Mes pairs, ces héros


Dedicated to Robert

Que ce soit dans les pages de L'Oreille Absolue ou en dehors, une nuée de musiciens et de mélomanes a célébré l'homme rare et précieux qu'est ROBERT WYATT. De Björk à Pascal Comelade, de David Sylvian à Vic Chesnutt, de Fabio Viscogliosi à François Gorin, voici un petit florilège (in progress) de leurs chants d'amour.

 

 

 

image-wyattfans4FRANÇOIS GORIN [extrait de Sur le rock, Editions Lieu Commun, 1990]

C'est le “Chant de la Mer” qui ouvre Rock Bottom. Accompagnés par les notes d'un piano, nous sommes déjà sous l'eau. La voix, comme étouffée, dont on ne sait si elle se veut sentimentale ou ironique, compare une femme à des animaux marins. Puis, elle s'interrompt, et le piano piétine comme sur un obstacle, accroché par des algues.
A peu près au moment de la sortie du disque, Robert Wyatt refait, seul, une version de Sea Song pour l'émission de radio de John Peel. On est encore plus près de ce qu'il veut toucher. Il n'y a plus l'habillage sonore de Nick Mason, le batteur de Pink Floyd. Wyatt joue du piano et d'un mellotron qu'il utilise aussi pour filtrer sa voix. Elle paraît irréelle quand on l'entend revenir. Elle se double, module, cherche des notes aiguës, finit par faire un râle – une agonie, une jouissance ou un vagissement, ou tout en même temps : un retour apaisant à l'avant de la vie. Derrière les dernières vocalises, calmes, le seul son est celui d'un métronome qui bat.

image-wyattfans5NORBERTO LOBO [avril 2011, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°12]

Il y a deux musiciens que j'admire plus que tout, deux dieux dans mon panthéon : Robert Wyatt et Jim O'Rourke. Si je joue un jour avec ces deux-là, je peux mourir tout de suite après... J'adore tout ce qu'ils ont fait, sans exception. A l'automne dernier, pendant une tournée au Japon, j'ai eu la chance de rencontrer O'Rourke. C'est quelqu'un de marquant, qui est comme sa musique, plein d'amour et d'espoir. C'est un type qui fait tout bien. Tu as vraiment l'impression qu'il a aboli les frontières. Et c'est la même chose avec Robert Wyatt : je prends tout ce qu'il a fait avec admiration, que ce soit Soft Machine, sa période où il ne faisait que des reprises, ses albums récents... Ce sont des gens qui te donnent envie de tenter plein de choses différentes.

image-wyattfans6TATIANA MLADENOVITCH [FIODOR DREAM DOG] [mars 2011, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°10]

Mes influences sont très directement liées à des lectures, à la danse contemporaine, qui m’inspire plus que tout, ou à des rencontres. En revanche, il m’arrive d’écouter de la musique et que cela me mette dans un état qui me fera voir une couleur, par exemple. Ou alors je ferai un lien avec la nature : certains morceaux de Robert Wyatt ou d’Erik Satie m’emmènent immédiatement dans un certain vallon très verdoyant, avec le bruit du vent dans les arbres… C’est toujours la même image : j’imagine que je ne suis pas la seule à l'avoir et qu'elle n’est pas très originale. Mais ça, ça m’inspire, sans que je sache si c’est la musique elle-même ou si c’est ce fameux vallon. J’ignore si je l’ai déjà vu en réalité ou si c'est un fantasme, mais c’est un endroit où je me retrouve souvent dans mes moments d’inspiration.

image-wyattfans11JONATHAN MORALI [SYD MATTERS] [propos recueillis en juillet 2003]

Robert Wyatt concentre toutes les qualités que je peux imaginer chez un artiste. Et sa musique est d'une beauté qui résiste aux qualificatifs. Elle possède tous les caractères d'une expression intimiste, tout en ayant la capacité de se projeter dans tous les sens – c'est flagrant dans Rock Bottom. Son ampleur n'abuse jamais du lyrisme, ne tombe pas dans le “too much” : elle se déploie dans des formes moins évidentes – j'ai presque envie de dire plus “confuses”, sans mettre quoi que ce soit de péjoratif dans ce mot. Et cette vraie ambition, ce désir de réaliser de grandes choses, n'use en outre jamais des clichés du type “Je suis très heureux” ou “Je suis très triste”. C'est ailleurs que ça se passe, toujours. L'œuvre de Wyatt est au fond assez inégale, mais quand tu écoutes son tout premier et son tout dernier album solo [Cuckooland, qui venait alors juste de sortir], il en ressort malgré tout une cohérence assez hallucinante : il est de ces rares musiciens qui ont une authentique patte. C’est d'ailleurs ce qui est terrible pour des gens comme moi : on ne peut pas le citer sans sombrer immédiatement dans le repompage. Ceux qui osent le faire échappent rarement à cela. Quand Seasong est reprise, par exemple, c’est souvent le côté lyrique et mélodique qui est mis en avant, alors que cette chanson présente bien d’autres aspects, qui ne sont pas forcément les plus évidents mais qui sont tout aussi intéressants : cette espèce de piano sans aucun sustain, avec ces notes éparses un peu fausses, je trouve ça extraordinaire… Comme tous les grands artistes, Robert Wyatt est quelqu'un qu’on peut ainsi aborder sous quarante niveaux de lecture différents. On peut retenir quantité de facettes dans sa musique, mais sa personnalité est tellement singulière qu’il n’y a qu’un mec sur terre qui puisse vraiment faire du Wyatt : c’est Wyatt lui-même. 

image-wyattfans7DAVID SYLVIAN [février 1999, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°20]

Robert Wyatt est l'un de mes musiciens préférés, j'aime énormément son travail. Voilà quelqu'un qu'on sent dans un processus permanent d'apprentissage et de compréhension de la musique, de découverte de son propre vocabulaire. C'est une démarche qui prend du temps et qui se heurte à quantité d'obstacles. Lorsque vous êtes très jeune et que vous devez assumer un contrat signé avec une maison de disques, il faut avoir du cran pour se tenir à ce genre d'exigence... Ce qui est frappant, avec Robert Wyatt, c'est qu'il s'est dégagé cette voie personnelle et originale très tôt : Rock Bottom, c'est tout de même en la matière un album incroyable. C'est un univers en soi, un monde qui n'existait pas jusqu'à ce que son auteur nous le révèle... Ce qui est remarquable, c'est qu'il s'est ensuite tenu à son désir d'avancer, de grandir. Il aurait très bien pu réenregistrer dix sous-Rock Bottom : il ne l'a pas fait.

image-wyattfans8FABIO VISCOGLIOSI [mars 2012, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°43]

J'en parle beaucoup dans mes livres : j'ai une relation forte à l'atelier car j'ai grandi à l'établi, avec mon père. Il me donnait des tas de conseils, qu'en général je n'arrivais pas à suivre, pour souder correctement deux bouts de fer ou percer un mur. J'ai l'impression d'avoir reproduit cette manière dans les champs qui m'intéressaient. J'adore qu'un livre ait l'aspect d'un Mecano, qu'on voie des tiges, des vis. Quand ça tient debout, comme une maquette, il y a un réel plaisir à observer ce qu'on a réussi à ériger, cette espèce de château de cartes… Et je m'aperçois finalement que les musiciens qui m'ont marqué rejoignent ça. Chez Robert Wyatt, par exemple, il y a en permanence ce chantier apparent : quand je l'écoute, j'ai l'impression de voir et d'entendre les morceaux en train de se faire. C'est ce qui me fascine, au-delà des genres, des formes et des types musicaux.
[…] Je trouve assez touchant que l'œuvre produite porte le reflet de la solitude de celui qui l'a vécue. Je cite encore Robert Wyatt, parce que c'est aussi ce qui m'émeut dans ses disques : ce sont les traces de ces moments de petite solitude. Même lorsqu'il est accompagné, on sent chez lui cette simplicité de l'instant.

image-wyattfans13BEN WATT

J’avais 19 ans quand quelqu’un m’a branché sur la musique de Robert Wyatt. Les figures folk marginales du début des années 70 m’intéressaient beaucoup – je venais tout juste de découvrir Nick Drake, des choses comme ça. Les premières productions chez Virgin de Robert Wyatt étaient faites pour moi, j’aime ce son pastoral légèrement psychédélique. J’ai demandé à ma maison de disques [Cherry Red] : “Pensez-vous qu’il pourrait jouer sur mon premier EP ?”. J’étais ce gamin précoce de 19 ans… Ils m’ont répondu que non. Ils pensaient que j’étais fou de lui demander quoi que ce soit. C’était quelqu’un, je n’étais personne. Mais qui ne tente rien n’a rien. Je leur ai demandé de me donner simplement son numéro de téléphone. Je l’ai appelé, lui ai envoyé une cassette, puis l’ai recontacté en lui disant : “Vous ne savez pas qui je suis, mais vous aimerez peut-être ça”. Et il a aimé, et je me suis retrouvé chez lui. J’ai pris l’autocar. Me suis assis dans son salon, entouré par un piano, du lait de soja et des disques de Charles Mingus. Il était très attentionné et gentil. Plus tard, en studio, il a pris tout cela très au sérieux, et a apporté quelques idées très intéressantes, comme le fait d’enregistrer deux prises et de les garder toutes deux pour qu’elles se chevauchent. Et nous avons fini par enregistrer ensemble cet EP, Summer into Winter. On ne va nulle part si on ne demande rien…

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article publié dans le n° 48.
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