Mes pairs, ces héros


Dedicated to Robert

Que ce soit dans les pages de L'Oreille Absolue ou en dehors, une nuée de musiciens et de mélomanes a célébré l'homme rare et précieux qu'est ROBERT WYATT. De Björk à Pascal Comelade, de David Sylvian à Vic Chesnutt, de Fabio Viscogliosi à François Gorin, voici un petit florilège (in progress) de leurs chants d'amour.

 

 

image-wyattfans10BJÖRK [propos recueillis en 2004]

Tous les chanteurs qui ont participé à Medúlla [son sixième album, sorti en 2004 et consacré à la voix humaine] venaient d’horizons très différents et apportaient des registres et des timbres très variés. Pourtant, alors que le disque semblait achevé, j'ai eu la sensation que quelque chose manquait… Un chanteur plein d'âme, qui aurait à la fois un rôle narratif plus traditionnel et une capacité d'improvisation, une grande souplesse d'expression. J'avais le sentiment que cet aspect essentiel de la folk music manquait cruellement au tableau. J’ai immédiatement pensé à Robert Wyatt, et je l'ai appelé en direct : il a tout de suite répondu présent. Le lendemain de notre conversation, je quittais Londres et me rendais chez lui en voiture, là-haut, dans le Nord de l'Angleterre, dans cette adorable maison où il habite avec sa femme Alfie. Nous avons enregistré sa contribution vocale [sur le titre Submarine] dans leur chambre, tout au long d'une journée où Robert n'a cessé de chanter et d'apporter sa grâce. Au soir de ce premier jour, nous avons pris une bonne cuite en nous racontant mille histoires, c'était un moment incroyablement doux… Le lendemain, nous pensions nous remettre au travail. Mais en réécoutant les enregistrements de la veille, nous nous sommes rendus à l'évidence que tout était déjà là. Robert est l'un des chanteurs les plus spontanés que j'ai eu la chance de rencontrer. Sa pratique est d'une force instinctive et instantanée incroyable.

image-wyattfans1BENOÎT BURELLO [BED] [mars 2001, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°46]

J'ai des copains qui connaissent chaque note du Rock Bottom de Robert Wyatt : moi, je le découvre encore naïvement, il y a des notes que j'ai eu la légèreté de ne pas entendre. Pour moi, ces disques-là sont tout sauf des choses figées sur la table de chevet. Ce que j'aime, aussi, chez Robert Wyatt ou chez Henk Hofstede, des Nits, c'est l'humour, le détachement par rapport au milieu ou à la carrière. On retrouve également cette qualité chez John Greaves, même si c'est peut-être davantage contre son gré. Ces gens-là partagent un certain recul vis-à-vis du monde contemporain et de la pseudo-urgence qu'il impose. Ils me touchent autant pour leur musique que pour le reste, pour l'évolution bien mesurée qui est la leur. Ils forment à mes yeux une famille qui n'est pas du tout officielle. Disons : une non-famille.

image-wyattfans2WITOLD BOLIK [février 2015]

On se disputait sur Léo Ferré. J'avais décidé qu'il m'ennuyait. Mon pote m'a fait écouter Rock Bottom, pour changer. Il y avait là-dedans tout ce qui m'intéressait en musique et dans la vie. La pop la plus ouverte et personnelle à la fois qu'il m'ait été donné d'écouter. L'appropriation souriante de ce qui me plaisait dans le jazz et dans des musiques que j'aimais presque en secret, de peur de me faire charrier, comme celle de Mike Oldfield. Et le sens de l'absurde qui faisait exploser toutes ces influences, non pas pour s'en moquer ou les prendre de haut, non pas pour les kitschifier et les post-moderniser, comme j'ai toujours eu l'impression qu'un Zappa le fait (je n'argumenterai pas ici, c'est subjectif), mais pour les ramener à un niveau intime, introspectif, contemplatif, personnel. Robert Wyatt me semblait exprimer : "Mon Cecil Taylor. Mon Mike Oldfield. Mon John Coltrane. Mon moi, mon Robert Wyatt, mes emmerdes et ma mélancolie et la mer, mon amour et mes angoisses, ma pataphysique et par dessus tout ma joie sublime et communicative de composer et de jouer avec tout ça."
Fête de la musique, vers la fin des années 1990. Il pleuvait comme toujours, nous n'étions pas dans les bons coins pour nous asseoir et écouter paisiblement, et après nous être fatigués à traverser des rues où des ensembles de cors de chasse se superposaient joyeusement avec le sitar flangé du bar d'en face – pas mal du tout, quoique inécoutable –, nous décidâmes de nous asseoir dans l'appartement. François a mis Gharbzadegi. "We're so out of touch/Words take the place of meaning". Le clin d'oeil à Love Supreme de John Coltrane. La ferveur des notes tenues infinies, des gammes tonales, des subtils et hypnotisants détournements de tourneries, des secondes et des neuvièmes qui tuent. La ferveur. C'était une chouette Fête de la musique (j'aimerais dire qu'il y en eut d'autres après).
J'avais dans mon ancien appartement une carte postale de Robert Wyatt. Je lui avais envoyé un de mes premiers Cd gravés et une lettre sur ce que je ressentais pour sa musique. Je parlais de ce passage de La Vie de Brian où Brian dit à la foule "Vous n'avez pas besoin de leader !", et où celle-ci – la foule d'admirateurs – répond docilement : "Nous n'avons pas besoin de leader !". Je lui dis que je nous sentais, nous ses fans, les admirateurs d'un esprit libre, pris dans le même dilemme que la foule ; qu'il y avait dans ce qu'apportait l'amour de sa musique un truc socratique à long terme qui valait tous les badges et les tee-shirts. Enfin j'arrivais à exprimer encore moins bien que ça des choses que je ne faisais que percevoir sans vraiment les analyser, et dans un anglais déplorable (mais enthousiaste). Elle s'est perdue, la carte postale qu'il m'a envoyée en réponse, mais je me souviens. Je l'ai très bien en tête, elle était drôle et simple et belle, avec des petits autocollants pailletés de dauphins.
Je la garde pour moi si vous voulez bien. Mon lui, mon Robert Wyatt, ma carte postale.

image-wyattfans3VIC CHESNUTT [septembre 1998, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue n°39]

Je connais mieux la musique de Robert Wyatt que sa philosophie, son regard sur les choses. Et à mes yeux, ses chansons sont tellement libres, sans limites pour le coup… Ses capacités intellectuelles et sa musicalité sont tellement au-dessus des miennes… Il est un gratte-ciel, je suis une chaumière. J'aimerais en savoir plus sur lui en dehors de sa musique, je n'ai jamais lu une seule interview de lui. Mais il est certain que je m'identifie à cette sorte de langage très intérieur, rêveur, parfois symbolique et surréaliste, qui est le sien, et que je m'efforce moi-même de trouver dans mon travail. C'est un personnage incroyable, que j'aimerais rencontrer un jour, avec lequel j'aimerais échanger.

image-wyattfans9PASCAL COMELADE [mai 1998, extrait d'un entretien publié dans L'Oreille Absolue5]

Robert Wyatt est pour moi l'un des rares musiciens qui a un ton aussi... implacable. C'est pas un son, c'est plus que ça. C'est dans son jeu de batterie, sa voix, sa façon de chanter, ses arrangements, ses sons de claviers... C'est un monde unique. C'est l'un des rares types dont on peut dire que je suis fan. Depuis la première heure, depuis les débuts de Soft Machine. Fan jusqu'à la pathologie. Tu sais, le genre de type dont tu vas acheter tous les disques, même celui où il ne sera qu'invité à poser quatre harmonies vocales sur une chanson. Pour moi, un des plus beaux morceaux de ces trente dernières années, c'est Moon in June, sur l'album Third de Soft Machine. C'est le summum, c'est même au-dessus de Rock Bottom, c'est un concentré fantastique de son art. C'est une personne plus que respectable dans l'histoire de la musique, à tous les niveaux. C'est d'ailleurs très bien, ce qui s'est passé au niveau de la presse au moment de la sortie de Shleep. Comme si on avait remis les pendules à l'heure, comme une mise au point nécessaire dans ce monde merveilleux de la musique que nous aimons tous.

image-wyattfans12ANJA GARBAREK [propos recueillis en février 2001]

Je travaillais sur The Diver, l'une des chansons de Smiling & Waving [son album sorti en 2001] et je n’arrivais à rien, je tournais en rond. Pour me changer les idées, je me suis rendue dans un magasin de disques. On y diffusait l’album solo de Mark Hollis, et je suis tombée en arrêt en écoutant cette musique : c’était exactement ce que voulais, ce que je recherchais. J’ai réussi à le contacter via sa maison de disques, et lorsque je lui ai proposé de produire un ou deux titres, il a accepté et choisi The Diver. C’est lui qui m’a proposé de faire appel à Robert Wyatt, c’était son idée. Robert est une personne adorable, qui m’a immédiatement mise à l’aise. Après avoir écouté la chanson, il m’a répondu : “J’adore ce morceau, c’est exactement mon histoire !”. Il m’a rappelé mon enfance, tous ces musiciens que, grâce à mon père [le saxophoniste Jan Garbarek], j’ai eu la chance de rencontrer et de côtoyer de manière informelle, naturelle. Avoir des conversations avec lui, c’était comme revenir à la maison ! Grâce à lui, l’enregistrement de The Diver a été l’une des plus belles expériences de mon existence. Et quand il m’a dit qu’il aurait pu écrire cette chanson, je me suis tout simplement sentie comblée.

 

 

 

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article publié dans le n° 48.
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