Yesterday's Parties


#02 - Luc Ferrari, l'éternel fugace

 

"On avançait dans la pénombre, longeait le mur sur le côté, dans la faible clarté de la lune, guidé par les voix, attiré par elles, sentant ses pieds dans la terre, chaque pas nous rapprochant des voix..."

La chronique de Jacques SERENA.

D’abord, il y a le fait que Luc Ferrari n’invente pas cette musique tout seul chez lui dans sa tête. Il va dehors, capturer des fragments de bruits, bouts de réalité, bribes de voix, et après il arrange tout ça, pour bidouiller son espèce de mensonge sonore plus vrai que nature. Il faut bien, avec les éléments, pour essayer de leur redonner un sens, faire des choix, virer par ci, rajouter par là.

Evidemment, pour faire ça, il faut être sacrément à l’écoute, et sensible. C’est ce qui ravit, chez Luc Ferrari, cette sacrée sensibilité, et l’évidence en même temps. Ce qu’on appelle par ailleurs poésie. Quand en écoutant on se dit mais, bordel de Dieu, c’est exactement ça. C’est-à-dire que, quand les lourds défilent pour rabâcher que pour dire leur émotion "il n’y a pas les mots", Luc arrive avec ses moyens, de bric et de broc, et nous la retransmet. Nous donne à entendre à quel point on n’est pas seul, qu’il a, lui, senti exactement la même chose. Et là, je pense précisément au morceau qu’il a appelé Presque Rien Avec Filles.

Qui n’a pas été plongé, une nuit, dans un de ces moments que l’on croit extraordinaires, alors qu’ils sont, en fait, ces moments, on ne peut plus naturels, même s’ils ne sont pas homologués par nos réalistes officiels, ces bornés du positivisme qui ne s’égaient que dans les chemins balisés du convenu.

Luc Ferrari travaille dans ce précieux, l’intime universel, l’éternel fugace, l’inestimable. Ce que l’on croyait devoir emporter avec soi, après notre dernier souffle, pour le cas où il y aurait quelque part où emporter quoi que ce soit.

Cela appartient à l’expérience commune. C’était un soir, on devait rejoindre une fête chez des amies, on n’est pas passé par la porte de devant, on ne sait pas pourquoi, on s’est vu faire le tour par derrière, peut-être parce qu’on y entendait des voix, façon d’arriver directement dans le jardin, se mêler en douce, sans doute, oui, mais rien de sûr. En tout cas, on avançait dans la pénombre, longeait le mur sur le côté, dans la faible clarté de la lune, guidé par les voix, attiré par elles, sentant ses pieds dans la terre, chaque pas nous rapprochant des voix, on était presque à l’angle du mur, un pied devant l’autre, il n’y avait qu’à avancer, les voix étaient après l’angle image-ferrari1du mur, pas à se tromper. Tout si calme, sous la lune, si présent, les voix, les criquets, tout presque étrange à force de présence et de calme, la lune fait ça. Au bout du mur, un prunier, enfin, un arbre en tout cas, ses feuilles remuaient, du bruissement léger qui faisait partie du calme. Encore un pas et on les a vues, ou mieux, devinées, on ne voyait pas trop, à cause, ou plutôt grâce au peu de clarté, rien que la lune, sa clarté bleutée. Un petit groupe de filles, des cheveux, des têtes baissées, des rires, mouvements lents, et on a bien dû mettre quatre, cinq secondes avant de prendre conscience qu’elles étaient peu vêtues. Et on s’est alors retrouvé, comment dire, figé, électrisé, comme si on avait pris trop de cachets, ce qui n’était pas le cas. Elles parlaient et bougeaient, rires et mouvements se prolongeaient dans l’ombre bleutée et, tout autour, le silence, les criquets, la chouette au loin, le léger bruissement de feuilles d’arbre. On tenait notre main devant notre bouche, on se mordait l’index pour ne pas gémir, se faire repérer, on a eu peur, et en même temps envie, de ne pas arriver à se retenir, on mordait fort mais on ne se sentait plus, extatique, extasié, voilà le mot. Là, d’instinct, on a su que le tout était de voir et entendre sans se remettre à penser. On a dû finalement tomber assis au pied du vieux prunier qui se trouvait là, prunier ou autre chose, on n’y connaît rien en arbres, et on est resté là, comme ça, avec l’impression d’être des pieds à la tête ébranlé par un chaos très doux. On est resté où on était, sur un tapis de feuilles, à vaguement se dire qu’on donnerait à ce moment-là tout ce qu’il nous restait à vivre pour, on ne savait pas trop quoi. Et nous était complètement égal qu’il y ait encore ailleurs que là des routes, parkings, tout un vieux monde ou plus rien. Et à un moment, on aurait pu jurer qu’il y avait toujours eu, par-ci, par-là, au fil de nos jours, des bribes de quelque chose comme ça, en miettes éparses, et que cette nuit c’était simplement que toute une flopée de bouts avaient été réunis. A un autre moment, on a senti que tout s’était arrêté. Le présent était juste là, et on était dedans, en plein. Il y avait eu un tas de choses qui avaient dû nous mener là, certainement, mais c’était vague, confus, des rumeurs, un vieux film. Et on a bien failli croire que ce qui nous arrivait était indicible.

Jusqu’au jour où, comme par hasard, on a entendu le Presque Rien Avec Filles de Luc Ferrari. On a entendu les grillons, la chouette au loin, et c’était bien ça, exactement, les murmures de filles, et même les échos de motos venant on aurait dit du ciel. Jusqu’à la voix de la fiévreuse qui disait "Et puis tout à coup…" Cette fille, on aurait mis sa main au feu qu’on la connaissait, ne connaissait qu’elle, on avait son prénom sur le bout de la langue.

Depuis, on a simplement vérifié ce qu’on avait su à la première écoute, à savoir que Luc Ferrari, les poumons patraques, était passé à moins cinq de mourir jeune. De ceux que j’appelle posthumes, qui, en se remettant en branle, savaient le prix des jours et des nuits.

Jacques SERENA

(Prochaine chronique dans le n°9 du 30 mars 2011)

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article publié dans le n° 5.
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