Dis, quand reviendras-tu ?


"De la colère, de l'amour, de la résistance"

C'est un homme qui se fiche de complaire aux modes et dont les chansons tutoient quelques cimes inviolées du songwriting. Qui pousse l'exigence jusqu'à financer et produire lui-même son œuvre. Qui refuse de taire les désirs d'absolu, les élans et élancements amoureux ou la colère éperdue qui l'animent. Un jusqu'au-boutiste, un vrai, comme chacun devrait l'être, qui a sans doute le tort de ne pas être un rebelle glamour, un petit génie de l'autopromo ou un animal mondain de plus dans la ménagerie musicale d'ici. Alors, forcément, le monde s'est jusqu'à présent assez peu intéressé à JOSEPH LEON. Mais Joseph Leon nous intéresse, au plus haut point. Tout comme son somptueux deuxième album, The Bare Awakening, dont, en exergue de cet entretien, nous vous proposons deux magnifiques titres en écoute

 

The Bare Awakening affirme une qualité déjà présente sur ton premier album, Hard as Love, mais avec plus de force et d'évidence encore : cette manière d'habiter à ta façon des formes, des mélodies ou des suites d’accords à priori familières, mais auxquelles tu donnes une fraîcheur très personnelle. Comme si tu t’étais débarrassé de l’obligation d’être "original", pour investir d'autres enjeux d’expression.

Joseph Leon : Je peux dire que l’originalité en soi ne m’intéresse pas. Aujourd’hui, il se trouve que je n’écoute presque plus de musique, à part du classique et du jazz. Mais ma manière de image-leon1faire, habituellement, consiste à écouter obsessionnellement quelqu’un et à le "digérer". J’ai par exemple mis six ans à assimiler Bob Dylan, en me le mettant énormément dans l’oreille, en boucle. Forcément, ça me nourrit, ça marque mon inconscient en profondeur, même si ce n’est jamais sur le moment que cette empreinte se révèle… En tout cas, ça ne me gêne pas de dire que j’ai été et que je suis encore inspiré par tel ou tel : quand je réécoute un morceau que j’ai écrit et enregistré, je peux voir d’où il vient, quelle autre chanson lui a donné naissance. La musique qui vient de nulle part, ça n’existe pas : c’est de l’humilité de base de le reconnaître. A mon sens, la quête absolue d’originalité traduit une forme de prétention, comme si l’Histoire n’existait pas. Je cherche simplement à être sincère avec moi-même et à me retrouver dans ce que j’écris.

L'exercice de la reprise joue-t-il un rôle dans ta pratique, chez toi ou en concert ?

Jamais en concert, parce que généralement c’est ce que les gens retiennent le plus. Mais chez moi, si j’ai envie d’entendre une chanson de Bob Dylan, par exemple, je vais la jouer plutôt que me la passer sur disque. J’ai besoin que l’émotion d’une chanson que j’aime passe par moi, me traverse. Je peux toujours retrouver une chanson d’un autre musicien, même si c’est compliqué, même si ça doit me prendre une journée. Pour les pickings de Nick Drake, je me image-leon7suis fait chier… J’ai aussi beaucoup de mal à choper Elliott Smith, qui jouait en open tuning. Souvent, j’adapte : tant que je peux chanter et que sur le plan harmonique ça colle avec la mélodie, je m’en fous un peu. Après, si je ne peux plus suivre techniquement, je ne suis plus qu’une oreille… D'ailleurs, mon rêve, si ce deuxième album devait me permettre de gagner un peu d'argent, ce serait d'aller dans une école de jazz, puisque je suis guitariste, et d'apprendre les standards, même très simplement. Si j’ai le temps, ou si j’hérite d’une grand-mère que je n’ai pas, je prendrais aussi un ou deux ans pour m'inscrire dans une école américaine ou canadienne et ne jouer que du piano classique. Etre pianiste concertiste classique, c'était mon rêve d’enfant.

"Je ne perds pas de temps à bidouiller, je n'ai pas de home studio. J'ai une manière un peu préhistorique de travailler."



T'arrive-t-il de reprendre des chansons de tes contemporains, de musiciens autour de toi ?

Non.

Ton inspiration te vient donc essentiellement de la musique passée ? D’une musique faite à une époque – disons, des années 50 aux années 70 – où il a pu exister une conjonction du talent, du métier et du commerce ?

Exactement. Il me semble que les marchands de musique, pour la plupart, aimaient ce qu'ils signaient. Aujourd'hui, quand je leur fais écouter mes chansons, certaines maisons de disques me répondent "On adore, mais on ne signe pas parce que ça n'est pas radio". Moi, ça me donne envie de me barrer. Le monde peut très bien se passer de moi : si j'arrête la musique, ce n'est pas un image-leon8drame pour la culture occidentale.

Ça nous ramène en tout cas à la forme classique de tes chansons : qu'est-ce qui, selon toi, fait que l'empreinte que tu y laisses sublime la "non-originalité" des mélodies ? Est-ce l'interprétation, le jeu, le travail sur le son, la direction des musiciens qui se joignent à toi ?

Prends un blues de Lightnin' Hopkins et un blues de John Lee Hooker : ce sont les mêmes accords. Ce qui fait ensuite que ce sont deux blues totalement différents, avec des mélodies très distinctes, c'est que chacun met toute sa personnalité dedans. Il se trouve que j'ai beaucoup de personnalité : ma manière de faire, c'est d'habiter un blues. Je ne perds pas de temps à bidouiller, je n'ai pas de home studio. J'écris guitare-voix sur Garage Band avec une carte son merdique, un micro à 50 balles que je pose sur la table, et puis voilà. Dès que je tiens un morceau, je l'écris et l'enregistre très vite. Ensuite, je le joue, et le rejoue, et le rejoue, jusqu'à ce que je puisse l'enregistrer guitare-voix sans montage. Je ne sais pas éditer, regarder les ondes pour mettre un coup de machette ici ou là. Parfois, je cale, alors je mets le morceau de côté et je le reprends plus tard.

C'est probablement ce qui contribue à donner à tes chansons leur vitalité et leur humanité.

C'est gentil de dire ça… Il y a tellement de gens qui passent leur temps à bidouiller les fréquences, à faire leurs propres arrangements, etc. Moi, je m'en fous. J'écris une chanson, et si ça se trouve, deux ans après, je l'aurai en studio. Ça me laisse deux ans pour penser à la manière dont je l'entends. Du coup, quand j'arrive en studio, je sais exactement ce que je veux. J'ai eu le temps d'imaginer dans ma tête ce qu'elle allait donner. Quitte à changer… Pour The image-leon9Bare Awakening, j'ai été passif sur mes guitares-voix. Parce qu'il est habitué à enregistrer de la variété, l'ingé son, que j'aime beaucoup par ailleurs, m'a dit que ce serait mieux d'enregistrer mes guitares d'un côté et mes voix de l'autre. Je n'avais jamais fait ça auparavant. Je n'ai pas aimé le résultat, c'était trop froid. Comme les chansons sont assez variées sur le disque, tout ressemblait à un exercice de style. Ce n'était pas bon parce que je me suis laissé faire, c'était une période où je n'avais plus le courage ni l'envie. En fin de compte, ça ne me ressemblait pas, ce n'était pas moi. Physiquement, je ne peux pas dissocier le chant et la guitare, à moins que je sois complètement libéré, qu'il y ait avec moi un pianiste ou un guitariste et que je chante un standard. Sur les deux chansons piano-voix de The Bare Awakening, le pianiste Michel Amsellem, par exemple, est tellement fort que ça me porte. Mais un morceau comme My Crazy Valentine, plus difficile à interpréter à la voix, il a fallu que je le rechante en jouant de la guitare micros fermés : on ne l'entend donc pas dans l'enregistrement, mais j'avais besoin du geste.

L'écriture répond donc à des exigences qu'il faut respecter, à tous les niveaux, depuis le temps pris à se mettre une chanson dans les doigts, la tête, la voix, jusqu'à…

[Il coupe] Oui, mais ça, c'est obsessionnel : quand je compose la chanson, je n'arrête pas tant que je ne l'ai pas fixée nickel. Parce qu'en général, elle est écrite à quelqu'un, comme une lettre. C'est un sentiment adressé, que ce soit de l'amour, de la déception, de la colère… Et j'ai besoin qu'il soit exprimé au plus tôt ; sinon, il va me bouffer. Il y a un moment où, pour moi, ça devient vital : il faut que la chanson soit finie, qu'elle existe. Une fois que je l'ai foutue sur la bande, je peux quasiment passer à autre chose… Je me rappelle qu'un jour, mon 4-pistes a cramé, et j'ai perdu plein d'idées : j'ai pleuré pendant deux jours, je n'avais aucun moyen de récupérer quoi que ce soit. Les idées me viennent toujours dans l'urgence… Enfin, pour résumer tout ça, je dirais que j'ai une manière un peu préhistorique de travailler.

"Je me compare à un artisan ou à un jardinier qui aime son métier et essaie de bien le faire. Je n'aime pas
toute cette fascination autour des artistes."



Quand j'ai commencé à travailler sur The Bare Awakening, en septembre-octobre 2010, je sortais d'une situation hyper difficile… J'étais interné pour alcoolisme, crises psychotiques, ça n'allait pas du tout. Il se trouve qu'après mon séjour en clinique, j'avais des sessions d'enregistrement avec les musiciens qui figurent sur le disque, Denis Bennarosch, Bernard Paganotti et Michel Amsellem : des gens qui ne sont pas faciles à réunir dans un même endroit cinq jours d'affilée. image-leon10Il fallait donc que j'assure. Ça a été le cas sur la direction, mais pas du tout sur mes propres parties. Il a fallu que je les réenregistre toutes, guitare-voix ensemble, en juin 2011, dans un autre studio. Je pouvais y rester jusqu’à deux, trois heures du matin, grâce à la patiente bienveillance de Mathias Durand, qui faisait ingé son aussi sur ces prises, mais qui normalement joue les parties de guitare d’accompagnement dans mon groupe de tournée comme sur le disque. Le processus n'a donc pas été simple. Si cet album s'intitule The Bare Awakening, "L'Eveil nu", c'est par ce qu'il est un peu l'histoire de ma renaissance… Il part d'aspects très intimistes, avant de devenir plus social, de s'ouvrir sur des sujets plus vastes.

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par RR

.(nov.2011-oct.2013)

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article publié dans le n° 45.
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