Mékicédon ?


"J'essaie de créer des formes de vie"

Des popsongs mutantes qui se développent et prolifèrent comme des organismes autonomes : c'est la troublante magie musicale de BOYARIN, grand maître de l'artifice poétique à découvrir ici.



C'est par une royale issue de secours qu'on est entré dans l'univers musical de Boyarin. Soit la chanson Emergency Exit, invraisemblable dédale de près de huit minutes, chanson-gigogne capable de rendre chèvre n'importe quel expert en chausse-trappes mélodiques et en casse-tête harmoniques. A la première écoute, l'esprit tout embrumé par l'émotion, on a pensé un peu trop facilement avoir mis l'oreille sur un nouveau spécimen de petit génie de la pop baroque : un de ces maniaques de la pièce montée qui, de contrepoints minutieusement entrecroisés en étagements sonores chiadés, s'appliquent à prolonger les miracles réalisés jadis par saint Jean-Sébastien Bach, saint Brian Wilson ou saint Michael Brown (le cerveau fumant de The Left Banke et Montage). A la deuxième écoute, on a confusément senti que cette affaire était loin d'être classée, que quelque chose d'autrement déviant se tapissait dans la trame image-boyarin3proliférante de cette musique étrangement organique, dans la langue savante causée par ces claviers un peu cheap et par cette drôle de voix haut perchée – une voix tremblée, vaguement inquiète, taillée dans un registre irréel, comme sortie du gosier du fils caché de Chapi et Chapo. Aux écoutes suivantes, maintes fois répétées et pas forcément plus éclairantes, s'imposait au moins cette évidence : on se trouvait face à une musique aussi limpide dans ses manifestations sensibles qu'énigmatique dans ses principes. Et les autres pièces – chantées ou instrumentales – de Boyarin, généreusement offertes à l'écoute des internautes, devaient enfoncer le clou : mouvantes et imprévisibles, comme douées d'une existence autonome, elles semblaient sorties de la conscience supérieure et des mains expertes d'un compositeur et instrumentiste rompu à des formes inédites de sortilèges.

Renseignement pris, on devait finir par apprendre que ces insolites constructions logiques étaient les créations d'un homme exploitant les seules ressources de la musique assistée par ordinateur. Pas de claviers, pas de piano, pas de partition. Horreur et trahison ? Crime contre la poésie, odieux simulacre, atteinte aux droits de rêver ? Non, bien entendu, bien au contraire. Qu'une telle musicalité puisse être la récompense d'un patient travail de programmation n'est pas pour nous déplaire. Qu'elle trahisse avec autant de fraîcheur les visions d'un esprit profondément habité par la musique, entretenant une très singulière familiarité avec ses ressorts secrets, ses complexes enjeux de langage, les multiples dimensions de son histoire : voilà tout ce qui importe. Créateur d'artifices qui en disent plus long sur les prodiges de la musique que bien des propositions prétendument "authentiques", Boyarin, sans s'être engagé le moins du monde dans une quelconque croisade, scelle l'air de rien la revanche assez savoureuse de l'illusionnisme contre le vérisme à tout crin, du trompe-l'ouïe contre le naturalisme sonore, du mensonge qui dit juste contre la sincérité qui chante faux. Ouverte à toutes les turbulences de l'imagination et du doute, rétive à toute forme de dogme (il suffit d'écouter les dernières réactualisations de ses morceaux, désormais agrémentés ici ou là de parties de basse ou de guitare, pour comprendre que le bonhomme n'a pas vocation à s'engluer dans une formule), sa démarche justifiait bien cet entretien au long cours.

 

~ ~ ~ ~

 

Boyarin : Mon parcours musical a été assez accidenté. Enfant, j'ai pris des cours de guitare classique et de solfège au conservatoire, où je n'étais pas un très bon élève. Plus tard, je me suis aussi mis à la contrebasse, j'ai fait du jazz. Et puis j'ai eu un groupe de rock qui n'était pas très, très bon... Je vivais à Bordeaux à l'époque, il y avait une espèce de scène noisy qui oscillait entre Wedding Present et Sonic Youth, avec des guitares qui font du bruit et plus ou moins de mélodies. Il se trouve que j'étais dans le même lycée que des gens qui se sont avérés très talenteux et qui ont fait leurs preuves par la suite – le groupe Calc, Kim. A un moment, je me suis moi-même viré de mon groupe et j'ai commencé à faire de la musique en autarcie, sur un 4-pistes qui m'a permis de découvrir la magie du re-recording. Je me suis engagé dans un trip plus expérimental, plus torturé et sombre, essentiellement avec une guitare car je joue très mal du clavier. J'avais un matos et une instrumentation pourris, ma guitare jouait faux car le batteur de mon groupe l'avait accidentellement pétée, j'avais dû reboulonner la tête... Du coup, j'ai eu l'idée d'enregistrer les accords note par note. Quand on procède comme ça, on s'aperçoit bien au bout d'un moment image-boyarin1que les notes peuvent s'autonomiser... Je me suis amusé à passer des heures à enregistrer des notes de guitare qui ne jouaient pas des accords, mais des entrelacs de lignes, de phrases.

Ça devait effectivement te prendre un temps infini...

J'étais un peu obsessionnel, oui... Je n'arrive pas à savoir comment je me débrouillais pour prendre autant de temps. J'avais pourtant une vie à côté, des études, des sorties, des amis, mais je parvenais à le faire. C'est ce que j'aime dans la musique : elle ne fatigue pas. Quand on se met dedans, on peut y rester toute la nuit – et ce n'est généralement que le lendemain qu'on s'aperçoit que ce n'était pas génial d'y avoir consacré tout ce temps ! Par comparaison, je trouve l'écriture plus laborieuse et frustrante : il n'y a pas ce retour immédiat du son, qui peut te porter, te pousser à continuer, à développer. Avec cette façon de procéder, mon style a en tout cas un peu changé : il y avait moins de bruit, moins de distorsion, je me concentrais davantage sur les lignes mélodiques, sur des constructions plus pop. Mais ce n'était pas terrible non plus. J'ai beaucoup enregistré, et puis j'ai arrêté, je n'en pouvais plus. Après, ça je suis monté à Paris et j'ai commencé une vie professionnelle. Je n'ai repris la musique que plus tard.

Comment en es-tu arrivé à changer d'outils et à te tourner vers la musique assistée par ordinateur ?

J'en avais assez de la guitare, je me connaissais un peu trop avec cet instrument. J'ai donc cassé le système en changeant complètement d'approche. J'ai commencé par me procurer un petit clavier maître, puis j'ai piqué toutes les banques de sons que je pouvais pour essayer de trouver des couleurs, et j'ai utilisé le logiciel Garage Band. Je suis allé au plus simple, au plus cheap. Pour arriver à ça, il a fallu que je me coupe un peu les mains et de ma pratique d'avant... J'ai pas mal désappris, jusqu'à arriver à quelque chose d'assez intuitif, où je procède par petits bouts, fragment par fragment.

Le mot confine au cliché tellement il a été utilisé, mais ta musique a quelque chose d'organique : elle se développe comme pourrait le faire une cellule ou un être vivant.

Oui, au début je compose un peu une grille à la guitare, mais dès que je passe à la programmation, ça se modifie très vite, ça change, ça s'emmêle et se démêle de façon inattendue. A un moment, j'ai pigé que j'avançais par le biais de ce que j'appelle des "tissus". Sans image-boyarin2trop savoir pourquoi, j'ai besoin que ça pullule, que ça se densifie, quitte à dégraisser la matière ensuite. Je suis attiré par le côté multi-dimensionnel de la musique. Beaucoup de gens me parlent de Bach parce qu'il y a des contrepoints, mais je n'ai pas l'outillage technique pour en écrire de véritables. Les "tissus", pour moi, c'est ça : des phrases qui se répondent, qui se transforment. J'analyse ça après coup, car sur le moment je carbure vraiment à l'intuition : par exemple je vais sentir que tel son fonctionne, mais qu'il sera déséquilibré si rien ne vient le perturber deux minutes plus tard... C'est ce qui fait sans doute que ma musique évolue comme un organisme. Elle n'est pas linéaire, elle opère vraiment comme un système, avec des parties qui se font écho. En fait, j'essaie de créer des formes de vie, des musiques qui vivent d'elles-mêmes. Après, il faut bien dire que tout est truqué... Certaines personnes me disent "Tu as dû être premier prix de piano au conservatoire", alors que tout est programmé note par note.

Dans la pratique, tu te rapprocherais donc plutôt de la musique électronique.

Oui, et ça me pose question, parce que c'est un domaine dans lequel je n'ai pas de culture, ce n'est vraiment pas ce que j'écoute.

Avec une expression musicale différente, ta démarche rappelle celle de Colleen qui, avant de revenir peu à peu à la pratique d'instruments acoustiques, avait conçu un premier album entièrement basé sur des samples, mais très éloigné des canons de l'electro.

J'ai lu des entretiens d'elle et ça m'a beaucoup intéressé : son parcours, son retour à des instruments comme la viole de gambe... Son choix assumé de la solitude, aussi : elle a dit qu'elle s'était engagée dans cette voie-là parce qu'elle ne supportait pas les conflits ni les compromis, et c'est exactement pour les mêmes raisons que je crée de la musique tout seul. Aujourd'hui, il m'est toujours difficile d'envisager une collaboration. Pourtant, j'aurais préféré que quelqu'un d'autre chante sur mes morceaux. Pour une raison assez bizarre, je crée une musique taillée pour des voix aiguës, ce qui n'est pas du tout le cas de la mienne. Du coup, j'en suis arrivé à la trafiquer elle aussi. Ce qui achève de me poser un gros problème éthique : tout est faux chez moi...Page suivante

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(septembre 2010)

Page 1 / 2


Partager
 
article publié dans le n° 4.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO