Les irréguliers


Jacques Thollot

Les créateurs les plus singuliers ne se laissent pas cerner d'un seul trait de plume, de regard ou d'écoute : ils invitent à réinventer toujours le chemin et les perspectives qui relient nos sensibilités à la leur. Auteur d'une musique sans nom à la beauté incomparable, le rare et précieux Jacques THOLLOT, humble génie à ellipses et éclipses, est de ceux-là. Alors que se profile enfin son retour au disque, nous inaugurons sous la plume d'Aymeric Morillon une série de textes en son honneur qui, espérons-le, sauront lui rendre justesse.

 

 

< To J.T., par Aymeric Morillon

 

"C'est marrant ces histoires de pertes, Caroline a voulu qu'on revienne sur une plage pour y retourner un plan. La dernière fois, qu'elle m'y avait filmé, j'avais perdu mes lunettes de soleil."

Caroline, c'est Caroline de Bendern, la compagne de Jacques Thollot, qui depuis quelque chose comme vingt ans filme le musicien avec lequel elle vit, accumulant des heures de documents sur l'un des trésors les plus précieux du patrimoine musical national.

Ces histoires de pertes, c'est en partie ce qui explique que cet artiste si rare n'ait sorti que cinq disques sous son nom seul en quarante années – dont deux, Watch Devil Go et Resurgence, image-thollot1sont toujours en attente de réédition –, alors que furent dispersés tant de bribes de mélodies, fragments de joyaux perdus pour quelques inconsolables mélomanes.

Tel ce projet de comédie musicale en collaboration avec le dessinateur Fred, Magic Palace Hôtel, qui, épuisé par d'incessants et lourds montages de dossiers pour des aides en suspens, n'aura laissé que quelques pistes enregistrées avec l'aide de Patrice Mestral au début des années 90.
Telles ces partitions griffonnées à la va-vite qui s'entassent dans les poches et dont il arrive qu'elles s'évadent.
Telles ces mélodies qui n'ont pas su attendre la notation. "J'entends de la musique en permanence. A la campagne, avec les oiseaux, là, c'est interminable ! Tu les entends et tu peux reproduire une phrase, et au bout d'un moment les merles s'en rendent compte et un dialogue s'établit. Je ne peux pas m'empêcher de penser à Messiaen. Au Bird [Charlie Parker] aussi. Un merveilleux. Chez lui, il n'y a jamais de répétitions. De la musique tout le temps. Même en dormant. C'est parfois terrible de perdre la musique venue dans son sommeil."

Ces histoires de pertes aux conséquences si difficiles pour le concret de la vie. Jacques Thollot, enfant prodige de la batterie, repéré au seuil de l'adolescence par Eric Dolphy, a enchainé depuis ces débuts précoces sur la vie de forçat d'un enfant de la balle. Il a joué chaque soir ou quasi, jusqu'à ce que la nuit en ait fini, dans les cabarets de la rive gauche : le Requin Chagrin , image-thollot2place de la Contrescarpe ou La Vieille Grille, à deux ou trois centaines de mètres, du côté de la Mosquée. Deux lieux où, avec Karl Berger, Jean-François Jenny-Clark, Beb Guérin, François Tusques, Michel Portal, Bernard Vitet, François Jeanneau ou Barney Wilen, se dessinaient les élégants contours d'un free jazz de France.

Cent vies à jouer dans l'insouciance des contraintes légales et contractuelles, pour s'apercevoir que l'épuisante vie de bohème, l'absence de conseils et quelques promoteurs pas toujours honnêtes l'ont laissé sans ressource ou presque quand il s'est agi de prétendre à la retraite.
Injustice de traitement pour un musicien au talent trop grand pour ce monde du jazz, aux visions parfois si étroites depuis son pré carré. "Au moment où est sorti Quand Le Son Devient Aigu, Jeter La Girafe À La Mer [en 1971], les gens du milieu n'ont rien compris. Ils ont considéré ça comme un enfantillage."

"C'est dans tous ces hasards que la beauté
se trouve. Elle ne se dissimule pas."



Un tel manque d'écoute peut laisser pantois tant, à la réécoute, cette entrée en matière dans la carrière discographique tient du coup de maître. Avec une économie de moyens – Jacques Thollot luttant seul avec batterie, percussions, claviers et bandes magnétiques –, l'ampleur des idées musicales est époustouflante. Sans grandiloquence aucune, à coup de touches posées avec économie, s'opère la rencontre de la ritournelle et du savant.

On songe parfois, dans le rapport si intime qui se dégage entre les percussions du piano et les mélodies des frappes, au travail de John Cage sur le piano préparé. Le procédé inventé par image-thollot3l'Américain en 1938, audacieuse recherche sur les rapports entre la mélodie et le rythme qui s'engendrent l'une l'autre, entre le hasard et les rails de la composition écrite, n'est pas étranger à Thollot : "C'est dans tous ces hasards que la beauté se trouve. Elle ne se dissimule pas." Même si le domaine de l'imprévisible et de l'aléatoire est moins une obsession pour lui que pour Cage. "Dans mes disques, il n'y a que très peu de notes qui ne soient pas là pour une raison précise."

Malgré un glissement progressif de l'aridité initiale vers une instrumentation plus conforme aux canons du jazz – de Watch Devil go en 1975, étoffé de voix et de vents mais toujours porté par d'âpres effets électroniques, à Résurgence en sextet, Cinq Hops en septet ou au dernier chef-d'œuvre en date, Tenga Nina en 1996, en sa très traditionnelle formation batterie, contrebasse, piano, guitare – jamais ne se dément cet égal amour pour des univers que certains voudraient antagonistes.

Se réclamant à la fois de Jean Barraqué – "Je l'ai écouté pendant des heures, avidement, griffonnant dans des cahiers" – et Don Cherry, cité du premier au dernier disque – "Il faisait du slalom entre les esthétiques, son parcours dessinant, vu du haut, l'ADN d'une éthique", formule qui pourrait s'appliquer à lui-même –, il y a tout au long de cette trop chiche discographie la toujours étonnante et merveilleuse capacité de créer de l'immédiatement familier, du chantonnable, tout en délaissant les routes mille fois arpentées pour des espaces vierges à défricher. Cette matière à la fois très image-thollot4lisible et dense de mille idées mélodiques, chacune belle en elle-même, qui s'entremêlent en un tout.
Ce qui ne va pas sans nécessaires exigences. Une composition porte en son cœur sa propre nécessité. "Ça m'agace un peu qu'on me demande s‘il faut jouer un de mes thèmes de façon tzigane ou romantique ou que sais-je."

Il n'y a donc pas que les histoires de pertes qui expliquent la rareté d'un artiste majeur, mais aussi les légitimes attentes de celui-ci, pas toujours compatibles avec les priorités du système de production et de diffusion de la musique.

Et puis le processus même de composition a ses tortueux caprices. Faire un disque exige sans doute de se perdre longuement dans l'épars. "Un disque parfois tu l'entends longtemps par bribes avant de le voir entièrement. Le prochain, là, je crois que je le vois."

Le prochain !

Toute personne pourvue d'un peu d'oreille devrait, de béatitude, tomber en génuflexion à cette annonce inespérée.

Aymeric MORILLON

Le portrait en une de cet article est signé Caroline de Bendern.

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par AM

.(février 2014)

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article publié dans le n° 47.
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