musique a pu adopter des expressions variées au fil du temps, elle n'a jamais mis en opposition la tension et l'harmonie, le bruit et la mélodie, le chaos et la douceur : elle les convoque ensemble, comme s'ils provenaient d'une seule et même source.

J'ai commencé mon éducation musicale avec les chanteurs et guitaristes brésiliens autant qu'avec Jimi Hendrix : c'est peut-être une explication. Aujourd'hui encore, cette idée, en tout cas, reste incongrue pour certains. Quand je commence une performance solo, il arrive que des gens rient – d'un rire parfois purement nerveux. Comme s'il y avait une bonne blague derrière tout ça. Puis ils acceptent peu à peu que la musique leur parvienne sous cette forme inattendue, pas très conforme à l'image qu'ils s'en font. J'adore ces moments-là... Garder vivante cette alliance du bruit et de la mélodie, c'est un défi permanent. C'est un équilibre assez difficile à trouver, et qui pourrait aisément devenir une recette, surtout quand on a une technique instrumentale très limitée comme la mienne. Mais cette simplicité peut aussi être un atout, une signature forte. C'est ce que démontre Keith Richards dans son autobiographie. Il tient un vrai discours sur la musique, les accordages alternatifs, l'open tuning, son goût pour les riffs plutôt que pour les solos. J'ai image-couvarto7toujours aimé son style : comme celui de Neil Young, on peut le qualifier de basique, mais il est aussi d'une grande singularité, parce qu'il s'exprime avec beaucoup de ressenti et se concentre sur des détails, des petits aspects. Et ça, ça me plaît beaucoup.

Le musicien "primitif" que tu es serait-il prêt à pousser ses envies d'exploration jusque sur les territoires de la musique dite "savante" ?

Il y a quelques mois, j'ai été impliqué à Bologne dans un projet qui m'associait à un orchestre. Je devais chanter et jouer, et l'ensemble devait fournir des arrangements conformes aux indications que je lui avais transmises. J'espérais que ça puisse déboucher sur un album, mais le résultat n'a pas du tout été concluant. L'orchestre était médiocre – la section de cordes était OK, mais les cuivres n'assuraient pas du tout – et son chef n'a été d'aucun soutien. Nous n'avions que deux jours pour répéter, et j'ai senti dès le départ que les musiciens ne prenaient pas au sérieux l'instrumentiste bien peu qualifié que je suis... Je continue de penser que ça reste un luxe de pouvoir tenter des expériences comme celles-là, même si elles ne fonctionnent pas au bout du compte.

Considères-tu que, pour un musicien en quête d'expériences nouvelles, l'échec artistique fait partie du jeu ?

Oui, et il a plutôt tendance à me stimuler qu'à me décourager. J'ai connu aussi par le passé des expériences pas très satisfaisantes avec des danseurs, et ça n'a jamais altéré en moi le désir de travailler sur ce terrain-là. La danse me fascine, surtout quand on la considère sous son aspect social. Il suffit de voir ce qui se passe sur YouTube, avec ces gosses du monde entier qui postent des vidéos de juke dancing (danse urbaine qui s'est développée à l'origine dans les rues de Chicago avant d'essaimer un peu partout), se lancent des défis comme dans le hip-hop. Certains tournent leurs vidéos dans leur chambre, en dansant sur un tapis pour ne pas se faire mal... La danse crée ainsi des réseaux et des échanges extrêmement forts. Il existe des liens étonnants entre des styles qui viennent d'horizons très différents – par exemple entre le juke dancing et le funky carioca, une autre forme incroyable inventée par des gamins à Rio de Janeiro... Mon propre fils est fou de danse, en concert il peut devenir complètement dingue ; ça me ravit.

Depuis le début, le mouvement et le rythme sont au centre de tes préoccupations musicales. C'était déjà vrai du temps de DNA, ton premier groupe, fleuron de la scène no-wave new-yorkaise, puis des Ambitious Lovers.

A mes yeux, DNA était en effet un groupe de dance music – et pas seulement de rock – expérimental. Quelle que soit sa forme, la pulsation m'a toujours attiré. Bien sûr, je peux m'intéresser à des musiques plus abstraites ; ces derniers temps, j'ai par exemple beaucoup écouté les compositeurs du courant dit "spectral". Mais il faut toujours que j'en revienne à un moment ou à un autre à des image-couvarto4musiques plus sensuelles, bouillantes, au funk, à la samba... Ces dix dernières années ont vu l'émergence de producteurs extrêmement créatifs, comme Timbaland, les Neptunes et beaucoup d'autres moins réputés, qui m'ont comblé. Comme à la grande époque du hip-hop, ces types, dans un registre parfois hyper commercial, ont véhiculé des idées assez dingues et novatrices – avant que le monde de la pop ne les récupère et les pousse à produire Britney Spears et compagnie... Aujourd'hui, Kanye West, tant comme personnage public que comme rappeur et créateur, avec ses erreurs, ses outrances et ses coups de génie, me paraît être de la même trempe. J'ai très vite pensé qu'à un moment donné, des gars comme lui étaient nettement plus intéressants que tout ce qui se tramait sur la scène de Manhattan, où beaucoup de musiciens ont commencé à se répéter, à se contenter d'être des virtuoses de leur propre style, sans rien apporter de neuf ni de rafraîchissant.

Il y a quelques années, tu as quitté Manhattan, qui a longtemps été ton principal point d'ancrage, pour t'installer à Rio de Janeiro. Mesures-tu les bienfaits de ce changement ?

Oh ! oui... Ce qu'on appelle "l'avant-garde new-yorkaise" n'est plus qu'une marque de fabrique. Musicalement, le centre de gravité de la ville s'est d'ailleurs déplacé, il a glissé vers Brooklyn. A Manhattan, il n'y a plus guère que le club de John Zorn, The Stone, et c'est un endroit que je déteste. Je n'y ai joué qu'une fois, et seulement parce que la veuve de Derek Bailey m'avait demandé de participer à une soirée donnée en sa mémoire. La sono est affreuse, il n'y a même pas de réverb', on ne peut s'y produire qu'en solo. On ne peut pas y fumer, personne n'y boit... C'est un lieu de pélerinage à l'usage des gens qui se font cette idée-là de l'avant-garde. Et je n'aime pas ça : l'avant-garde, si ce mot-là a encore un sens, ne doit pas devenir une église. Par comparaison, Rio est une ville bien plus stimulante. Pourtant, elle n'est plus ce centre de l'industrie musicale et des médias qu'elle était dans les années 70 et 80. Aujourd'hui, c'est São Paulo qui est l'incontestable premier pôle d'attraction musical du Brésil : c'est là qu'on trouve le plus d'argent, de musiciens, de concerts, de liens avec l'étranger... Pourtant, Rio a encore les faveurs de nombreux artistes : la vie y est plus douce et plus lente, le cadre est incomparable. Et puis l'avant-garde y est assez étrange et unique, comme déconnectée du monde. J'ai notamment joué avec des jeunes improvisateurs, des gars complètement fondus du film Step Across the Border (fameux documentaire sur le guitariste Fred Frith, tourné en 1990 par Nicolas Humbert et Werner Penzel), et ça a été une expérience vraiment amusante.

"Je préfèrerais parfois que ma musique touche
moins de gens, mais avec davantage d'impact."


Il y a quelques années, Chico Buarque affirmait que Rio était désormais comme une île, détachée du reste de ce continent qu'est le Brésil...

C'est vrai. Et si Rio est un endroit à part au Brésil, c'est aussi grâce à la présence en son sein de personnes comme lui, ou comme Caetano Veloso. Ce sont des figures rares, capables de marquer de leur empreinte l'âme d'une ville. Chico Buarque est un compositeur passionnant qui, sans perdre son excellence, paraîtra parfois très conservateur et prévisible ; et soudain il va sortir de son chapeau une chanson inouïe, venue de nulle part... Caetano, lui, vit actuellement une période faste : son dernier album, Zii e Zie, est tout bonnement incroyable, bien plus convaincant que son précédent, , qui était aussi ambitieux mais dont les chansons n'étaient pas à la hauteur. Ce qui, il y a quelques années, m'ennuyait un peu avec Caetano, c'est que sa musique, formellement, avait fini par se fermer sur elle-même : tout y était comme résolu. La direction qu'il a prise avec et Zii e Zie, cette espèce de samba-rock tordu, a complètement changé la donne : ses compositions ont des structures plus évasives, ses textes sont devenus plus mystérieux, ses chansons ont gagné en excentricité. Avec deux de ses fils, Moreno et Zeca, il est en train de produire le nouvel album de Gal Costa, dont il a écrit toutes les chansons. J'ai pu écouter une démo, et c'est vraiment très bon. C'est évidemment stimulant de vivre à proximité d'un homme doté d'une telle force créative.

Comment ton travail est-il reconnu au Brésil ?

Je reçois en général des retours très positifs, très bienveillants. Mais les Brésiliens me connaissent souvent mieux comme producteur (Arto Lindsay a notamment travaillé avec Marisa Monte, Vinicius Cantuaria, Tom Zé, Gal Costa, Carlinhos Brown...). A ce titre, ils ont même tendance à m'accorder plus de crédit que je n'en mérite. Certains prétendent par exemple que j'ai changé la face de la chanson brésilienne en produisant il y a vingt ans l'album Estrangeiro de Caetano Veloso. Ils oublient simplement que ce n'est pas moi qui ai image-couvarto6inventé cette musique, et que c'est avant tout elle qui révolutionnait tout... En règle générale, je trouve qu'on a tendance à exagérer l'importance du producteur.

Tes propres disques ont eux aussi ouvert des brèches, notamment en présentant l'héritage brésilien sous un jour nouveau. Es-tu conscient de l'impact qu'ils ont pu avoir sur certains esprits ?

Il m'arrive d'entendre des musiciens qui, de toute évidence, les ont écoutés – en particulier dans le milieu du rock indé new-yorkais. Mais il est difficile de distinguer réellement ce qui pourrait venir de moi et ce qui, plus généralement, est inspiré par l'époque dans laquelle nous vivons. Grâce aux concerts, je suis davantage conscient de l'effet que ma musique peut produire sur certains auditeurs. Je connais peu de choses aussi gratifiantes et palpables que l'excitation renvoyée par une personne qui prend plaisir à écouter ma musique. C'est un peu idiot à dire, mais je préfèrerais parfois que ma musique touche moins de gens, mais avec davantage d'impact... Qu'elle puisse intégrer et imprégner le quotidien de certaines personnes, comme peuvent le faire certaines popsongs. Avoir une relation à la fois pleine et simple avec la vie des gens, je trouve que ce n'est pas une mauvaise ambition pour un musicien.

Richard ROBERT

Nous recommandons à notre aimable clientèle le visionnage du film Arto Lindsay, Simply Are..., excellent documentaire réalisé par Sarah Teper.

Les illustrations de cet article sont des détails extraits des pochettes des albums suivants : Envy (1984) des Ambitious Lovers, Mundo Civilizado (1996), Noon Chill (1998), Prize (1999) et Salt (2004) d'Arto Lindsay, et Estrangeiro (1989) de Caetano Veloso.

Le site officiel d'Arto Lindsay (qui n'a pas été réactualisé depuis 2002...).

Page précédente

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(novembre 2010)

Page 2 / 2


Partager
 
article publié dans le n° 1.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO