Les Disques manifestes


"La justesse plutôt que la perfection"

Sous la forme d'un EP 5 titres qui est aussi une merveille de pop chercheuse, le retour récent de Benoît Burello, alias BED, nous donne l'occasion de reprendre le fil d'un parcours et d'une discographie riches en fulgurances comme en ellipses. Premier jalon avec un long entretien inédit accordé en 2001 lors de la sortie de The Newton Plum, fabuleux album hors cadre dont l'épure, irisée de mille nuances harmoniques, vocales et sonores, annonçait déjà d'autres conquêtes et horizons.


< Même le blanc est une ombre, par Orso Jesenska


"Aucune oeuvre d’art, par conséquent, ne doit paraître vivante sans être immobilisée ;
sinon elle devient pure apparence et cesse d’être oeuvre d’art.
Il faut que la vie qui s’agite en elle apparaisse figée et immobilisée en un instant."
Walter Benjamin, Les Affinités Electives de Gœthe


Ces quelques lignes auraient pu être écrites pour The Newton Plum de Bed, tant cette musique donne l'impression de favoriser le flottement, le tremblement, et de se défaire de toute ambition expressive de tout "dire" clair et distinct. Dans cette même étude sur Les Affinités Electives de Gœthe, Walter Benjamin met ainsi en avant le beau concept d'inexpressif. Ce qui, en vérité, fait la teneur d'une œuvre tient à cette suspension de l'expressif, quand l'œuvre ne renvoie à rien d'autre qu'à elle-même. Il apparaît dès les premières notes de Moonlight que l'émotion qui nous saisira ne devra rien à une quelconque connivence forcée (les chansons qui image-bed4semblent dire "regardez comme je vous ressemble"), et qu'ici il s'agit moins de communiquer un monde de l'intime que de faire résonner une certaine intimité du monde.

On a, à l'époque de la sortie du disque, beaucoup rapproché le travail de Bed de celui de Mark Hollis. Il y a sans doute là quelque paresse, et peut être même un danger de passer à côté des beautés singulières de The Newton Plum. Mais en 2001, on craignait déjà que Mark Hollis ne donne que trop rarement de ses nouvelles. Et là où la comparaison se tient, c'est précisément en ce que les chansons de Bed entretiennent avec celles du dernier Talk Talk ou du disque solo de Mark Hollis le même rapport au silence, au temps et à la lumière.

< Silence

"Sois sûr d'avoir épuisé tout ce qui se communique par l'immobilité et le silence."
Le mot d'ordre bressonien aurait pu être le sous-titre de The Newton Plum. Les dix chansons de l'album en paraissent toutes une illustration : d'abord le silence, puis l'immobilisation. Le silence n'est plus l'autre invisible (ou qu'il faut faire oublier), il est la condition de la musique comme la musique est la condition du silence. Il faut alors le côtoyer sans craindre la répétition ou le vide. La musique de Bed (peut être d'ailleurs toute musique le devrait) est bien plus affaire de soustraction que d'addition. Le silence n'est plus ce qu'on nie mais ce qu'on image-bed5apprivoise. On n'attaque pas le silence mais à l'instar du chant baroque on le traverse et on s'en fait le prolongement. Cela ne signifie pas qu'il n'y a pas ici de lutte, mais elle est interne à l'harmonie possible (Underseas en est un exemple frappant).

Le titre du disque met sur la voie, il y est question de gravitation universelle. Plus exactement, les chansons travaillent un double mouvement contradictoire, met aux prises ce qui s'enfonce dans le sol et ce qui s'élève dans l'air. Moonlight, qui ouvre le disque, répète d'abord un motif qui s'écrase, s'ancre, avant le surgissement de l'envol au bout de la première minute. La musique de Bed se fait alors flottante, onde évanescente. Elle ne repose pas sur un schéma habituel début, milieu, fin. Elle n'en finit pas de commencer et de finir (Tangle One).

< Temps

The Newton Plum entretient avec le temps un rapport que la logique discursive habituelle des chansons rend souvent impossible. Que la musique soit un langage, c'est chose rabâchée ; mais il faudrait se mettre d'accord sur ce qui fait langage. Ni communication, ni expression d'un monde intime qu'il faudrait à tout prix partager. S'ex-primer suppose un mouvement de sortie qui semble ici étranger à Bed, aucun "dire" ne vient troubler ce déploiement et cette échappée. image-bed6Le disque paraît alors toujours éterniser le tremblement, comme le dit Benjamin.

La voix intervient mais n'occupe ici qu'une place relative, elle ne peut pas faire admettre sa supériorité expressive, elle se voit assigner la juste place que les autres instruments semblent lui donner. Elle est là quand elle le peut, quand elle pense voir une brèche s'entrouvrir, et ce n'est pas toujours le cas. Mais il ne faut pas se tromper : cette puissance inexpressive est aussi une condition de l'émotion. Une émotion libérée. Il suffit d'écouter Nightcap pour s'en convaincre. On ne sait pas de quoi "parle" cette musique et pourtant elle est empreinte d'une grande justesse. Impossible de dire si la musique de Bed est triste ou joyeuse ; mais de telles beautés ne peuvent produire que de la joie, parce qu'elles rendent le monde "poétiquement habitable" (comme doit le dire à peu près Hölderlin). On pourrait voir cette musique comme un monochrome mais il ne faudrait pas s'y tromper, elle comporte toutes les nuances.

< Lumière

Dans son Traité des couleurs, Gœthe, répondant à Newton, cherche à montrer que les couleurs ne sont pas des modes de la substance lumière (ce qu'avait voulu démontrer Newton avec l'expérience du prisme) mais des degrés d'ombre. Le blanc lui même est une ombre. Voilà peut être la couleur de The Newton Plum, un blanc qui se connaîtrait comme ombre. Oui, ce disque permet de comprendre cette chose très belle qu'on trouve chez Gœthe : même le blanc est une ombre. Disque à la fois sombre et lumineux parce qu'il se situe sur cette arête, à l'exact moment où l’obscurcissement et l'éclaircissement produisent des variations de couleurs.

ORSO JESENSKA

 

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Benoît Burello : Ce disque, The Newton Plum, je le considère vraiment comme un coup d'essai, un premier pas. J'avais commis d'autres enregistrements et concerts jusque là, mais j'étais conscient que ce que je produisais était très perfectible. C'est encore le cas aujourd'hui, mais j'ai au moins tout fait pour ne rien regretter. J'ai réalisé un maximum de choses tout seul, pour ne pas être tenté de reporter la responsabilité des erreurs sur autrui…

Votre parcours musical, qui s'est étendu géographiquement de Toulouse à Paris en passant par Rennes, trahit une certaine forme d'éparpillement, du free au punk-rock image-bed7en passant par le conservatoire…

J'ai baguenaudé dans différents univers, oui, mais sans vraiment aboutir quoi que ce soit. Quand je jouais du free, c'était au sein de groupes assez marqués par John Zorn ou Shannon Jackson – du free-funk à la toulousaine, en somme, pas foncièrement terrible, bien qu'exécuté par des musiciens très impliqués. Je tenais la basse, même si je ne slappais pas comme les musiciens d'Ornette Coleman. Ça, pour le coup, on peut dire que c'était relativement abouti. Ensuite, il y a eu l'expérience du punk-rock, qui ne me branchait pas outre mesure, qui relevait plus de la tentative qu'autre chose… Au conservatoire, j'ai essayé de prendre ce qu'il y avait de bien : des cours d'harmonie et de contrepoint, quelques bases dans l'écriture et la technique musicale, autant de choses qui me permettent aujourd'hui de gagner du temps lorsque je veux communiquer avec mes partenaires. J'ai tout le temps essayé de prendre ainsi, à droite à gauche, en veillant à éviter les clichés propres à chaque milieu. Le conservatoire n'est pas très rock'n'roll, le punk-rock n'est pas très fréquentable, mais dans l'un comme dans l'autre on peut trouver quelque chose d'excitant, d'inconnu.

Quel rôle cette expérience joue-t-elle dans votre pratique et votre vision actuelles de la musique ?

A vrai dire, je ne me préoccupe pas beaucoup de mon passé. Mon parcours m'a certainement permis d'avancer, mieux que si j'étais resté dans un milieu défini ; mais je ne m'en gargarise pas. Je ne me suis jamais senti comme un type qui voyagerait entre les styles, qui survolerait les étiquettes et serait au-dessus de la mêlée. Ce n'est pas davantage un bagage, une valise qu'on image-bed8ouvre au gré du temps. C'est un parcours singulier, mais je ne juge pas utile de l'afficher, de dire que j'ai pu rugir dans des groupes de free et jouer de la batterie dans des formations hardcore. Il n'y a pas un côté "J'ai bourlingué". Il se trouve tout bêtement que j'ai ce goût naturel pour Ornette Coleman comme pour les Flamin' Groovies. Dans le trio de Coleman – période 1965, celle que je préfère – et dans trois Rickenbacker qui jouent en même temps, je puise des plaisirs différents : mais dans les deux cas, je m'y retrouve. J'aime comme cela des choses très diverses, y compris des musiques un peu bizarres ou variétoches qui peuvent en intriguer certains… Mais je n'ai pas le sentiment d'afficher un mélange des genres qui n'aurait jamais été fait auparavant.

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par OJ & RR

.(mars 2001)

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article publié dans le n° 46.
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