Mes pairs, ces héros


Piers Faccini & Vincent Segal

Amis et partenaires de longue date, Piers FACCINI et Vincent SEGAL auront attendu vingt-cinq ans avant d'enregistrer leur premier album en duo : Songs of Time Lost, sorti sur le label No Format !, où reprises et originaux se confondent dans le même cercle créatif et vital, la même quête patiente de justesse et de beauté. Paroles croisées.

 

Piers FACCINI & Vincent SEGAL - Dicitencello Vuje (Enzo Fusco/Rodolfo Falvo)

. Pour lancer le player dans une nouvelle fenêtre de votre navigateur, ou s'il ne s'affiche pas ci-dessus, cliquer ici.



Piers Faccini et Vincent Segal, paroles croisées : extrait d'un entretien à deux voix à paraître prochainement dans L'Oreille Absolue

Vincent Segal – Piers et moi, nous nous sommes rencontrés lors d'une fête parisienne où l'on s'ennuyait un peu tous les deux. Lui n’était pas du tout musicien professionnel, il était alors étudiant aux Beaux-Arts ; et moi, je sortais du conservatoire. En le voyant, j'ai pensé : "Tiens, ce mec-là a l’air un peu différent des autres". On a commencé à parler musique, et on s'est dit qu'on pourrait en faire ensemble. Quelques minutes après, on était chez moi, à deux pas de là, et on jouait. C'était la première fois que je rencontrais un vrai chanteur, qui lorsqu'il ouvre la bouche image-faccinisegal1est tout de suite dedans. Je n'avais jamais connu ça en France, où les chanteurs ne se trouvent pas à tous les coins de rue comme en Angleterre, au Brésil, aux Antilles ou en Afrique. J'ai mis du temps à rencontrer des chanteurs exceptionnels de cette trempe – comme Dick Annegarn, par exemple, que je connaissais à l'époque mais que je n'ai croisé que plus tard dans mon parcours.

Avec Piers, c'était comme se retrouver à l'endroit où tu rêves d'être : comme lorsque tu es dans un groupe de rock et que tu dégotes un chanteur dont tu adores la voix. J'ai toujours aimé passionnément la voix, et il se trouve que Piers avait des facilités incroyables. Non seulement c'était un bonheur de jouer avec lui, mais j'ai pu en outre tester avec le violoncelle des choses techniques et rythmiques que je n'avais jamais accomplies auparavant. Avec lui, j'ai ouvert mes premiers ateliers d'expérimentation, qui m'ont servi pour toute la suite de mon travail. En l'occurrence, ça m'a permis de répondre à la question suivante : que faire avec un instrument pour que, dans une chanson, se passe quelque chose de singulier, quelque chose de différent à chaque fois, qui ne repose pas sur l'éternelle association guitare-voix ou guitare-basse-batterie-voix ? J'ai cette envie d'être avec des gens avec lesquels j'adore jouer de manière serrée, que j'ai le désir de bien accompagner – une envie qui s'est développée par exemple en écoutant le pianiste Gerald Moore, qui a joué auprès de tous les grands chanteurs et chanteuses de lieder comme Dietrich Fischer-Diskau, Kathleen Ferrier ou Elisabeth Schwarzkopf. Cette idée, je l'ai notamment creusée plus tard dans mon album de duos T-Bone Guarnarius [2002]. Et Piers est la première personne avec laquelle je me suis dit : "Quand j'accompagne un chanteur, il ne s'agit pas seulement de image-faccinisegal2jouer de l'archet, mais de trouver une manière de l'entourer avec soin".

Par la suite, on s'est tous les deux produit dehors, dans la rue, du côté des Abbesses. On essayait d’attirer les gens avec un répertoire limité mais singulier, puisqu’il nous arrivait à l’époque de passer d’une reprise de Muddy Waters à un morceau de Fela Kuti, avant que j’enchaîne sur le deuxième mouvement de la Sonate pour violoncelle seul de Kodaly – je baignais encore beaucoup dans le classique à ce moment-là ! On n'avait pas de standard de jazz à notre actif, on s'y connaissait en pop et en rock, mais ce n'était pas ce qu'on avait envie de jouer. Le répertoire de Songs of Time Lost s'est construit de cette façon, par strates, avec le temps, très simplement.

Piers Faccini  Sur notre rencontre, je n'ai pas une mémoire aussi précise et détaillée que celle de Vincent – peut-être parce qu'à l'époque, à 18-19 ans, je fumais encore un peu ! Mais il y a une autre raison à cela : je me suis tout de suite senti à l’aise avec lui, j'ai compris instinctivement que c'était quelqu'un de bien. J’étais vraiment dans ma période de peintre, en tant que musicien j'étais très brut. Mais son approche rigoureuse de l’instrument a fait écho avec mon propre rapport à la peinture, ce qui m'a permis de ne pas sentir intimidé. Si je n’avais image-faccinisegal3eu que ma musique comme bagage, ça aurait réellement été embarrassant : je connaissais à peine les notes, je faisais les choses sans savoir de quoi il retournait. Vincent et moi avions aussi beaucoup de points en commun – des parents médecins, des passions similaires… Tous les deux, on a tout de suite échangé sur la musique, j’ai parlé de Fela Kuti, de blues, puis de hip-hop, qu’on aimait beaucoup l'un et l'autre – Big Daddy Kane, KRS-One, A Tribe Called Quest… Très vite, il y a eu cette connexion qu’ont les jeunes autour de quelques références, tout de suite on a marqué des points. On avait encore plein de choses à découvrir ensemble, mais on avait déjà ce bagage en partage, qui était un petit peu atypique. Alors forcément, quand tu te sens si vite à l'aise dans une amitié, tu ne te demandes pas trop pourquoi…

C'est peut-être mon insécurité qui me fait dire ça, ou qui m'a amené à penser ça à l'époque de notre rencontre, mais d'emblée j'ai été frappé par la générosité de Vincent. Je me pensais capable de chanter, mais ça me semblait ridicule en comparaison de son talent. Dès le départ, il m’a encouragé, fait comprendre que j’avais aussi en moi quelque chose qui n’est pas donné, qu’on n’apprend pas forcément, et qu’on peut travailler. Tout de suite, Vincent est donc image-faccinisegal4devenu une référence, quelqu'un d'important dans mon paysage. C'est une personne très loyale, pour laquelle l’amitié, je crois, a quelque chose de sacré. Et autant je pense être amoureux de cet instrument qu’est le violoncelle, par rapport à toutes les portes qu’il m’a ouvertes, autant je pense que Vincent a une relation passionnelle avec la voix, pour ce qu’elle peut faire, pour ce qu’on peut faire en chantant avec elle. Il est aussi toujours resté fidèle à cette idée que la musique est comme une belle conversation. Quand tu viens tout juste de rencontrer quelqu'un, il est difficile d'être dans la profondeur : ça peut arriver, mais ça reste éphémère. Le dialogue profond, c'est avec les gens que tu connais depuis longtemps que tu peux l'atteindre, ceux dont tu connais les réflexes, les humeurs, les couleurs, les mœurs… C'est le cas avec Vincent : depuis vingt-cinq ans, on est sur la même fréquence, c'est immédiat. On peut donc se répondre, et continuer le dialogue. Ce que j'aime avec Songs of Time Lost, c'est que c'est vraiment le disque d'une amitié, avec plein de moments différents de conversation. C'est à la fois une retrouvaille, et une histoire qui se prolonge.

 

taille du texte

A+ | A | A-

par RR

.(jan-mars 2014)

Page 1 / 1


Partager
 
article publié dans le n° 47.
Voir cette édition.

Suivez L'Oreille...


LE CREUX DE L'OREILLE, EN ECOUTE DANS CE NUMERO