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En mémoire de Vic Chesnutt

Le réalisateur JEM COHEN fut l'un des proches de VIC CHESNUTT. En 2004, il écrivit pour son ami un très beau texte pour le livret de la réédition de l'album West of Rome. Nous le reproduisons ici comme un hommage – comme Jem Cohen lui-même le fit à la mort du chanteur.

 

VIC CHESNUTT : 12 novembre 1964 - 25 décembre 2009.

Notes du livret de la réédition de l’album West of Rome, 2004.

C’est par hasard que j’ai croisé Vic pour la première fois, en 1987. C’était un soir, tard, dans un coffee shop d’Athens, Georgie. Je ne savais pas qu’il était musicien, mais du jour où j’ai entendu Little, je suis devenu l’un de ses admirateurs dévoués. En 1991, alors que j'aidais le réalisateur Peter Sillen sur son documentaire consacré à Vic, je me suis retrouvé sur la réalisation de West of Rome. Lorsque nous sommes arrivés pour filmer la session, Vic était à l’hôpital – un endroit qui lui était tout sauf étranger. Pneumonie. Le lendemain, image-vicjem1il se rendait directement au studio.

L’enregistrement et le mixage ont pris moins de deux semaines. Au total. Sur son 4-pistes, Vic avait fixé des démos de certaines chansons, mais ce disque représentait pour lui une grande étape. La maison de l’ingénieur du son, Scott Stuckey, était située sur une longue rue bordée d’arbres ; le studio se trouvait en face de la cuisine. En tant qu’ingénieur, Scott avait déjà travaillé pour d’autres, mais West of Rome était le premier album qu’il réalisait intégralement. Il venait tout juste d’acheter d’occasion la console, une semaine avant la session.

Sur ce disque, Michael Stipe, qui avait été l’instigateur du très dépouillé Little, allait s’impliquer davantage en tant que producteur. Stuckey n’avait à coup sûr jamais travaillé avec lui, mais tous deux se sont tout de suite mis au boulot. Michael était sérieux et concentré. Peut-être cette session était-elle pour lui comme une oasis. (R.E.M. venait de décrocher son premier disque d’or, et Scott se souvient d’une longue marche de Stipe dans le quartier pour s’en remettre). Il n’avait pas de téléphone portable. Personne n’en avait. Par chance, lui non plus n’était pas exactement ce qu’on peut appeler un expert du studio, ce qui lui a permis de se concentrer plus simplement  sur la matière qu’il avait sous la main ; d’où ces chansons réalisées de cette manière honnête et non pasteurisée, qui a toujours permis à Vic de s’épanouir pleinement. Le producteur Hal Wilner a déclaré que West of Rome est l’un des disques les mieux produits de tous les temps, et j’approuve. Non pas parce qu’il est parfait (c’est peut-être même son imperfection qui en fait l’un des disques les mieux image-vicjem2produits de tous les temps), mais parce qu’il sonne simplement comme il devait sonner : il ne pouvait absolument pas en être autrement.

L’écoute de Big Huge Valley ou Soogy Tongues ramène directement l’auditeur dans la pièce où se trouvent les musiciens – une petite pièce. Le groupe suit le rythme, se mettant par moments pile dans le sillon de Vic, au bon endroit. Qu’il y ait eu des feuilles de papier sur l’ampli de la basse de Tina [l'épouse de Vic Chesnutt], avec les progressions d’accords écrites en gros caractères, importe peu. Son jeu est solide et vrai. Il est simplement juste. Le batteur, Jeffrey, je l’avais vu une fois agenouillé sur scène, dans l’obscurité, jouant avec le fauteuil roulant de Vic qui avait été équipé de micros de contact. Ça sonnait de manière incroyable. Ici encore, son jeu est à la fois discret et puissant. Il est simplement juste. La présence aux cordes des nièces de Vic est un élément-clé de cette session. Agées de 14 et 16 ans, elles semblaient avoir été débauchées d’un groupe de collège. Elles étaient timides, mais elles avait bien plus que ça en elles. Vic le savait, et Michael et lui l’ont révélé. Leur jeu est simplement juste. Michael a aussi écrit et trouvé des parties de clavier et de cordes, et Ray Neal, qui jouait alors dans l’extraordinaire Miracle Legion, a apporté sa guitare et un peu de son aide pour le mix. Scott dit que c’est la session d’enregistrement la plus magique à laquelle il a participé ; mais sur le moment, je ne pense pas que quiconque ait songé à se congratuler à ce propos. Pourquoi les choses tombent-elles d’elles-mêmes ainsi, et pourquoi sont-elles parfois laissées telles qu’elles sont tombées, ou tout juste réparties dans la stéréo pour se poser parfaitement ? Dans la chanson-titre, les chœurs de Vic planent ainsi dans les airs, comme ces choses que le narrateur ne parvient pas vraiment à atteindre. Quand la voix principale met finalement les bouts, c’est un fil de phonèmes en dehors des mots, qui a moins à voir avec le sens qu’avec une forme d’envol, lointain et terrible. “Nous n’avions aucune idée de ce que j’allais faire à ce moment, dit Vic. Je pensais que j’allais image-vicjem3simplement fredonner, et quand le moment est arrivé je me suis mis à chanter à pleins poumons – j’étais loin du micro.”

Vic a certainement connu – et même provoqué – des temps difficiles, mais ce qu’il y a de bien dans une réédition, c’est qu’elle octroie une chance de regarder en arrière et de voir que les graines de la chance et de la bonne fortune continuent de germer.

L’un de ces petits moments de chance dont je suis le plus heureux dans ma vie est d’avoir envoyé un jour une carte postale à Vic, qui l’a inspiré pour sa chanson Sponge. Ce n’est pas ce que j’avais écrit qui l’a nourri, mais la photographie qui illustrait la carte, prise par Helen Levitt en 1939. Trois gamins sur le perron d'un vieil immeuble de New York City. Ils portent des masques rudimentaires et nous observent, le monde et nous, d’une manière ouvertement non-sentimentale, belle et peut-être terrifiante. Un très large éventail d’influences infiltre l’œuvre de Vic comme un tout. A l’époque de West of Rome, il portait – chez lui, en tout cas – une sorte de tiare réalisée avec du carton et un "marqueur magique", qui était comme une recréation de la série de peintures de Francis Bacon sur le pape hurlant [1]. Devant la petite maison de Vic et Tina se trouvait leur van, un Chevy noir, sur lequel avait été sommairement taggé en grosses lettres roses le mot "Sophisticated". A l’intérieur, sous un magnet collé sur le réfrigérateur, je me souviens d’une photo du grand-père de Vic, Sleepy, posant avec son groupe de Country & Western. En mélangeant tous ces éléments, vous aurez peut-être une idée de l’endroit d’où Vic venait. Il venait aussi, littéralement, de Floride, qu’il a immortalisée de image-vicjem4manière tragique et hilarante sur le disque. (Sur le même réfrigérateur, il faut aussi imaginier une photo de mariage de Vic et Tina, un an après l’enregistrement de l’album. Cette photo n’existe pas, car il n’y avait pas d’appareil sur le parking à camions où ils se sont mariés).

Cette réédition de West of Rome a permis de revenir à deux intentions de départ très importantes. Latent Blatant n’est plus le morceau qui ouvre le disque, et les paroles mal reproduites de la chanson-titre ont été corrigées – de "steeped in the dark isolation" à "steeped in those dark oscillations". C’est un changement important, peut-être parce que, selon moi, la première phrase pourrait être celle d’un seul homme, tandis que la seconde touche à quelque chose d’autre, qui fait écho et se partage. Elle me fait penser à ce son universel et fondamental que les physiciens et les philosophes recherchent, et à l’effet Dopler qu’on peut percevoir dans le son d’un train qui s’éloigne.

Elle me rappelle aussi cette note de violoncelle, ce grave qui asseoit la chanson Panic Pure.

Un soir, nous étions tous en train de quitter le studio quand, au moment de franchir le seuil, Vic a annoncé qu’il voulait essayer de poser sa voix sur cette chanson. Les lumières sont restées éteintes ; deux bougies ont été allumées dans la cabine de chant. Je crois qu’en une prise, c’était plié. C’était comme entendre le crépuscule se transformer en son, l’un des moments les plus forts auxquels j’ai eu le privilège d’assister. Dans mon souvenir, cette chanson est toujours plus triste qu’elle l’est en réalité, image-vicjem5avec sa rythmique à la coule et sa batterie tout aussi tendre que martiale. Mais c’est vraiment du solide. Ma chanson préférée de l’un de mes albums préférés.

Que dire d’autre ? Si vous prenez la navette qui longe le bord du Grand Canyon, vous pouvez entendre le chauffeur annoncer : "Prochaine station, l’Abysse…" - et ce n’est que le nom d’un arrêt sur la corniche. D’une certaine façon, pour moi, la musique de Vic fait écho à cela ; il y a la douceur de l’annonce, un guide de confiance, et sur votre gauche, la béance du gouffre. A côté de ça, West of Rome n’a vraiment rien du Grand Canyon. C’est un album plein d’humilité, intègre et intimiste, vierge de toute suffisance, et formidable en dépit même de cette humilité dont il est nimbé. Il est aussi plein d’humour, comme une grande partie de l’œuvre de Vic.

L’abysse existe. Vic est de ceux qui ne nous laisseront pas prétendre le contraire, et cela l’amène parfois à hurler. Mais son hurlement reste une forme de célébration. A l'occasion, éteignez la lumière quand vous écoutez ce disque.

Texte et photo de une © JEM COHEN
(traduction : Richard Robert & Mickaël Mottet)

[1] Le pape Innocent X, d’après Velasquez.

. Texte reproduit avec l'aimable autorisation de Jem Cohen, que nous remercions ici chaleureusement.
. Crédits photos : Peter Sillen [1], Helen Levitt [3], Los Angeles Times [5].

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article publié dans le n° 39.
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