Le creux de L'Oreille : en écoute cette semaine


Leonard Cohen - How I Got My Song

 

Le 21 octobre 2011, Leonard COHEN montait sur la scène du Teatro Campoamor d'Oviedo pour y recevoir, dans la catégorie "Littérature", le Prix Prince des Asturies – l'une des plus hautes distinctions accordées par le Royaume d'Espagne, récompensant chaque année des "travaux d'envergure internationale". A cette occasion, il fut amené à prononcer un discours de remerciement, dont nous vous proposons ci-dessous la captation vidéo ainsi que la transcription et la traduction intégrales.

Il y a au moins trois bonnes raisons de rendre compte de cet événement dans un numéro spécial consacré à la figure de Leonard Cohen.

La première est qu'il est rare, dans l'univers guindé des honneurs officiels et des protocoles qui les encadrent, que la remise de médailles de ce genre éveille chez les pékins moyens que nous sommes un sentiment de justice poétique. Or, dans leur solennité même, les images ci-dessous sont empreintes d'une ironie aussi douce qu'intense : on y voit des souverains et autres "excellences", tenus au silence et à l'écoute, s'incliner devant la stature, l'œuvre et la parole d'un homme qui les éclabousse de son image-cohenasturias1modeste génie. Se joue là une forme de spectacle inversé qui, dans le contexte le moins propice qui soit, parvient pourtant à faire triompher le réel. Il serait dommage de se priver d'un tel plaisir.

La deuxième est que Leonard Cohen, avec ce timbre de voix et ce mélange de gravité, de légèreté et d'autodérision qui le caractérisent, compose un récit qui dévoile rien de moins que la genèse, ô combien humaine, de son œuvre poétique et musicale. C'est une belle manière d'accepter des honneurs : non pas en se drapant dans la gloire et la fierté qu'ils sont censés donner, mais en se défaisant au contraire des riches atours de la reconnaissance et de l'expérience, pour revenir à l'état de nudité et de vulnérabilité de la première parole et du premier geste. Cette parole et ce geste fondateurs, le Canadien a l'extrême bonté de rappeler qu'ils lui ont été légués, par l'un de ces passages de relais où la vie et la mort s'adonnent à leur inépuisable, mystérieux et saisissant commerce.

C'est la troisième et dernière raison d'écouter et de lire ce texte – peut-être la plus belle. Au fil de son discours, Leonard Cohen laisse finalement entendre ceci : tout art se construit sur une forme de gratitude, qui n'est jamais que le ferment premier de la transmission ; et cette gratitude, pour peu qu'elle soit justement et intelligemment cultivée, peut suffire à nourrir le travail d'un homme et de toute une vie, qui à leur tour nourriront celles et ceux qui ont eu le privilège de les accompagner.

Belle écoute et belle lecture.

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[La traduction du discours de Leonard COHEN a été rendue possible par sa mise en ligne sur internet, effectuée par l'excellent site Heck of a Guy, source inépuisable d'informations et de réflexions sur le poète canadien, qui en propose également une transcription en anglais. Les photos qui illustrent cet article sont aussi issues de ce site.]

 

 

 

"HOW I GOT MY SONG", par Leonard COHEN

"C’est un grand honneur que de me tenir devant vous ce soir. Peut-être que, comme le grand maestro Riccardo Muti [distingué lui aussi dans la catégorie "Arts"], je ne suis pas habitué à me tenir devant un public sans orchestre derrière moi ; mais ce soir, je ferai de mon mieux en tant qu’artiste solo.

Je suis resté éveillé toute la nuit dernière, en me demandant ce que j’allais bien pouvoir dire devant cette auguste assemblée. Après avoir mangé toutes les barres chocolatées et les cacahuètes du mini-bar, j’ai griffonné quelques notes. Il ne me semble pas utile de m’y référer. Il va de soi que je suis profondément touché d’être reconnu par la Fondation. Mais je suis venu ici ce soir pour exprimer une tout autre dimension de ma gratitude ; je pense pouvoir y parvenir en trois ou quatre minutes.

En préparant mes bagages à Los Angeles, j’étais un peu mal à l’aise ; car j’ai toujours vu une forme d'ambiguité dans le fait qu’on puisse récompenser la poésie. La poésie émane d’un endroit que nul ne commande, que nul ne conquiert. En acceptant une récompense pour une activité que je ne commande pas, j’éprouve donc un peu le sentiment d’être un charlatan. En d’autres termes : si je connaissais l'endroit d’où viennent les bonnes chansons, je m’y rendrais plus souvent…

En pleine épreuve des préparatifs, quelque chose m’a irrésistiblement poussé à prendre ma guitare. J’ai une guitare Conde, qui a été fabriquée en Espagne dans le formidable atelier du 7 de la rue Gravina [à Madrid]. Un superbe instrument, que j’ai acheté il y a plus de quarante ans. Je l’ai sorti de son étui, l’ai soulevé – il paraissait empli d’hélium tellement il était léger. Je l’ai porté à mon visage, que j’ai approché de la rosace superbement dessinée, et j’ai humé le parfum du bois vivant. Vous savez que le bois ne meurt jamais. J’ai humé le parfum du cèdre, aussi frais qu'au premier jour, le jour où j’avais acheté cette guitare. Et une voix a alors semblé me dire : "Tu es un vieil homme et tu n’as pas dit merci, tu n’as pas rendu ta gratitude à la terre d’où ce parfum a levé." Je suis donc venu ce soir pour remercier la terre et l’âme de ce peuple qui m’a tant donné.

Car aussi vrai qu’une carte d’identité ne fait pas un homme, une notation financière ne fait pas un pays.

Vous connaissez le lien profond et confraternel qui m’associe au poète Federico García Lorca. Quand j’étais jeune homme, adolescent, je désirais ardemment trouver une voix. J’ai étudié les poètes anglais, je connaissais bien leurs œuvres, j’ai copié leurs styles ; mais je n’ai pas pu trouver de voix. Ce n’est qu’en lisant les œuvres de Lorca que – même par le biais d’une traduction – j’ai compris qu’il y avait là une voix. Non pas que je l’ai copiée ; je n’aurais pas osé. Mais Lorca m’a donné la permission de trouver une voix, de la localiser, c’est-à-dire de localiser un moi – un moi qui ne soit pas figé, qui lutte pour sa propre existence.

En prenant de l’âge, j’ai compris que cette voix portait des instructions. Quelles étaient-elles ? Ces instructions disaient de ne jamais se lamenter avec désinvolture. Et qu’à exprimer la grande et inévitable défaite qui nous attend tous, autant le faire dans les strictes limites de la dignité et de la beauté.

J’avais donc une voix ; mais je n’avais pas d’instrument. Je n’avais pas de chanson.

Je vais maintenant vous raconter très brièvement comment j’ai trouvé ma chanson.

J’étais un guitariste quelconque. Je ne connaissais que quelques accords. Avec mes amis de l’université, j'aimais m'asseoir et boire en chantant des folk songs et les chansons populaires du moment ; mais jamais au grand jamais je ne me serais considéré comme un musicien ou un chanteur.

Un jour, au début des années 60, j’étais en visite chez ma mère, à Montreal. Sa maison se trouvait le long d’un parc qui comprenait un court de tennis ; beaucoup de gens s’y pressaient, pour regarder les beaux jeunes joueurs qui pratiquaient leur sport. Je suis allé traîner dans ce parc que je connaissais depuis mon enfance. Il y avait là un jeune homme qui jouait de la guitare. C’était une guitare flamenco, et il était entouré par deux ou trois filles et garçons qui l’écoutaient. J’ai adoré sa façon de jouer, j’étais captivé. C’était ainsi que je voulais jouer ; et c’était ainsi, je le savais, que je ne serais jamais capable de jouer.

Pendant un moment, je suis resté assis au côté des autres auditeurs. Et quand vint un silence, un silence adéquat, j’ai demandé à ce garçon s’il voulait bien me donner des leçons de guitare. Il était originaire d’Espagne, et nous ne pouvions lui et moi communiquer que dans un mauvais français – il ne parlait pas anglais. Il a accepté de me donner des cours. J’ai montré la maison de ma mère, que nous pouvions voir depuis le court de tennis, et nous avons convenu d’un rendez-vous et d’un tarif.

Le lendemain, il s’est présenté chez ma mère et m’a dit : "Joue moi quelque chose". J’ai essayé de jouer quelque chose, et il a ajouté : "Tu ne sais pas jouer, n’est-ce pas ?" "Non", ai-je répondu, "je ne sais pas." "D’abord", a-t-il dit, "laisse moi accorder ta guitare. Elle sonne complètement faux." Il a donc pris la guitare et l’a accordée. "Ce n’est pas une mauvaise guitare", a-t-il dit. Ce n’était pas la Conde, mais ce n’était pas une mauvaise guitare. Il me l’a rendue. "Et maintenant, joue".

Je ne pouvais pas mieux jouer.

Il m’a dit : "Laisse-moi te montrer quelques accords." Il a saisi la guitare, et de cette guitare a jailli un son que je n’avais jamais entendu auparavant. Puis il a joué une suite d’accords avec un trémolo, avant de me dire : "A toi, maintenant". "C’est hors de question", ai-je répondu, "j’en suis incapable." "Laisse-moi poser tes doigts sur les frettes." Une fois que ce fut fait, il a répété : "Maintenant, maintenant, joue."

Ce fut un désastre. "Je reviendrai demain", me dit-il.

Il revint le lendemain, posa mes mains sur la guitare, et plaça la guitare sur mes genoux de la manière la plus appropriée. Je rejouai à nouveau les mêmes accords – une progression de six accords, sur laquelle reposent beaucoup de chansons de flamenco.

Ce jour-là, je fus un peu meilleur. Au troisième jour, il y eut une amélioration – un semblant d’amélioration. Mais maintenant, je connaissais les accords. Et je savais que, même si je ne pouvais pas coordonner mes doigts avec mon pouce, de façon à produire le trémolo correctement, je connaissais les accords ; je les connaissais très, très bien.

Le jour suivant, le jeune homme ne vint pas. Il ne vint pas. J’avais le numéro de téléphone de sa pension à Montréal. J’ai appelé pour savoir pourquoi il avait manqué notre rendez-vous. On m’a répondu qu’il avait mis fin à ses jours. Qu’il s’était suicidé.

Je ne connaissais rien de cet homme. Je ne savais pas de quelle région d’Espagne il était originaire. Je ne savais pas pourquoi il était venu à Montréal. Je ne savais pas pourquoi il avait séjourné là-bas, pourquoi il était apparu vers ce court de tennis. Je ne savais pas pourquoi il s’était donné la mort.

J’étais profondément affligé, bien sûr. Mais je vais divulguer maintenant quelque chose dont je n’ai jamais parlé en public. Ce sont ces six accords, ce sont ces motifs de guitare qui ont fourni la base de toutes mes chansons et de toute ma musique. Vous comprendrez dès lors dans quelles proportions s’exprime la gratitude que j’éprouve pour ce pays.

Tout ce que vous avez trouvé digne de vos faveurs dans mon travail provient d’ici. Tout, tout ce que vous avez trouvé digne de vos faveurs dans mes chansons et ma poésie, a été inspiré par cette terre.

Je vous remercie donc infiniment pour la chaleureuse hospitalité dont vous avez fait preuve à l’endroit de mon œuvre ; car elle est vraiment la vôtre, et vous m’avez permis d’apposer ma signature au bas de la page."

Leonard COHEN

(Traduction : Richard Robert)

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article publié dans le n° 40.
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