Mékicédon ?


"J'essaie de créer des formes de vie"

Des popsongs mutantes qui se développent et prolifèrent comme des organismes autonomes : c'est la troublante magie musicale de BOYARIN, grand maître de l'artifice poétique à découvrir ici.

Pourquoi penses-tu que ta musique appelle une voix haut perchée ?

Dans ce contexte-là, avec ces constructions, ces textures, ces couleurs, il était franchement difficile de glisser un timbre de ténor ou de baryton, ça n'aurait pas fonctionné. A l'origine, cette voix perchée qu'on entend sur les morceaux est née d'un simple essai de traficotage. Le résultat était tellement bizarre et consternant à la fois, ça ressemblait tellement à rien... Je me suis dit que, pour l'assumer, il fallait aller image-boyarin4jusqu'au bout, faire toute une série de chansons avec cette voix sortie de nulle part. Je suis un peu obnubilé par les baroques, Purcell et compagnie, autant que par les voix haut perchées de certains groupes de pop des sixties, si bien que j'ai peut-être inconsciemment construit des mélodies qui s'inscrivaient dans ces esthétiques-là. Mais il faut bien avouer que le résultat n'est pas commun. C'est aussi un pas de côté par rapport à la façon traditionnelle de faire de la chanson, qui est de mettre la voix au centre et de bâtir autour d'elle. Pour moi, ça, c'est la musique "légitime". D'ailleurs, j'ai probablement le fantasme d'être Stuart Staples ou Bill Callahan, de faire une musique très épurée avec la voix comme point focal. Sauf que je fais totalement l'inverse !

A terme, est-ce que ce trucage de la voix ne risque pas d'avoir des limites ?

Je le sens un peu, oui. Même moi, à la réécoute, je me dis parfois "Mais c'est pas possible, qu'est-ce que c'est que ce truc, qui chante comme ça ?" En fait, j'ai bricolé ma voix pour apporter une couleur supplémentaire à l'ensemble, l'utiliser comme un instrument. J'ai aussi travaillé sur le sens des paroles, en prenant l'anglais un peu par défaut – la métrique des morceaux n'étant pas très carrée, il était difficile d'y faire entrer la langue française. Si on écoute un peu les textes, il y a une sorte de jeu avec la musique, il est assez souvent question d'inquiétude, de dissociation de soi, de trucs un peu borderline. C'est amusant, d'ailleurs, parce que pas mal de gens trouvent ma musique assez guillerette, alors qu'elle est toujours un peu à la limite, au bord du chaos.


"Je ne sais pas ce qu'est la sincérité
en musique. Et je ne pense pas
que ce soit un critère esthétique valide."


Pourquoi le côté "faux" de ta musique t'embarrasse-t-il ? Tu ne penses pas que l'artifice fait partie de l'éventail créatif des musiciens ?

En fait, si, et j'en arrive même maintenant à le revendiquer. C'est vrai que la doctrine de l'authenticité selon laquelle il y aurait du vrai et du faux, de l'authentique en bois et du toc en silice, c'est moyennement sympathique. Et puis on sait très bien que, même dans la musique enregistrée de manière "traditionnelle", tout ou presque n'est qu'artifice – rien que les effets et le mixage, déjà... Mais pendant longtemps, j'ai quand même eu la conviction que je faisais n'importe quoi en terme d'esthétique. Je suis arrivé à légitimer ma musique en revendiquant l'idée que je créais quelque chose d'un peu irréel, qui a plus trait avec l'imaginaire, la déréalisation voire la désindividualisation. Le problème, c'est que j'ai entendu à ce sujet des propos de musiciens qui m'ont un peu traumatisé...

Lesquels ?

Il y a notamment une chanson d'Arnaud Fleurent-Didier sur son album Portrait du jeune homme en artiste – qui m'a beaucoup marqué par ailleurs –, où il évoque "tous ces disques sans aucune idée sincère". Ça m'a foutu par terre, parce que moi je n'ai pas d'idée sincère... Je ne sais pas ce que c'est que d'être sincère en musique, et surtout je ne pense pas que ce soit un critère esthétique valide. Je ne cherche pas à être au milieu de ma musique, à dire quelque chose, à exprimer mes ressentis. J'essaie au contraire de faire en sorte que la musique advienne et parle d'elle-même. Elle est assez puissante pour qu'on n'ait pas à rajouter ses problèmes, ses sentiments, image-boyarin5ses propres idiosyncrasies – toutes ces choses qui, ensuite, nous permettront de dire "Ah, ça, ça me ressemble !" Que ma musique me ressemble, je m'en fous. C'est au contraire quand se produit l'effacement de soi que ça m'intéresse. Comme une sorte de disparition par la prolifération... L'autre propos qui m'a traumatisé, c'est Dominique A qui l'a tenu dans une interview au moment de la sortie de La Musique – et quand Dominique A s'exprime, pour moi, c'est un peu comme si Papa prenait la parole... Il expliquait qu'avec cet album il voulait revenir à des sons électroniques, et qu'il avait tenu à les faire sonner comme tels. Il trouvait que cette mode de bricoler l'electro en trompe-l'oeil, de faire croire que ça n'en est pas, c'était un peu des méthodes fascisantes – bon, pour le coup, il avait un peu passé le point Godwin. Forcément, ça m'a frappé : ce qu'il dénonçait là, c'était un peu ce que je faisais. J'aime jouer avec cette limite entre le vrai et le faux.

Au bout du compte, malgré l'aspect assez pop et mélodique de tes compositions, tu crées une forme de trouble et presque d'insécurité chez l'auditeur.

C'est sûr qu'on n'entend pas un type qui va raconter sa soirée pizza devant la télé... J'aime bien la pop, je suis client, mais en même temps j'écoute aussi des trucs qui frôlent un peu plus le chaos. Ça m'a toujours intéressé de tester les limites, de faire vaciller le truc. J'ai des périodes un peu obsessionelles dans mes écoutes musicales, et six mois avant d'arriver à une première mouture de mes morceaux, courant 2008, j'ai beaucoup écouté de musiques improvisées – j'en avais un peu plein le dos de la pop. Là encore, ça a été une expérience qui m'a vachement déligitimé, parce que j'ai eu cette impression que la vraie musique, c'était l'improvisation, et que les vrais musiciens, c'était ces mecs qui, eux, en avaient... Evidemment, ce n'est pas si simple, à force d'écouter de l'impro on s'aperçoit bien qu'il y a aussi des codes, des balisages, que c'est une image-boyarin6forme de composition – c'est d'ailleurs le mot qu'utilise un musicien comme Anthony Braxton. J'ai en tout cas eu envie de comprendre comment fonctionnait cette forme de chaos très particulier, qui paraît à la fois construit et toujours au bord de s'effondrer. En ce qui me concerne, j'ai l'impression que, même lorsque je fais des morceaux hyper écrits, il se crée des drôles de mouvements, des vallées se creusent, des montagnes se dressent... C'est en ça que la densité de la matière musicale m'intéresse, on est toujours au bord de l'éclatement... C'est quelque chose qu'on retrouve par exemple chez Steve Reich : bien qu'on la qualifie de "répétitive", sa musique est hyper mouvante, tout le temps, avec des moments d'inflation de la matière, des polyrythmies, des interprétations et des scénarios différents suivant la ligne qu'on va choisir d'écouter.

Tu as apparemment une vision très décloisonnée de l'histoire de la musique.

Plus ça va, plus je m'aperçois que, dans ce que je fais, reviennent des musiques profondément ancrées dans ma mémoire. Il y a les pièces de Bach et les harmonies espagnoles de Sor que j'ai appris à jouer à la guitare classique. Un disque des Beatles que j'avais aussi quand j'étais enfant. Les bandes-sons de Stanley Kubrick, surtout Barry Lindon et Orange Mécanique, qui mélangent tout, orchestrent des sortes de collisions qui font sens. Il y a aussi ma période noise, mon obsession pour le son, la texture et l'épaisseur harmonique des image-boyarin7grandes impros collectives de Glenn Branca, que je mets en rapport avec le post-romantisme, les symphonies de Bruckner et de Mahler, ce côté "énorme iceberg qui se casse la gueule". En fait, j'ai une culture musicale qui est à la fois pleine de trous et pleine de liens. Si j'ai une obsession sur Schubert, par exemple, je ne vais pas le séparer de ce qui s'est passé avant ou après lui, même si ça n'a en apparence rien à voir avec l'histoire de la musique. Quand je faisais des études de solfège, on étudiait religieusement chaque période de l'histoire, en prenant les choses dans l'ordre et en les séparant. Une fois que je me suis retrouvé livré à moi-même, c'est devenu n'importe quoi ! J'ai en tout cas un peu de mal à concevoir qu'on ne puisse s'intéresser qu'à la pop, par exemple, qu'on ne soit pas tenté de piocher un peu partout. En plus, je suis assez tranquille avec ça, parce que techniquement je ne peux pas être dans le mimétisme : je suis incapable de composer quelque chose qui ressemble de près ou de loin à une chanson de Sonic Youth ou à une ode de Purcell.

Tu as mis en ligne # (Works in Progress), une collection de treize titres que tu retouches et remodèles régulièrement. Envisages-tu d'y mettre un jour un point final ?

Pour l'instant, je me laisse la liberté de faire évoluer les morceaux, d'en mettre d'autres, de changer les structures, une mélodie vocale, d'ajouter de la guitare, de la basse... J'ai ce fantasme du disque qui se remodèle en direct – et ce fantasme-là, on peut le réaliser sur une page internet. Ça rejoint d'une certaine façon un autre fantasme : l'idée qu'à chaque fois qu'on écoute un morceau, il ne soit jamais tout à fait le même. C'était peut-être aussi l'obsession de Bach. J'ai beaucoup écouté Les Arts de la Fugue, où c'est très simple : il y a une ligne, puis une deuxième, puis une troisième, et ça apporte un état d'instabilité, avec des interprétations multiples. Et ça crée un mystère intrinsèque à la musique, qui ne repose pas sur la façon dont on la joue, mais sur la façon dont elle est fichue. Je suis très loin de faire du Bach, mais j'aimerais que le mystère de ma musique, s'il y en a un, soit aussi dû à la manière dont elle se tisse. Moi-même, avec ma manière de procéder, j'en arrive à ne plus comprendre comment elle est foutue. Et j'aime bien éprouver ce vertige.

Richard ROBERT

Les photographies illustrant cet entretien sont de Boyarin, à l'exception du dernier cliché (où chacun aura reconnu le croiseur russe Boyarin).

Vous devriez maintenant filer à grands clics vers # : Works in Progress (13 titres en écoute gratuite et en évolution quasi permanente, donc) et le EP Emergencies (11 titres).

Il n'est pas interdit non plus de faire une halte sur la page d'Endophasie, pièce sonore (musique de Boyarin, texte et voix de Kaliane Ung) mise en ligne sur le site de la revue Extraction.

Notons au passage que Boyarin s'apprête également à travailler pour le metteur en scène de théâtre Renaud Cojo, comme en témoigne le trailer du prochain spectacle de ce dernier, Plus tard, j’ai frémi au léger effet de reverbe sur "I feel like a group of one" [Suite Empire].

Le souci d'exhaustivité qui nous anime nous pousse enfin à vous indiquer également le chemin vers le Facebook de Boyarin.

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par RR

.(septembre 2010)

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article publié dans le n° 4.
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