A bâtons rompus


"C’est un chemin trop étroit que de se prendre au sérieux"

KEVIN AYERS dresse très nonchalamment un vague bilan de quarante ans de pop non alignée, d’oisiveté intense et de profonde légèreté.

Kevin Ayers : Je trouve que parler de musique, c’est plus fatigant que de jouer de la musique. Mais bon, comme je suis plus ou moins debout, on peut commencer…

Tu as enregistré ton nouvel album, The Unfairground, avec l’aide de l’artiste américain Tim Shepard, qui s’est pour l’occasion transformé en producteur exécutif. Avais-tu besoin d’une telle rencontre pour reprendre un jour le chemin des studios ?

Je pense, oui. Aujourd’hui, pour enregistrer un disque, il faut trouver de l’argent, des gens prêts à payer, et je n’aime pas faire ça. Les maisons de disques n’avancent plus de fric, elles veulent directement le produit fini. J’ai eu la chance de rencontrer Tim dans une galerie pas loin de chez image-ayersjoyofatoy3moi, on s’est bien entendus. Et c’est lui qui, après avoir écouté mes maquettes, a décidé de prendre l’affaire en main. En plus, il se trouve qu’il avait des contacts avec des musiciens comme les New-Yorkais de Ladybug Transistor, qui ont accepté d’être mon backing band.

Ces quinze dernières années, avais-tu aussi un problème de créativité ?

Quand on a autant d’expérience, on a forcément moins de choses à raconter et on court le risque de se répéter. J’ai jeté la moitié des chansons que j’avais écrites pour ce disque. C’est aussi parce que je ne voulais pas raconter toutes les douleurs de ma vie – tout ça, c’est tellement ennuyeux… Tu peux te l’autoriser une fois ou deux, à la rigueur. Mais il faut le faire de manière acceptable et compréhensible, pour que chacun puisse entrer en contact avec les chansons, ne pas se sentir exclu. Tout ça pour dire qu’après quelques décennies, tu n’as pas des tonnes de trucs très neufs à exprimer. Au début, tu es optimiste, naïf, innocent, tu veux parler à la Terre entière. Après, ça devient plus difficile. Mais j’ai quand même travaillé ces quinze dernières années, hein… J’ai donné des concerts, j’ai l’impression de ne pas avoir arrêté. Il me fallait simplement tout ce temps-là pour réunir une bonne collection de chansons. On ne dirait pas, comme ça, mais je suis très exigeant avec moi-même.

Quelle a été ta relation à la musique pendant cette longue parenthèse ?

La musique m’intéresse moins… J’ai commencé vers 17, 18 ans, il y a déjà longtemps. Et comme j’ai moins de matière, il me faut du temps pour faire le tri, éditer, sélectionner ce qui, selon moi, vaut vraiment quelque chose.

T’arrive-t-il de jouer simplement pour toi, pour le plaisir ?

Je ne joue pas pour moi-même, non. Figure-toi qu’avant, je dormais même avec ma guitare… Je ne le fais plus. Mais c’est normal, ça, ça n’a absolument rien de triste.

"La vie m'a bien traité. Bien sûr,
il y a quelques larmes, mais je n'oublie pas
que j'ai quand même bien rigolé."



Dans le texte promo qui l’accompagne, il est dit que The Unfairground est l’album que tu rêvais de faire depuis trente ans…

Je ne sais pas qui a écrit ça, mais ça ne vient sûrement pas de moi. Ça sent le service de presse à plein nez. Ce que je peux dire, c’est que la plupart des chansons de ce disque sont autobiographiques, qu’elles évoquent ce qui s’est passé depuis tout ce temps. Mais dans le lot, il y en a deux, Unfairground et Brainstorm, qui sont uniquement le fruit de mon imagination. Je crois que ce sont mes préférées, justement parce qu’elles ne parlent pas de cœur brisé, qu’elles ne sont qu’un pur exercice d’invention. C’est comme si j’avais capturé des rêves – et ça, c’est très difficile.

Même lorsque tu es dans une veine autobiographique, tu restes dans le détachement, une forme de recul que tu cultives depuis toujours.

Je fais beaucoup d’efforts pour que mes chansons soient précises, je pèse chaque mot. Mais c’est vrai que je ne veux pas écrire dans une langue trop "privée" : ça doit rester accessible et un peu universel. J’essaie toujours de partager mes expériences, et c’est une image-ayersunfairground3ambition qui exige d’être dur avec soi-même. C’est une habileté à trouver, qui consiste à se critiquer, à annuler tout ce qui n’est pas valable. Si j’ai balancé tant de chansons, c’est parce qu’elles creusaient encore et encore les mêmes thèmes, qu’elles se focalisaient trop sur mes petits problèmes personnels. Alors quand j’arrive à éviter les clichés, le déjà fait, ça me donne de l’énergie, ça prouve que je ne suis pas encore mort, que l’écriture fonctionne encore.

Sur le plan musical, avais-tu une idée précise de ce que tu voulais ? Il y a beaucoup d’intervenants et d’instruments sur le disque, les arrangements sont plutôt riches et variés.

La seule chose que je sais, c’est que lorsqu’on entre en studio, il faut commencer avec les chansons toutes nues. Sans ça, tu ne peux rien faire. Ensuite, concernant les arrangements, je suis toujours ouvert aux idées des autres. S’ils ont en tête des parties instrumentales auxquelles je n’avais même pas songé une seconde, je peux les garder. Parfois, c’est mieux que ce que j’avais imaginé, ou bien c’est radicalement différent, et ça rend l’exercice intéressant.

Comment as-tu travaillé avec tous ces musiciens ?

On a commencé aux Etats-Unis avec le backing band. Puis dans un studio écossais avec Teenage Fanclub. Enfin à Londres, avec d’autres musiciens encore. On va dire que tout ça a globalement été le fruit du hasard et de pas mal d’improvisation. Comme ma vie tout entière, soit dit en passant.

C’est un fonctionnement qui te plaît ?

Oui, j’aime bien, même si ça n’est pas réputé être super bon pour les ventes… Les albums qui se vendent aujourd’hui sont très similaires, je trouve, ils se ressemblent de la première à la dernière piste. Moi, j’ai toujours aimé mélanger beaucoup d’influences, ça peut aller des Caraïbes au jazz en passant par la France. C’est mon petit bazar, quoi. Cela dit, sur ce nouveau disque, il y a une unité. Surtout au niveau des paroles. Ce sont les réflexions d’une personne de mon âge, qui a bien vécu.

Elles sont teintées de désenchantement, sans se départir pour autant d’une certaine légèreté.

C’est l’âge qui veut ça… En vieillissant, oui, on fait l’expérience d’un certain désenchantement. J’ai voulu aborder ça avec humour et ironie, sans asséner de leçons. Je ne suis pas amer, la vie m’a bien traité. Bien sûr, il y a quelques larmes, image-ayerswhatever3mais je n’oublie pas que j’ai quand même bien rigolé. Je ne prends pas ma vie au sérieux – ni celle des autres, d’ailleurs. C’est un chemin bien trop étroit que de se prendre au sérieux. Ça veut dire qu’on vit avec des idées fixes. Avec les textes de ces chansons, j’ai essayé de montrer qu’il était bon de garder son imagination ouverte, de toujours se poser des questions, de ne jamais accepter les réponses toutes cuites qu’on entend partout. Ce que je dis n’est pas meilleur que ce que disent les autres, et ça ne va sûrement pas changer la course du monde. Je ne fais que passer des idées. Mais si ça peut faire une infime différence pour la personne qui écoute, c’est super. C’est une petite forme de résistance, une façon de montrer qu’on n’est encore quelques-uns à ne pas tout avaler.

Crois-tu à l’expérience, à ce qu’elle apporte ? Ou te sens-tu aussi "nu" qu’à tes débuts ?

Il faut être nu pour soi-même. Mais l’expérience, oui, ça continue, toujours. Sinon, c’est qu’on est mort. Si tu arrêtes de te poser des questions, ça veut dire que c’est fini. Des certitudes, je n’en ai jamais eu. Je suis ouvert aux opinions des autres, j’ai beaucoup lu, beaucoup écouté de musique, et ça a forcément contribué à m’ouvrir la tête. D’autant que tout ce que j’aime me touche en général de manière pas vraiment rationnelle. J’imagine que ce que je fais peut être reçu de la même façon.

Parmi les musiciens qui participent à The Unfairground, il y en a un certain nombre qui te considèrent comme un exemple.

Je vais être honnête : j’espère bien que c’est pour des raisons comme celle-là qu’ils sont venus. Il y a plus de trente musiciens sur le disque, et ils étaient tous là pour aider la musique ; pas pour jouer les vedettes ni pour tout marquer de leur empreinte. Ils aiment ce que je fais, ils ont voulu apporter leur contribution. Et ils ont pu voir que j’avais bien travaillé. Qu’on me respecte, moi, j’aime bien… A condition qu’on ne me traite pas comme une idole.

Tu as toujours aimé avoir des échanges, des interactions avec d’autres musiciens.

Oui, j’ai toujours écrit pour des groupes. J’aime être entouré de musiciens intelligents et sensibles. Je leur donne toujours beaucoup d’espace pour exprimer leurs idées. J’aime bien avoir la sensation de jouer un rôle de catalyseur. Ça a surtout été vrai avec les premiers musiciens avec lesquels j’ai travaillé. Ils avaient énormément de talent, c’était une joie de leur laisser tant de liberté. Avec eux, il y avait toujours des surprises.

"Chez moi, l'air est pur,
l'eau est bonne
et il n'y a pas de bruit."



Est-ce que parce que tu ne t’es jamais pris au sérieux que tu as eu ce parcours accidenté, avec des éclipses, des absences ?

Je crois, oui. Je n’ai pas le talent de me séparer de mon travail, de me mettre plus haut que lui. Je ne vais pas mentionner de noms, car je n’aime pas dire du mal des autres, mais beaucoup de musiciens, parce qu’ils ont vendu des disques à foison, s’imaginent qu’ils sont des dieux, que ça leur donne un pouvoir, une force surhumaine. Comment peut-on croire que le fric dope l’intelligence ? Ça me dépasse. 

Est-ce que tu t’es aperçu à un moment que ton tempérament pouvait t’empêcher de faire une carrière ?

Je ne suis jamais vraiment entré dans le jeu musical. Plus jeune, je détestais déjà cette idée puérile selon laquelle il faut parler à untel image-ayersshooting2parce qu’il est important et que ça peut rapporter gros. Je n’avais pas besoin de ça. Pour moi, la chose la plus intéressante dans la musique - en dehors du fait qu’elle pouvait m’aider à gagner ma vie -, c’était qu’elle me donnait la chance de m’exprimer du mieux possible, d’optimiser le peu de talent que j’avais. Ce respect que j’ai toujours eu pour la musique, il vient de mon intégrité. Bien sûr, tu peux être amené à faire des petits compromis avec les maisons de disques, qui te demandent de faire plus commercial, ou d’imiter ceux qui ont du succès…

Des compromis de cet ordre, tu as le sentiment d’en avoir fait ?

Oui, il y a eu des moments où je ne faisais qu’écouter les autres. Heureusement, ça n’a jamais marché… Dans The Unfairground, on peut dire que j’ai aussi fait des compromis, puisque j’ai laissé une grande liberté d’interprétation à des musiciens que, pour la plupart d’entre eux, je ne connaissais même pas. Mais je n’ai transigé ni sur les mélodies originelles, ni sur les paroles. Les mélodies qu’on entend sur ce disque, ce sont celles que j’ai composées dans ma chambre, sur ma guitare sèche. Après, il y a eu beaucoup d’arrangements de cordes ou de trompettes qui n’étaient pas exactement dans mon rêve. Mais je dois être reconnaissant : ça fonctionne. Ce n’est pas exactement l’idéal, mais comme de toute façon on n’a pas le temps ni l’argent pour l’atteindre… Il y a des cas, comme ça, où les compromis se révèlent finalement plus intéressants que les idées que tu avais à la base.

Dans The Unfairground, les chansons sont plus ramassées que par le passé, les mélodies sont très simples et fortes à la fois.

Ça se rapproche de mon premier disque, je suis revenu à des tournures plus évidentes. De tout temps j’ai aimé les mélodies. C’est d’ailleurs pour ça que j’ai quitté Soft Machine : les autres voulaient faire de la musique instrumentale avec des solos de dix minutes. image-ayersyellow2Moi, j’ai toujours été un songwriter, je m’assume comme tel. J’ai même été auteur avant d’être musicien, et je le suis encore aujourd’hui : chez moi, c’est généralement par les paroles que tout commence. C’est parce que je ne suis pas spécialement musicien qu’il me vient ces mélodies très simples, mais que j’espère touchantes. Quand on est virtuose, on a trop de règles pour arriver à faire des choses simples.

Tu as une image assez étonnante de songwriter à l’excentricité typiquement anglaise, alors que tu n’as cessé d’apporter dans ta musique des sonorités et des langages qui dépassaient le seul horizon de ton pays natal.

Qu’est-ce que tu veux… Ma nationalité, je ne peux pas la jeter. Mais cette image, c’est vrai, est d’autant plus étonnante que je n’ai presque pas vécu dans mon pays. Je n’ai pas du tout envie de vivre en Angleterre ou aux Etats-Unis, ni même dans les pays nordiques. Je veux être avec le soleil, la mer, les vignes, les olives. Je veux une vie tranquille, où je ne suis pas obligé de courir tous les jours.

La Méditerranée, c’est un pays, pour toi ?

Oui. L’Asie m’attire aussi beaucoup, mais c’est trop loin, trop cher. Là, je vis à quinze minutes de Carcassonne. Il y a Ryan Air, je peux aller partout où je veux, c’est vite fait. Je me rends comme ça à Paris ou à New York, je bosse comme un fou pendant quelques jours, et puis je rentre au bercail… Chez moi, l’air est pur, l’eau est bonne et il n’y a pas de bruit : c’est le principal. Après, il faut bien de temps en temps sortir de chez soi, travailler, enregistrer un disque, même si je n’aime pas tellement ça. L’important, au bout du compte, c’est de constater qu’on n’est pas complètement mort sur le plan créatif.

Tu t’es réellement demandé si tu avais encore des ressources ?

Oui, bien sûr, j’ai cru un moment que tout était fini. C’est une question qui revient, forcément. Aujourd’hui, j’ai tendance à penser que, pour que je crée à nouveau des chansons, il va falloir que quelque chose de vraiment fort m’arrive dans la vie… (Un long silence) Bon, tu m’excuses, là, mais je suis crevé maintenant…

Richard ROBERT

Une infime partie de cet entretien a été publiée dans le magazine Les Inrockuptibles en décembre 2007.

Le portrait de Kevin Ayers est, sauf erreur, signé Tim Shepard.

Les illustrations sont des détails tirés des pochettes des albums Joy of a Toy (1969), Shooting at the Moon (1970), Whatevershebringswesing (1971), The Unfairground (2007) et Songs for Insane Times : An Anthology 1969-1980 (2008).

Et voici le site officiel de Kevin Ayers.

 

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par RR

.(septembre 2007)

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article publié dans le n° 1.
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