A bâtons rompus


"C’est un chemin trop étroit que de se prendre au sérieux"

KEVIN AYERS dresse très nonchalamment un vague bilan de quarante ans de pop non alignée, d’oisiveté intense et de profonde légèreté.

Une fin de journée sous un cagnard de fin d’été, aux alentours poussiéreux de la Gare du Nord. Sur le trottoir de la rue La Fayette, devant l’hôtel où il a probablement goûté toute l’après-midi aux bienfaits inépuisés de la position horizontale, Kevin Ayers poireaute, longue tige immobile au milieu du flux désordonné des travailleurs, herbe folle qui aurait poussé par distraction au beau milieu du bitume. Le grand blond, croquant négligemment une pomme, paraît totalement absent au décor qui l’entoure. Peut-être a-t-il l’esprit qui divague dans quelque verger ensoleillé de son invention ? Cela n’aurait rien d’étonnant, venant d’un homme qui n’a jamais semblé être au monde autrement qu’en y entrant par les portes dérobées de la rêverie.

Quand viennent les présentations, il salue de cette inimitable voix de baryton qui, tel un chat sous la chaleur de la paume, s’applique à revivre sans cesse le plaisir de s’étirer et de ronronner. Kevin Ayers a toujours chanté comme on musarde, comme on lézarde, comme on s’attarde mollement à la terrasse d’un café ; et il parle exactement comme il chante. Une singulière musicalité se dégage de son image-ayersunfairground6débit traînant et de ses inflexions tout en rondeurs. Entre ses lèvres, le français, qu’il maîtrise parfaitement, en arrive même à se parer des accents mélodieux du brésilien.

Mais c’est encore une autre langue, une langue bien à lui, que Kevin Ayers parle en vérité depuis quarante ans. Pour cet Anglais sans patrie ni drapeau, qui a vite sauté la Manche pour mettre cap au Sud (Majorque hier, la région de Carcassonne aujourd’hui), cette langue intime ne trahit pas une appartenance à une nation, une communauté ou une culture : elle est d’abord le reflet d’un tempérament. La langue de Kevin Ayers, qu’on entend dans le cœur de ses chansons comme entre les lignes évasives de sa conversation, c’est celle d’un oisif à plein temps, d’un faux grand Duduche doublé d’un vrai sage, qui a su renoncer très tôt à toutes les servitudes et vanités de la comédie sociale. Kevin Ayers est cet hédoniste sans illusions qui, contrairement à tant de petits jeunes de sa génération, n’a jamais eu la naïveté ni le cynisme d’envisager la pop music comme un accélérateur de carrière, un remède de cheval contre la douleur de vivre ou une arme pour transformer le monde. Pour lui, la musique n’a été qu’un simple mais ample terrain de jeu, qu’il a occupé et animé avec la tranquille exigence d’un dilettante – c’est-à-dire, selon la définition première de ce mot, d’une "personne qui s’adonne à un art par pur plaisir".

La philosophie de Kevin Ayers pourrait tenir en un message, distillé en filigrane et par intermittences tout au long de son parcours : la musique est une chose trop sérieuse pour être laissée entre les mains des gens qui se prennent au sérieux. Comme son pote Robert Wyatt, avec lequel il a fondé au milieu des sixties la image-ayersanthology3cellule d’agit-pop Soft Machine, l’auteur des inoxydables The Lady Rachel, May I ? ou Stranger in Blue Suede Shoes a peu à peu gagné l’étoffe d’une légende vivante. Comme Wyatt, il a pourtant refusé d’enfiler cet habit de lumière trop amidonné, qui aurait entravé ses gestes et contrarié son appétit de liberté. A la charnière des années 60 et 70, Kevin Ayers, au zénith de son parcours en solo, a ainsi figuré une sorte de cousin rayonnant et branleur de Scott Walker. Un beau gosse à la gorge profonde, tout désigné pour affoler le cœur des filles, mais qui, épaulé par une solide légion d’agités du bocal (Wyatt, donc, mais aussi Lol Coxhill, David Bedford, Mike Oldfield…), a préféré régaler les amateurs de pop non alignée, d’expérimentation ludique et de fantaisie poétique avec des albums comme Joy of a Toy, Shooting at the Moon ou Whatevershebringswesing. Un drôle d’oisif, oui, à l’humeur obstinément vagabonde, goûtant davantage la lumière nacrée de la Méditerranée que les spots blafards du théâtre rock, la compagnie des bons vins que la consommation de drogues dures, la noblesse des belles amitiés que l’infamie du music business.

Dans les années 80, Kevin Ayers est devenu un type tellement détaché de tout, et tellement soucieux de cultiver son imaginaire plutôt que de chiader son image, qu’il a fini par dériver à la périphérie du monde musical, au fil d’une petite dizaine de disques aussi sympathiques qu’anecdotiques, conçus comme autant d’éloges de la paresse. Après Still Life With Guitar (1992), l’Anglais, oublié comme de juste par l’industrie du disque, s’est même enfermé dans une bulle de silence pas vraiment choisie, mais qu’il n’a pas eu le désir de faire éclater en démarchant des labels. Une décennie plus tard, il aura fallu que le hasard, parfois pas si chien avec les affranchis de son espèce, place sur son chemin un bon Samaritain en la personne de Tim Shepard : un artiste américain croisé dans une galerie du sud de la France, qui lui exprime le désir d’investir de l’énergie et des sous dans la réalisation d’un nouvel album. Ainsi sera né The Unfairground, au image-ayerswhatever4générique duquel se presse une bonne trentaine de musiciens, entre fans revendiqués – le groupe Ladybug Transistor, Euros Childs (ex-Gorky’s Zygotic Mynci) ou Norman Blake (Teenage Fanclub) – et vieilles connaissances – Hugh Hopper, l’exquise Bridget St. John. Un rassemblement de forces qui n’alourdit jamais cette collection de mélodies fines, relevées par des cordes, cuivres et chœurs aux petits oignons, dans lesquelles Kevin Ayers aborde de son ton nonchalant tous les thèmes qui le travaillent en profondeur – la fuite du temps, les amis disparus, les amours dont l’absence s’éternise.

Après quinze ans de disette discographique, notre homme aurait pu se poser en miraculé et tenir le discours gentiment exalté qui va avec ; ce serait mal le connaître. Tout au long de l’entretien qui suit, réalisé dans un PMU désert et devant un défilé de ballons de blanc, Kevin Ayers, pas plus passionné que ça par les aléas de son destin, pas vraiment du genre à relire les yeux mouillés les bonnes feuilles de son passé, gardera cette réserve sans froideur et cette placide indifférence avec lesquelles il a toujours mené sa barque dans les eaux troubles du monde musical. Pour autant, on aura su prendre comme des présents ses propos certes lapidaires, mais jamais dénués de substance ni de sensibilité : voici les semi-confidences d’un épicurien mélancolique qui, telles les chansons de The Unfairground, résonnent comme autant de toasts portés en l’honneur d’une existence bien remplie.

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par RR

.(septembre 2007)

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article publié dans le n° 1.
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