Etats critiques


Arto Lindsay, éternel intranquille

En 2011, dans le n°1 de L'Oreille, ARTO LINDSAY nous contait sa trépidante vie de musicien errant, amateur d'obliques et de transversales en tout genre. En 2017, alors que l'album Cuidado Madame le remet dans le jeu de l'actualité musicale, c'est encore en fauteur de doux désordres qu'on retrouve le tropicaliste new-yorkais : l'occasion de saluer dignement un homme qui, comme peu d'autres, gomme les lignes de partage entre ordre et désordre, érudition et lâcher prise.

[→ cet article est le bonus track de “L'avant-garde ne doit pas devenir une église”,
entretien paru dans notre n°1.]

 

 

Une mélodie éthérée file entre des saccades percussives, se faufile sur une étendue électro mouvante, parsemée d’aspérités et d’anfractuosités, telle une douce caresse déposée sur les reliefs de la peau, cette page blanche sur laquelle écrire (“I love my handwriting/I love my hand writing your name/On your belly/Till you forget your name”). Tours et détours. Puissance vitale du rythme qui déborde et traverse, agit en surface, demeure en profondeur. Le morceau s’intitule Grain by Grain et ouvre le dernier album d’Arto Lindsay, Cuidado Madame, mettant ainsi un terme à une disette discographique de treize ans. Une longue période durant laquelle le image-artocuidado1musicien a toutefois collaboré à de multiples projets parallèles qui témoignent des diverses facettes de son talent. Il a notamment assuré la production du second album de l’Orquestra Comtemporânea de Olinda en 2012, improvisé sur scène, à Rio, un set incandescent avec le batteur Paal Nilssen-Love en 2013 (Scarcity, pour la version discographique) et également sorti une incontournable compilation/anthologie, Encyclopedia Of Arto en 2014. Avec Cuidado Madame, il revient donc à son univers personnel afin d’y ajouter une nouvelle pierre angulaire. En cinéphile averti, Lindsay a emprunté pour le titre de cet album celui du film éponyme réalisé par le Brésilien Júlio Bressane, figure emblématique du Cinema Marginal, sorti sur les écrans en 1970. Une fiction au ton volontiers anarchiste mettant en scène des servantes, injustement exploitées et malmenées, qui décident de prendre leur destin en main en exécutant un à un leurs patrons. Une violence sociale qui bouscule subitement l’ordre établi et dont le disque d’Arto Lindsay se fait moins l’écho qu’il n’en conserve la puissance de surgissement, préférant la voie plus enjouée et nuancée d’une poésie raffinée, travaillée par des forces souterraines qui font coexister, dans un même creuset, musique savante et populaire, érudition et lâcher prise.

L’enfant du tropicalisme, le père de la no wave

Né en 1953 à Richmond, en Virginie, Arto Lindsay a passé son enfance au Brésil, à Recife (Pernambuco), où son père officiait comme missionnaire presbytérien. A la fin des années 60, l’adolescent amateur de bossa nova plonge dans le grand bain libertaire du Tropicalisme, ce mouvement culturel révolutionnaire porté par les figures de proue que sont Caetano Veloso, image-artocuidado2Gilberto Gil, Tom Zé et Os Mutantes. L’exubérance d’une jeunesse qui s’affiche dans des tenues de scène provocatrices et bouffonnes, le goût immodéré de ces musiciens pour les arrangements pop déviants et les hybridations stylistiques tous azimuts (entre folklores ancestraux afro-brésiliens dévoyés et échappées rock psychédéliques anglo-américaines), le recours aux effets d’amplification et aux technologies électroniques, le tout mâtiné de revendications politiques irrévérencieuses (une critique du nationalisme ambiant se conjugue à une dénonciation virulente de l’aliénation), va durablement marquer Arto Lindsay, chez qui toute l’œuvre demeura imprégnée par cette esthétique de la circulation (entre passé et futur, classicisme et modernité) et du cannibalisme, propre au Tropicalisme.

Revenu faire des études d’art à New York, Arto Lindsay rencontre dans le quartier du Lower East Side, à Manhattan, le bassiste Tim Wright et la batteuse Ikue Mori avec lesquels il fonde, à la fin des années 70, le groupe mythique DNA.  Un trio affilié au mouvement nihiliste no wave, auteur d’un unique album, A Taste of DNA (1980), devenu culte. Affectionnant le image-artocuidado3dilettantisme, voire l’amateurisme, plutôt que la technique, les trois compères jouent un punk-rock bruitiste et primitif, trituré et déconstruit, influencé par le mouvement artistique Fluxus. Sur les brefs morceaux concassés, expédiés hic et nunc à la manière de giclées viscérales, Lindsay aborde sa guitare comme une terra incognita qu’il explore sans relâche de long en large, déclinant des arpèges désarticulés à contre-courant des règles tonales, tout en laissant libre cours à un mélange peu orthodoxe de glissandi stridents et de riffs syncopés. Une plastique transgressive du son qui influencera plus tard un groupe comme Sonic Youth et qui sonne d’emblée dans les oreilles du défricheur Brian Eno, qui a tôt fait de compiler quatre de leurs morceaux sur un disque célébrant cette scène underground, No New York (1978).
Expérimentateur patenté, Arto Lindsay intègre ensuite, dans les années 80, des formations new-yorkaises moins ouvertement radicales, comme celles de John Zorn ou de The Lounge Lizards, et donne naissance, avec Peter Scherer, à l’influent duo pop Ambitious Lovers, salué image-artocuidado4avec enthousiasme par le grand Caetano Veloso. Ses penchants hardcore dialoguent alors, en toute décontraction, avec le jazz, le funk, la soul, la pop ou encore la bossa nova. Manière impérieuse de réinvestir le legs brésilien et de conjurer toute forme d’immobilisme musical. Entièrement régie par cette logique de la disparité et de la friction sonore, la musique du facétieux Arto Lindsay participe dès lors d’une jubilation formelle tangible. L’imagination et la fantaisie, voire la déraison, constituent les leviers, sinon les catalyseurs, de tous ses disques enregistrés sous son propre nom, à commencer par le mirifique O Corpo Sutil (1995).

Le rythme dans la peau

Avec Cuidado Madame, Arto Lindsay a d’abord souhaité revenir à l’essence du rythme, à son rapport avec la sensation et le corps. Les percussions et tambours d’obédience candomblé, une religion afro-brésilienne marquée par des rituels de transe chamanique, ont ainsi été enregistrés en amont, dans le Nordeste, et constituent le socle de la plupart des chansons. Lindsay a ensuite greffé les mélodies et textes, puis ajouté les instruments additionnels (basse, claviers, image-artocuidado5guitares, beats, cuivres, piano, violoncelle) dans un studio à Brooklyn (on notera, en autres, les participations du fidèle bassiste Melvin Gibbs, de Paul Wilson, Patrick Higgins, Lucas Santtana ou DJ Omulu – soit un panel éclectique de musiciens allant du rock progressif au hip-hop, en passant par la pop métissée brésilienne). Les textures musicales obtenues s’avèrent au final d’une richesse exceptionnelle, nécessitant plusieurs écoutes attentives pour en percevoir tous les détails et l’envergure. Les couches, procédant par modulation ou accentuation du rythme, se superposent moins qu’elles ne s’articulent et s’enchevêtrent selon des rapports harmoniques non usités qui font de Lindsay un indéniable passeur de sons, doublé d’un mélodiste hors-pair. Les incessantes ruptures de continuité qui découlent de cette science de l’alchimie instrumentale et mélodique, comme le processus de découpe et de collage bord à bord des références musicales, à la fois entre les morceaux mais aussi, parfois, en leur sein, entretiennent un continuum sonore où chaque bribe de musique se nourrit et s’enrichit au contact des autres, s’imbrique à la façon d’une pièce de puzzle pour former un tout disparate, mouvant, insaisissable mais malgré tout très cohérent.

Aussi, entre le martellement rythmique et les sonorités urbaines de Deck, la ballade acoustique piano-guitare-voix dans la tradition d’Antonio Carlos Jobim, de Pele De Perto ou les grognements électrifiés de l’échappée bruitiste de Arto vs Arto, le grand écart s’opère image-artocuidado6naturellement, sans que Lindsay se sente obligé de canaliser et lisser ses idées de compositeur/arrangeur. Au contraire, il les exacerbe et les fusionne, souligne autant les saillies que les alliages de timbres, se joue des contrastes harmoniques et de l’imbrication des masses sonores, accentue les contrepoints sans nier la beauté mélodique. Il tisse une toile où les nombreuses coutures ne sauraient être cachées et le fil unissant chaque parcelle du patchwork relever d’un seul tenant. Le geste est précis mais reste ouvert, allie musique synthétique et acoustique, sophistication et spontanéité. Ainsi, dans Uncrossed, la bossa émerge au bout de quelques minutes, comme si elle était tapie dans l’épais foisonnement de sons et les image-artocuidado8distorsions sonores qui lézardent de prime abord le morceau. A l’inverse, Unpair fait succéder à un groove languide un soudain élan pulsionnel qui tire la chanson aux portes du free rock. Chantée en portugais et placée au milieu de l’album, Seu Pai en constitue sans doute la clé de voûte. Le chant paisible, presque nonchalant, et la poésie lettrée et énigmatique de Lindsay servent son propos sur les évidences trompeuses, la réversibilité des choses qu’on croyait acquises, l’impossibilité de circonscrire l’audible, sinon le visible. La nuit se cache dans la douceur de la voix, chante-t-il. Encore une manière de rompre la ligne de partage entre la séduction des apparences et les béances qu’elles dissimulent, l’ordre et le désordre. De capter cette vie qui bat et se débat en dehors des cloisonnements.

Fabrice FUENTES

. Cuidado Madame (Ponderosa Music Art/Pias), en streaming ici.
. Le Bandcamp d'Arto Lindsay, sur lequel on peut écouter la compilation Encyclopedia of Arto.
. Le site d'Arto Lindsay.
. La page Facebook d'Arto Lindsay.
. A lire : une interview d'Arto Lindsay dans
Billboard, dans laquelle il balaie l'ensemble de son parcours.