Les irréguliers


Arlt & Thomas Bonvalet

Que faire de son propre répertoire ? Lui imposer un strip-tease intégral qui vire au désossement sensuel ? Eprouver sa résistance et sa vitalité en lui arrachant les ailes et en lui grillant les antennes ? Lui refaire le portrait à coups de surin virtuoses et amoureux ? Tels sont les possibles scénarios du disque que ARLT, revisitant des titres de ses deux premiers albums, a enregistré avec le manipulateur d'instruments et semeur de troubles Thomas BONVALET. En attendant un entretien avec ce dernier, L'Oreille dévoile avec L'Eau froide un extrait de ce travail de recomposition.

ARLT & Thomas BONVALET - L'Eau froide

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"Quand tu es gamin, ce n'est pas forcément une volonté de nuire à l'insecte
que de lui arracher les ailes : c'est une curiosité…"
[ARLT, "Une réelle stupéfaction d'être au monde" (2/2),
entretien dans L'Oreille Absolue n°46]

 

Ces propos, Arlt aurait pu les placer en exergue de l'album qu'il a enregistré avec Thomas Bonvalet (L'Ocelle MareCheval de FriseRadikal SatanPowerdove…). A l'exception de deux inédits (Le Ciel de Lille et Grande fille, qu'on peut entendre ici dans sa version démo), Eloise Decazes et Sing Sing, comme animés par le désir d'éprouver les rouages, la résistance et la vitalité de leur propre répertoire, y désarticulent, distendent, éparpillent, déboulonnent, remontent et revissent dans un heureux désordre des chansons tirées de leurs deux image-arltbonvalet1albums, La Langue et Feu la Figure.

Certains musiciens osent dire de leurs créations qu'elles sont un peu comme leurs enfants. Pourquoi pas, après tout. Cet attachement justifie sans doute le fait qu'ils n'osent jamais leur refaire le portrait, et qu'ils préfèrent les figer sous une forme et dans des cadres immuables. Ceux qui suivent Arlt, notamment sur scène, savent que le duo, le plus souvent augmenté en trio par la présence de Mocke Depret, occupe une position radicalement différente. Les gosses, pour le coup, ce serait plutôt eux deux ; et leurs chansons, elles, tiendraient le rôle de ces insectes et autres créatures volantes, rampantes et grouillantes qui, dans la première phase de notre apprentissage du réel, par le simple biais de l'observation et de l'expérimentation, nous livrent quelques clés sur ce que nous réserve le monde invraisemblable dans lequel nous venons de mettre les pieds. Assister tout bambin au spectacle à la fois ahurissant et admirable, comique et glaçant, exaltant et terrifiant, d'une araignée en plein casse-dalle, d'un vermisseau mimant la danse du ventre ou d'un hanneton absorbé dans sa chorégraphie balourde et absurde, c'est prendre connaissance image-arltbonvalet2des manifestations intempestives et du saisissant délire mécanique du vivant – de ce vivant qui n'a pas fini de nous occuper, de nous enchanter comme de nous pourrir l'existence. Franchement, il y a là de quoi être tour à tour (ou simultanément) interdit, goguenard, ébahi, cruel – la liste n'a pas de fin.

Et c'est ainsi, dans ces états seconds plus ou moins cumulés, qu'on imagine Arlt lorsque ses chansons viennent à pointer sous son nez le bout de leurs drôles d'antennes, d'élytres et d'abdomens. Comme s'il se retrouvait face à des bestioles dérisoires et sublimes, qu'il aura dès lors l'irrépressible désir d'étudier, de décortiquer, voire de disséquer, en se réservant l'infime pouvoir de les démantibuler ou de les épargner, de perturber leurs destins ou de les laisser vaquer dans toute leur fragile beauté, selon l'inspiration et l'humeur du moment, selon l'envie plus ou moins marquée de peser sur la marche d'un monde soudainement ramené à la vérité fluctuante d'un simple assemblage de notes et de mots. Le tout, surtout, surtout, étant de ne pas le laisser en repos, le monde, puisque lui-même, l'impayable et fabuleux bâtard, s'est de toute façon juré de ne pas nous autoriser le moindre répit.

Alors voilà. Tout ce verbiage alambiqué pour dire quoi, au juste ? Que Thomas Bonvalet était bien un compagnon idéalement désigné pour rejoindre pareille entreprise. Guitariste et joueur de banjo transversal, devenu grand manipulateur de lutheries et d'objets divers, auxquels il donne vie(s) par les truchements réunis du corps et de tout ce qui l'agit (gestes, pensées, ondes), Bonvalet est l'habitant nomade des territoires sans bornes du sensible et du image-arltbonvalet3son, ce semeur auguste et brut de troubles dont il ne serait pas le "fauteur" (car il n'est pas de faute ni de péché par ici) mais bien l'inépuisable joueur. Dans les perturbations, égarements, parasitages et autres trouées rêveuses qu'il trace, perce et orchestre, comme ci-dessus dans cette transfiguration de L'Eau froide, il n'est aucunement question de complaire au dogme fumeux d'une quelconque déconstruction (au secours, pitié !). Non, non, répétons-le : il ne s'agit jamais que de tester ce qui vibre en nous et à l'extérieur de nous, dans nos enveloppes charnelles, dans nos âmes translucides et dans tout l'air alentour, et de voir comment cet invraisemblable mélange de matières et de fluides résiste à l'expérience du jeu, et se gondole, et se tord, et se cabre, et s'émulsionne – et nous tous avec lui. Si vous voulez notre avis : voilà le genre de saine occupation à laquelle nous sommes résolus de nous consacrer jusqu'à l'heure de notre trépas.

Richard ROBERT

Tiré à 500 exemplaires (LP + CD), l'album de Arlt et Thomas Bonvalet, annoncé pour le 31 mars 2014, est en précommande chez les inconscients associés d'Almost Musique.